Skip to main content

Full text of "La colline inspirée"

See other formats


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/lacollineinspirOObarr 


LA 


COLLINE   INSPIREE 


OEUVRES  DE  MAURICE  RARRES 

Collection  à  3  fr.  30 


LE    CULTE    DU    MOI 

*  sous  l'ceil  des  barbares 1  vol 

**    UN  HOMME   LIBRE — 

**    LE   JARDIN   DE   BERENICE — 


LE    ROMAN     DE    L'ENERGIE    NATIONALE 

*  LES   DÉRACINÉS 1    VOl. 

*  l'appel  au  soldat — 

LEURS  FIGURES — 


*** 


LES    BASTIONS    DE    L'EST 

*    au  service   DE   L'ALLEMAGNE 1   VOl , 

**  COLETTE  BAUDOCHE,  Histoire  d'une  Jeune  Fille  de  Metz  .   .  — 

l'ÉNNEMI   DES  LOIS 1   VOl. 

DU  SANG,    DE   LA  VOLUPTÉ   ET   DE   LA   MORT — 

AMORi  ET  DOLORi  SACRUM  {La  MoH  de  Vetuae) — 

LES  AMITIÉS  FRANÇAISES — 

SCÈNES   ET   DOCTRINES   DU   NATIONALISME — 

LE  VOYAGE   DE   SPARTE — 

GRECO  OU   LE   SECRET   DE   TOLÈDE — 

LA    COLLINE    INSPIRÉE — 

ADIEU  A  MORÉAS.  Une  brochure Prix  1  fr. 

UN  DISCOURS  A  METZ  (15  août  1911).  Uue  brochure  ...       —  1  fr. 


Tous  droits  de  reproduction,  de  traduction  et  d'adaptation  reserves  pour  tous  pays. 
Copyrir/ht  by  Éinile-Paitl  frères,  1913. 


IMPRIMERIE   CHAIX,    RUE  BERGÈRE,    20,    PARIS.  — 24586-1 2M  2. 


MAURICE   BARRES 

DE   l'académie   française 


LA 


COLLIXE  INSPIRÉE 


...  etsi  nemo  scit  hominum 
qux  sunt  hominis,  nisi  spiritus 
hominis  qui  in  ipso  est;  tamen  est 
aliquid  hominis  quod  nec  ipse  scit 
spiritus  hominis  qui  in  ipso  est. 
(Les  Confessions  de  Sainl-Auguslin.) 


TAIUS 
KMILE-PAUI.  FliKKKS,  ÉDITELliS 

100,     HI   i:     1)1       FAUBOIRG-SAINT-IIONORK.     10(> 
F>I.ACE     BEAUVAT 

1913 


--;  '     JUSTIFICATION    DU   TIRAGE 


N"    y 


8,886 


PQ 

flbza 

1^13 


LA  COLLINE  INSPIRÉE^ 


CHA14ÏRE  PREMIER 


IL  KST  DES  LIEUX  OU  SOUFFLE  L'ESPRIT 


Il  est  des  lieux  qui  lirenl  1  ànie  de  sa 
lélliargic,  des  lieux  enveloppés,  baignés  de 
mystère,  élus  de  toute  éternité  pour  être  le 
siège  de  l'émotion  religieuse.  L'étroite  prairie 
de  Lourdes,  entre  un  rocher  et  son  gave 
rapide  :  la  plage  niélancolicjue  d'oii  les 
^aintes-Maries  nous  orientent  vers  la  Sainte- 
l)aume;  l'abrupt  rocher  de  la  Sainte-\  ictoire 
tout  baigné  d'horreur  dantesque,  quand  on 
l'aborde  par  le  vallon  aux  terres  sanglantes  : 


I.  Plusieurs  cIps  personnes  (|iii  furent  mêlées  aux  cvéne- 
nienU  fjuc  nous  allons  raconter  exist«.'nt  encore  ;  d'autres  ont 
disparu  de|>uis  trop  peu  de  temps  [>our  rpi'il  soit  sans  incon- 
*énier«t  de  les  mellre  en  scrne.  Aussi  l'auteur  prendra  la 
lil>erli;  de  sul)stituer  ù  certains  noms  propres  des  noms  ima- 
'.'•nnir''" 


2  LA    COLLINE    INSPIREE 

l'héroïque  Yézelay,  en  Bourgogne  ;  le  Puy- 
de-Dôme  ;  les  grottes  des  Evzies,  où  l'on 
révère  les  premières  traces  de  l'humanité  ;  la 
lande  de  Garnac,  qui  parmi  les  bruyères  et 
les  ajoncs  dresse  ses  pierres  inexpliquées  ;  la 
forêt  de  Brocéhande,  pleine  de  rumeur  et  de 
feux  follets,  où  Merlin  par  les  jours  d'orage 
gémit  encore  dans  sa  fontaine  ;  Alise-Sainte- 
Reine  et  le  mont  Auxois,  promontoire  sous 
une  pluie  presque  constante,  autel  où  les 
Gaulois  moururent  aux  pieds  de  leurs  dieux  ; 
le  mont  Saint-Michel,  qui  surgit  comme  un 
miracle  des  sables  mouvants  ;  la  noire  forêt 
des  Ardennes,  tout  inquiétude  et  mystère, 
d'où  le  génie  tira,  du  milieu  des  bêtes  et  des 
fées,  ses  fictions  les  plus  aériennes  ;  Domremy 
enfin,  qui  porte  encore  sur  sa  colline  son 
Bois  Ghenu,  ses  trois  fontaines,  sa  chapelle 
de  Bermont,  et  près  de  l'église  la  maison  de 
Jeanne.  Ge  sont  les  temples  du  plein  air.  Ici 
nous  éprouvons,  soudain,  le  besoin  de  briser 
de  chétives  entraves  pour  nous  épanouir  à 
plus  de  lumière.  Une  émotion  nous  soulève  ; 
notre  énergie  se  déploie  toute,  et  sur  deux 
ailes  de  prière  et  de  poésie  s'élance  à  de 
grandes  affirmations. 

Tout  l'être  s'émeut,  depuis  ses  racines  les 
plus  profondes  jusqu'à  ses  sommets  les  plus 


LA     COLLINE    INSPIIILE  3 

hauts,  (l'est  le  sentiment  religieux  qui  nous 
envahit,  il  ébranle  toutes  nos  forces.  Mais 
craignons  qu'une  discipline  lui  manque,  cor 
la  superstition,  la  mystagogie,  la  sorcellerie 
apparaissent  aussitôt,  et  des  places  désignées 
pour  être  des  lieux  de  perfectionnement  par 
la  pricre  deviennent  des  lieux  de  sabbat.  C'est 
ce  ({u'indifjue  le  profond  Goethe,  lorsque  son 
Mépliistophélrs  entraîne  Faust  sur  la  mon- 
tagne du  Haitz,  sacrée  par  le  génie  germa- 
nique pour  y  instaurer  la  liturgie  sacrilège 
du   \\  (ilpurgisnachlsiraii/n . 

D  où  vient  la  puissance  de  ces  lieux  }  La 
doivent-ils  au  souvenir  de  quehjuc  grand  fait 
historicjue,  à  la  beauté  d'un  site  exceptionnel, 
à  l'émotion  des  foules  qui  du  fond  des  âges 
y  vinrent  s'émouvoir  ?  Leur  vertu  est  plus  mys- 
térieuse. Elle  précéda  leur  gloire  et  saurait  y 
survivre.  (Juc  les  chênes  lalidi(jucs  soient 
coupés,  la  fontaine  remplie  de  sable  et  les 
sentiers  recouverts,  ces  solitudes  ne  sont  pas 
déchues  de  pouvoir.  La  vapeur  (\c  leurs 
oracles  s'exhale,  même  s  il  ncst  plus  de  pro- 
phélesse  pour  la  respirer.  Et  n'en  doutons 
pag,  il  est  de  par  le  monde  infiniment  de  ces 
points  spirituels  qui  ne  sont  pas  encore  révé- 
lés, pareils  à  ces  arn(^s  voilées  dont  nul  n'a 
reconnu    la    giandeur.    (Combien    de   fois,    au 


4  LA    COLLINE    INSPIREE 

hasard  d'une  heureuse  et  profonde  journée, 
n'avons-nous  pas  renconlré  la  lisière  d'un 
bois,  un  sommet,  une  source,  une  simple 
prairie,  qui  nous  commandaient  de  faire 
taire  nos  pensées  el  d'écouter  plus  profond 
que  notre  cœur  !  Silence  !  les  dieux  sont  ici. 
lUustres  ou  inconnus,  oubliés  ou  à  naître, 
de  tels  lieux  nous  entraînent,  nous  font 
admettre  insensiblement  un  ordre  de  faits 
supérieurs  à  ceux  où  tourne  à  l'ordinaire 
notre  vie.  Ils  nous  disposent  à  connaître  un 
sens  de  l'existence  plus  secret  que  celui  c[ui 
nous  est  familier,  et,  sans  rien  nous  expli- 
quer, ils  nous  communiquent  une  interpréta- 
tion religieuse  de  notre  destinée.  Ces  influences 
longuement  soutenues  produiraient  d'elles- 
mêmes  des  vies  rythmées  et  vigoureuses, 
franches  et  nobles  comme  des  poèmes.  Il 
semble  que,  chargées  d'une  mission  spéciale, 
ces  terres  doivent  intervenir,  d'une  manière 
irrégulière  et  selon  les  circonstances,  pour 
former  des  êtres  supérieurs  et  favoriser  les 
hautes  idées  morales.  C'est  là  que  notre 
nature  produit  avec  aisance  sa  meilleure  poé- 
sie, la  poésie  des  grandes  croyances.  Un 
rationalisme  indigne  de  son  nom  veut  ignorer 
ces  endroits  souverains.  Comme  si  la  raison 
pouvait    mépriser    aucun   fait    d'expérience  ! 


LA    COLLINE    INSPIREE 


5 


Seuls  des  veux  distraits  ou  trop  faibles  ne 
distinguent  pas  les  feux  de  ces  éternels  buis- 
sons ardents.  Pour  l'âme,  de  tels  espaces 
sont  des  puissances  comme  la  beauté  ou  le 
génie.  Elle  ne  peut  les  approcher  sans  les 
reconnaître.  Il  y  a  des  lieux  où  souille 
Tespril. 


La  Lorraine  possède  un  de  ces  lieux  inspi- 
rés. C'est  la  colline  de  Sion-Vaudéniont, 
faible  éminence  sur  une  terre  la  plus  usée  de 
France,  sorte  d'autel  dressé  au  milieu  du 
plateau  rjui  va  des  falaises  champenoises  jus- 
<|u'ii  la  ciiaînc  des  \osges.  l'Jlc  porte  sur 
l'une  de  ses  pointes  le  clocher  d'un  pMeri- 
nage  ii  Marie,  et  sur  l'nulrc  la  dernière  tour 
du  château  d'où  s'est  envolé  juscju'à  Vienne 
r.ilérion  des  Lorraine-Habsbourg.  Dans  tous 
nos  cantons,  dès  (jue  le  terrain  s'élève,  le 
regard  découvre  avec  saisissement  la  belle 
forme  immobile,  soit  toute  nette,  soit  voilée 
de  pluie,  de  celle  colline,  posée  sur  notre 
vaste   plateau   comme   une   table   de   nos   lois 


6  LA    COLLINE    INSPIREE 

non  écrites,  comme  un  appel  à  la  fidélité  lor- 
raine. Et  sa  présence  inattendue  jette  dans 
un  paysage  agricole,  sur  une  terre  toute 
livrée  aux  menus  soins  de  la  vie  pratique,  un 
soudain  soulèvement  de  mystère  et  de  soli- 
taire fierté.  C'est  un  promontoire  qui  s'élève 
au  milieu  d'un  océan  de  prosaïsme.  C'est 
comme  un  lambeau  laissé  sur  notre  sol  par 
la  plus  vieille  Lorraine. 

De  quel  charme  bizarre,  aussitôt  que  je 
l'aperçois,  ne  saisit-elle  pas  mon  esprit  et 
mon  cœur,  cette  montagne  en  demi-lune,  à 
la  fois  charmante  et  grave  !  Je  songe  à  notre 
nation  très  positive,  mais  où  éclatent  le  cou- 
rage guerrier  et  la  grandeur  dans  l'infortune  ; 
je  songe  à  nos  femmes  lorraines  qui  devien- 
nent en  vieillissant  si  aisément  des  prophé- 
tesses,  et  je  vois  les  cheveux  au  vent  de 
Jeanne  d'Arc,  de  Marie  Stuart  et  de  Marie- 
Antoinette,  ces  filles  l'oyales  que  notre  race 
fournit  à  la  poésie  universelle  ;  j'entends 
l'éclat  de  rire  de  Bassompierre,  l'extravagance 
de  Charles  IV  :  c'est  le  point  oii  l'imagination 
peut  le  mieux  venir  se  poser  pour  compren- 
dre le  génie  propre  de  la  Lorraine.  Quel  sym- 
bole d'une  nation  oii  s'alhent  au  bon  sens  le 
plus  terre-à- terre  l'audace  de  la  grande  aven- 
ture et  l'esprit  qui  fait  les  sorciers  ! 


TA     COI.I.INE     INSPIKKK  «7 

Ici,  jadis,  du  temps  des  Celtes,  la  déesse 
Kosmertlia  sur  la  pointe  de  Sion  faisait  face 
au  dieu  ^^otan,  honoré  sur  l'autre  pointe  à 
\  audémont.  C'était  deux  parèdres,  deux  divi- 
nités jumelles.  Wotan  étayait  Rosmertha,  et 
l'un  et  l'autre  protégeaient  la  plaine.  La 
déesse  h  la  figure  jeune,  aux  cheveux  courts, 
au  sein  nu,  s'est  évanouie  :  elle  fut  chassée 
par  la  \  ierge  qui  allaite  TEnfant-Dieu,  cepen- 
dant que  les  seigneurs  de  \  audémont  bâtis- 
saient leur  maison  forte  sur  l'ancien  sanc- 
tuiiire  de  Wotan.  Mais  Notre-Dame  de  Sion 
et  les  comtes  de  ^'audémont  rcstil'rcnt,  l'un 
envers  l'iuilre,  dans  les  mêmes  rapports  ou 
avait  vécu  le  couple  primitif  des  deux  parè- 
dres celtiques.  Ceux-ci  s'étaient  entr'aidés 
pour  protéger  le  vieux  peuple  des  Leukes, 
et  les  comtes  de  Vaudémont,  proclamant 
Notre-Dame  de  Sion  souveraine  du  comté, 
mirent  leur  coiironnc  >ur  la  tcle  de  I  image 
xénérée.  De  telle  sorte  qu'il  travers  les  siècles 
la  pensée  de  la  montagne  s'est  déroulée  et  s'est 
amplifiée   sans  que  la    tradition    fut   rompue. 

Aujourd  Inii,  de  \  audémont  rien  ne  sub- 
siste qu'un  haut  mur  sous  d'antiques  frênes, 
où  l'on  a  vu ,  pèlerine  inconnue,  passer 
l'impératrice  Klisabeth,  et  dans  Sion,  la 
\  icrgc    noire,     l'image    antique    associée    au 


LA    COLLINE    INSPIREE 


pouvoir  politique  du  pays,  a  disparu  sous  le 
marteau  impie  d'une  bande  venue  de  Vézelise 
en  1793.  Les  grands  souvenirs  de  la  colline 
sont  voilés  ou  déchus.  Pourtant  la  plus  pau- 
vre imagination  ne  laisse  pas  de  percevoir 
qu'autour  de  ce  haut  lieu  s'organise  l'histoire 
de  la  Lorraine.  Il  nous  dit  avec  quelle  ivresse 
une  destinée  individuelle  peut  prendre  place 
dans  une  destinée  collective,  et  comment  un 
esprit  participe  à  l'immortalité  d'une  énergie 
qu'il  a  beaucoup  aimée.  Les  gens  du  pays, 
qui  montent  encore  aux  dates  séculaires  de 
septembre  sur  la  montagne,  ne  savent  guère 
ses  annales  ;  ils  s'ébahiraient  aux  noms  de 
Rosmertha  et  de  Wolan  ;  ils  ignorent  quel 
pacte  unissait  la  Vierge  de  Sion  k  la  maison 
de  Lorraine  ;  ils  ne  songent  plus  à  demander 
au  vieux  sanctuaire  qu'il  prenne  la  défense  de 
leurs  intérêts  nationaux,  mais  seulement  celle 
de  leurs  intéréls  domestiques.  Et  pourtant, 
par  un  sentiment  profond  du  rôle  tutélaire  de 
la  colline,  c'est  au  milieu  des  décombres  de 
Vaudémont  qu'avec  un  instinct  magnifique 
ils  ont  ramassé,  pour  remplacer  à  Sion  la 
statue  brisée,  une  vierge  de  pierre  qui  tient 
dans  sa  main  l'alérion  de  Lorraine  et  en 
amuse  l'enfanl  Jésus. 

Cette  image  que  les  comtes  de  Vaudémont 


LA    COLLINK     INSPIIu'k  f) 

honoraient  dans  leur  chapelle,  demeure  sur 
lautel  du  pèlerinage  comme  un  signe  extrême 
de  l'entente  séculaire,  et  l'on  croit  voir,  dans 
cette  substitution  de  la  ^  ierge  de  \  audémont 
à  1  ancienne  ^  ierge  de  Sion,  une  fusion  des 
deux  forces  dans  la  détresse.  A  défaut  d'un 
savoir  clair,  nous  gardons  une  vénération 
obscure  de  ce  double  passé  cjui  ne  peut  pas 
mourir,  et  les  Lorrains,  quand  ils  font  en 
procession  le  tour  de  l'étroite  terrasse,  obéis- 
sent à  la  vertu  permanente,  toujours  active, 
de  celte  acropole. 


Km  automne,  la  colline  est  bleue  sous  un 
grand  ciel  ardoisé,  dans  une  atmosphère 
pénétrée  par  une  douce  lumière  d'un  jaune 
mirabelle.  J'aime  y  monter  par  les  jours 
dorés  de  septembre  et  me  réjouir  là-haut  tlu 
silence,  des  heures  unies,  d'im  ciel  immense 
où  glissent  les  nuaircs  et  d'un  \riit  poipéUnl 
qui  nous  frappe  de  sa  niasse. 

Une  église,  un  monastère,  une  auberge 
qui  n'a  de  clients  que  les  jours  de  pèlerinage, 
occupent  l'une  des  cornes  du  croissant  ;  ù 
l'autre  extrémité,  le  pauvre  village  de  \  audé- 

i . 


lO  LA    COLLINE    INSPIREE 

moiiL,  avec  les  deux  aiguilles  de  son  clocher 
et  de  sa  tour,  se  meurt  dans  les  débris  ro- 
mains et  féodaux  de  son  passé  légendaire, 
petit  point  très  net  et  prodigieusement  isolé 
dans  un  grand  paysage  de  ciel  et  de  terre. 
Au  creux,  et  pour  ainsi  dire  au  cœur  de 
cette  colline  circulaire,  un  troisième  village. 
Saxon,  rassemble  ses  trente  maisons  aux  toits 
brunâtres  qui  possèdent  là  tous  leurs  moyens 
de  vivre  :  champs,  vignes,  vergers,  chène- 
vières  et  carrés  de  légumes.  Sur  la  hauteur, 
c'est  un  plateau,  une  promenade  de  moins  de 
deux  heures  à  travers  des  chaumes  et  des 
petits  bois,  que  la  vue  embrasse  et  dépasse 
pour  jouir  d'un  immense  horizon  et  de  l'air 
le  plus  pur.  Mais  ce  qui  vit  sur  la  colHnc  ne 
compte  guère  et  ne  fait  rien  qu'approfondir 
la  solitude  et  le  silence.  Ce  qui  compte  et  ce 
qui  existe,  oh  que  nous  menions  nos  pas  en 
suivant  la  ligne  de  faîte,  c'est  l'horizon  et  ce 
vaste  paysage  de  terre  et  de  ciel. 

Si  vous  portez  au  loin  votre  regard,  vous 
distinguez  et  dénombrez  les  ballons  des  Vos- 
ges et  de  l'Alsace  ;  si  vous  le  ramenez  plus 
près  sur  la  vaste  plaine,  elle  vous  étonne  et, 
selon  mon  goût,  vous  charme  par  ses  super- 
bes plissements,  par  de  longs  mouvements  de 
terrains  pareils  à  des   dunes.   C'est  un  pays 


I 


LA    COLLINE    INSPIREE  1  I 

sans  eau  en  apparence,   mais  où  Teau   sourd 
et  circule  invisible.  Des   prairies  qui  s'égout- 
tent   un  ruisselet  se   forme    et    se    débrouille 
vivement  dans  les  rides  enchevêtrées  du  ter- 
rain. Au  fond  de  ravins   sinueux,  le   Madon, 
rUvry,  le  Brenon   développent  en   secret  les 
beautés  les  plus  touchantes,  cependant  qu'ils 
rafraîchissent  une  multitude  de  champs  bom- 
bés et  diversement  colorés,  des  pâturages,  des 
vignobles  clairs,  des  blés  dorés,  de  petits  bois, 
des  labours  bruns  où  les  raies  de  la  charrue 
font  un   grave   décor,   des   villages   ramassés, 
parfois    un    cimetière     aux    lombes   blanches 
sous     les     verts    peupliers     élancés.     Sur    le 
tout,    sur  cet  ensemble  où  il   n'est   rien   que 
d'éternel,   règne  un  grand  ciel  voilé.  Les  ap- 
pels d'un  enfant  ou  d'un   coq  apportes  de  la 
plaine   par  le   vent,    le   vol   plane  d'un  oper- 
vier,   le    tintement   d'un    marteau    (jui    là-bas 
redresse  une  faucille,   le  bruissement  de  l'air 
animent  seuls  celte  immensité  de   silence  et 
de    douceur.    Ce    sont    de   paisibles  journées 
faites  pour  endormir  les  plus  dures  blessures. 
(Ici  horizon  où  les  formes  ont  peu  de  diver- 
silé   nous  ramène   sur   nous-mêmes    en   nous 
rattachant    à    la    suite    de    nos   ancrlres.    Les 
souvenirs  d'un  illustre  passé,  les  grandes  cou- 
leurs fortes  et  simples  du  paysage,  ses  roules 


If?  LA    COLLTM:    INSPIREE 

qui    s'enfuient    composent    une  mélodie   qui 
nous    remplît    d'une   longue  émotion    mysti- 
que.  >»otre  cœur  périssable,   notre  imagina- 
tion   si    mouvante    s'attachent    à    ce    coteau 
d'éternité.  Nos   sentiments  y  rejoignent  ceux 
de    nos    prédécesseurs,     s'en     accroissent    et 
croient  y  trouver  une  sorte  de  perpétuité.  Il 
étale  sous  nos  yeux  une  puissante   continuité, 
des  mœurs,  des  occupations  d'une  médiocrité 
éternelle  ;  il  nous  remet  dans  la  pensée  notre 
asservissement  à  toutes  les   fatalités,    cepen- 
dant qu'il  dresse  au-dessus  de  nous  le  château 
et  la  chapelle,  tous  les  deux  faiseurs  d'ordre, 
l'un  dans  le  domaine  de  l'action,  l'autre  dans 
la  pensée  et  dans  la  sensibilité.  L'horizon  qui 
cerne  cette  plaine,  c'est  celui  qui  cerne  toute 
vie  ;   il  donne  une  place  d'honneur  à  notre 
soif  d'infini,  en  même  temps  qu'il  nous  rap- 
pelle nos  limites.  Voilà  notre  cercle  fermé,  le 
cercle  d'oii  nous  ne  pouvons  sortir,  la  vieille 
conception  du   travail   manuel,    du    sacrifice 
militaire    et    de    la    méditation    divine.    Des 
siècles   ont  passé  sur  le   paysage  moral   que 
nous  présente    cette  plaine,    et  l'on  ne  peut 
dire  qu'une  autre  conception   de  la  vie,  tant 
soit  peu  intéressante,    ait  été  entrevue.  Voilà 
les  plaines  riches  en  blé,   voilà  la  ruine  dont 
le  chef  est  parti,  voilà  le  clocher  menacé  oiî 


lA   com.int:   inspiiu'i:  i3 

la  Vierge  reçoit  un  culte  que,  sur  le  même 
lieu,  nos  ancêtres  païens,  adorateurs  de  Uos- 
mertlia,  avaient  d»'jà  entrevu.  Paysage  plutôt 
grave,  austère  et  d'une  beauté  inlellectuelle, 
où  Marie  continue  de  poser  le  timbre  ferme 
et  pur  d'une  cloche  d  argent.  Tous  ceux  qui 
ne  subissent  pas,  qui  défendent  leur  senli- 
ment  et  se  rattachent  aux  choses  éternelles 
trouvent  ici  leur  reposoir.  C'est  toujours  ici 
le  point  spiriUiel  de  cette  grave  contrée  ;  c'est 
ici  que  sa  vie  normale  se  relie  à  la  vie  surna- 
turelle. 


III 


Où  sont  les  dames  de  Lorraine,  strurs, 
(illes  et  femmes  des  Croisés,  qui  s'en  venaient 
prier  à  Sien  pendant  que  les  hommes  d'ar- 
mes, là-bas,  combattaient  l'inficlMc,  et  celles- 
là  surtout  (jui,  le  lendemain  de  la  bataille  de 
Nicupolis,  ignorantes  encore,  mais  épouvan- 
tées par  les  rumeurs,  montrrcnt  ici  intercéder 
pour  des  vivants  qui  étaient  déjà  des  morts? 
Où  la  sainte  princesse  IMiilippe  de  (Jueldre, 
à  qui  Notre-Dame  de   Sion  découvrit,  durant 


I  'i  lA    COLLINE    INSPIREE 

le  temps  de  son  sommeil,  les  desseins  ambi- 
tieux des  ennemis  de  la  Lorraine?  Où  le 
singulier  Charles  IV  qui,  réduit  à  l'extrémité 
par  les  troupes  de  Louis  XIV,  s'avisa  de 
faire  donation  et  transfert  irrévocable  de  son 
duché  k  Notre-Dame  de  Sion,  en  s'écriant  : 
«  On  n'osera  pas  guerroyer  la  mère  de 
Dieu  !  »  Où  sont  nos  chefs  héréditaires,  toute 
notre  famille  ducale  qui,  lorsqu'elle  quitta 
pour  toujours,  par  la  défaillance  de  Fran- 
çois II [,  le  vieux  duché  et  des  sujets  dont  le 
loyalisme  n'avait  jamais  failli,  voulut  une 
dernière  fois  s'agenouiller  au  sanctuaire  de 
Sion  ?... 

Où  sont-ils.  Vierge  souveraine  ? 
Mais  où  sont  les  neiges  d'antan  ? 

Ces  puissantes  figures  ont  disparu  qui 
combattaient  pour  la  Vierge  de  Sion,  leur 
dame  et  leur  protectrice,  et  qui  mettaient 
Dieu  dans  leurs  conseils.  Il  est  fermé,  ce 
beau  théâtre  de  Sion-A  audémont,  véritable 
scène  de  gloire  où  nous  voyons,  comme  en 
perspective,  une  longue  suite  de  héros  qui 
trouvaient  dans  la  pensée  d'une  alliance  avec 
le  ciel  un  principe  d'aclion.  Aujourd'hui,  la 
colline  ne  fait  plus  monter  vers  les  nues  ses 
prières  pour  en  obtenir  des  oracles.  Rosmer- 


LA    COLLINE    INSPIREE  lO 

iha  et  Wotan  ont  cessé  de  recevoir  sur  leur 
ancien  domaine  aucune  pensée  de  fidélité. 
Chose  curieuse,  attendrissante,  les  derniers 
soins  leur  furent  donnés  dans  le  couvent  de 
la  colline  :  les  Pères  oblats  y  conservaient  et 
tenaient  en  belle  vue,  il  y  a  peu  de  temps 
encore,  une  pierre  votive,  hommage  rendu  à 
la  déesse  païenne  par  de  pieux  Gallo-Romains 
dont  elle  avait  guéri  le  fils.  Mais  la  pierre  a 
disparu:  celte  inscription,  celte  suprême  voix, 
qui  témoignait  en  faveur  de  la  déesse  dépos- 
sédée, a  pris  avec  les  religieux  lin  juste 
chemin  de  l'exil.  Quel  magnifique  symbole, 
ce  cortège  d'un  double  départ  !  L'ancienne 
bannière  des  chevaliers  de  Notre-Dame  de 
Sion  n'a  pas  eu  un  sort  plus  heureux.  Cet 
étendard  glorieux,  par  le  secours  de  qui 
Uené  II  déconfit  les  Bourguignons  et  leur 
téméraire  chef  devant  sa  ville  de  Nancy:  par 
cjui  le  bon  duc  Antoine  aIVronta  et  mit  en 
pièces  les  Rustauds  avec  une  poignée  seule- 
ment (le  Lorrains:  par  qui  Charles  N,  la 
terreur  des  Turcs  et  le  sauveur  de  la  chré- 
tienté, remporta  presque  autant  de  victoires 
qu'il  livra  de  batailles,  il  s'est  défait  obscu- 
rément dans  une  poussière  sans  gloire.  Kt 
maintenant  l'élite  de  la  province,  les  riches 
et  les  intellectuels  abandonnent  à  des  paysans 


l6  LA    COLLINE    INSPIREE 

l'office  de  processionner  autour  du  sanctuaire, 
comme  hier  ils  leur  laissaient  l'honneur  d'en 
défendre  le  parvis. 

Et  pourtant,  à  chaque  fois  qu'un  Lorrain 
gravit  la  coHine,  des  ombres  l'accueillent. 
Naissent-elles  de  son  cœur,  des  ruines  sei- 
gneuriales, de  la  mince  forêt  ou  des  trois  vil- 
lages? Elles  sont  faites  d'espérance,  l'espérance 
de  revoir  encore  ce  qui  une  fois  a  été  vu.  Sur 
les  pentes  de  cette  acropole,  d'âge  en  âge  ont 
retenti  tous  ces  grands  cris  de  vigueur  et  de 
confiance  indéterminée  :  Hic,  ad  hoc,  spes 
avoram.. .  Non  inulius  premor. . .  C  no  me  po 
tojo...  qui  sont  l'âme  de  notre  nation.  Ombres 
silencieuses,  j'entends  votre  message  !  Le  se- 
cret de  Sion  doit  être  cherché  dans  ce  regard 
tourné  vers  les  nues  qu'il  y  eut  toujours  sur 
cette  colline.  Elle  est  dévastée,  dépouillée, 
toute  pauvre,  llien  n'y  rend  sensible  l'histoire, 
rien  n'y  raconte  avec  clarté  la  succession  des 
siècles.  Qu'est-ce  que  la  tour  de  Brunehaut, 
la  chapelle  du  pèlerinage  oii  si  peu  de  parties 
sont  vieilles,  et  trois,  quatre  pierres  sculptées 
éparses  dans  Vaudémonti*  Mais  ainsi  dénudée, 
la  colline  nous  propose  toujours,  au  milieu 
de  la  plaine,  sa  vétusté  sereine,  son  large 
abandon,  sa  terrasse  à  demi  morte,  sa  gra- 
vité,  sa   tristesse  vaste  et  nue    en    hiver,   sa 


LA     COLI.INF     INSPIHKE 


force  en  toute  saison,  pareille  à  celle  d'une 
falaise  dans  la  mer,  son  indilïérence  à  ce  que 
nous  pensons  d'elle,  sa  résignation  qui  ne  ré- 
clame rien,  qui  ne  prétend  même  pas  a  la 
beauté.  Elle  demeure^  elle  reste  à  sa  place, 
pour  être  un  lieu  de  recueillement  oii  nous 
rassemblons  nos  forces,  pour  nous  remuer 
d'un  pressentiment,  nous  enlever  à  l'heure 
passagère,  à  nos  limites,  à  nous-mêmes,  et 
nous  montrer  l'éternel. 

Les  quatre  vents  de  la  Lorraine  et  le  souille 
inspirateur  qui  s'exhale  d'un  lieu  éternelle- 
ment consacré  au  divin,  ravivent  en  nous  une 
énergie  indéfinissable  :  rien  qui  relève  de  la 
pensée,  mais  plutôt  une  vertu.  Ici,  l'honmie 
de  tout  temps  lit  connaître  aux  dieux  ses  be- 
soins par  la  prière  et  sollicita  leur  protection. 
Ici,  nous  retrouvons  l'allégresse  de  l'Ame  cl 
son  orientation  \ers  le  ciel.  L'Ame  î  le  ciel  ! 
vieux  mots  dont  la  magie  garde  encore  sa 
force.  I(  i  ne  peut  planer  Méphistophélès,  l'es- 
prit qui  nie  :  la  lunnèrc  l'absorberait  et  le 
grand  courant  d'air  lui  briserait  les  ailes. 
C'est  ici  l'un  des  théAtres  mystérieux  de  l'ac- 
tion divine  et  I  un  des  anti(|ues  séjours  de 
ri^sprit.  La  plus  simple  mélodie,  une  voix 
jetée  au  vont  de  la  falaise  nous  en  rou- 
vrirait   les    chemins,    tant   nous    sommes   nés 


l8  LA    COLLINE    INSPIREE 

pour  ressentir  sa  grandeur,  sa  solitude,  sa 
constance  et  la  suite  brillante  de  ceux  qui  la 
foulèrent,  bref,  rindéfinie  poésie,  la  vertu  qui 
dort  dans  ce  haut  refuge.  Arche  sainte,  un 
mot  !...  Tout  se  tait  !  Quel  silence  dans  cet 
immense  espace  qui  surveille,  attentif,  son 
haut  lieu  ! 


IV 


Un  homme  a  souffert  de  ce  silence  de  Sion. 
Un  homme,  un  prêtre,  encadré  de  ses  deux 
frères,  prêtres  eux-mêmes,  les  trois  frères 
Baillard.  au  siècle  dernier.  On  ne  peut  pas 
dire  que  ces  personnages  sont  venus  se  placer 
dans  la  série  des  noms  dignes  de  mémoire 
sur  la  colline  nationale,  el  qu'ils  forment  le 
dernier  anneau  de  la  belle  chaîne  interrompue 
qui  gît  sur  les  friches  de  Sion-Vaudémont  ; 
mais  je  suis  attiré  près  d'eux,  parce  qu'une 
partie  de  mes  pensées  ou  de  mes  impressions 
les  plus  instinctives  sont  celles-là  mêmes  pour 
lesquelles  ils  se  dévouèrent,  et  que  ces  bar- 
bares sont  ainsi  mes  parents.  Ce  sont  eux  qui, 
au   lendemain   de  la  Révolution   et  quand  la 


L\    COLLINE    IN8PIRKE  If) 

charrue  avait  passé  sur  des  lieux  consacrés 
par  une  vénération  séculaire,  se  donnèrent 
pour  tâche  de  relever  la  vieille  Lorraine  mys- 
tique et  de  ranimer  les  flammes  qui  hrùlent 
sur  ses  sommets. 

Si  par  une  belle  après-midi  d'automne, 
sous  notre  ciel  triste,  je  visite  quelque  ruine 
féodale,  ou  bien  dans  une  église  froide  une 
pierre  de  tombe  sculptée,  je  sens  s'éveiller  en 
moi  toute  une  rumeur,  le  désir  de  savoir  et 
l'émotion  du  mystère,  (l'est  une  pareille  piété 
élargie,  où  se  mêlent  les  plaisirs  de  la  mélan- 
colie, qui  m'attire  sur  les  (juatre  domaines  où 
les  i^aillard  ont  porté  leur  grande  passion  de 
bâtisseurs.  Flavigny  et  Mattaincourt ,  Sainte- 
Odile  et  Sion,  quelles  sonorités  pour  un  his- 
torien !  Tous  ces  châteaux  de  Tâme,  recons- 
truits au  milieu  des  angoisses  de  la  faillite  par 
un  mysti<jue  procédurier,  donnent  un  sens 
aux  divers  cantons  de  ce  petit  pays  cl  y  fleu- 
rissent, au  mémo  lilrc  que  les  burgs  de  jadis, 
conmie  des  signes,  cnmnïc  des  relais  de  l'ac- 
tivité de  notre  nalion.  L  ne  volonté  a  marqué 
ici  la  terre  :  un  cachet  s'est  enfoncé  dans  la 
cire. 

(le  (|uc  les  lUiillard  imprimaient  a  la  terre 
lorraine,  c'était  le  caractère  de  leur  âme  fidèle 
à  une  double  tradition,  calholi(|ue  et  lorraine. 


20  LA    COLLINE    INSPIREE 

Comment  ne  pas  aimer  les  personnages  qui 
entreprennent  de  rétablir  une  magistrature 
spirituelle  et  de  raviver  le  surnaturel  sur  les 
cimes  de  leur  pays  ? 

Et  pourtant,  c'est  un  lourd  silence  au- 
tour des  trois  frères  Baillard,  un  double 
silence,  celui  de  l'oubli  naturel  et  celui  voulu 
par  l'Église.  Vous  pouvez  passer  et  repasser  à 
Flavigny,  à  Mattaincourt,  à  Sainte-Odile  et  à 
Sion,  aucun  indice  ne  vous  dira  ce  qu'ils  ont 
jeté  de  jeunesse,  d'argent,  de  temps,  d'acti- 
vité et  d'amour  dans  les  fondations  de  ces  bâ- 
timents. Pourquoi  leur  nom  n'est-il  inscrit 
nulle  part  sur  les  pierres  qu'ils  ont  relevées? 
Pourquoi  même  en  est-il  proscrit?  Qu'est-ce 
(jue  cette  vapeur  de  soufre  et  cette  odeur  de 
damnation,  aujourd'hui  répandues  sur  ces 
trois  figures  qui  furent  un  moment  bénies? 

J'ai  souvent  interrogé  sur  les  Baillard  mon 
regretté  omi,  le  chanoine  Pierfitte,  le  savant 
curé  de  Portieux.  A  chaque  fois  il  se  taisait, 
détournait  la  conversation.  Un  jour,  il  s'en 
est  expliqué  en  deux  mots  :  ce  C'est  encore 
trop  tôt  pour  parler  des  Baillard.  »  Trouvait- 
il  que  l'autorité  s'était  montrée  bien  dure 
envers  ces  vieux  Lorrains  ?  Rien  ne  m'assure 
que  telle  fut  son  opinion.  Je  crois  plutôt  qu'il 
distinguait  le  rôle  du  Diable  dans  cette  affaire, 


LA    COLLINE     INSPIREE  31 

et  qu'il  redoutait  de  remuer  des  souvenirs 
doù  pouvaient  encore  émaner  des  maléfices. 
La  réserve  de  Monsieur  Pierfille  ne  pouvait, 
faut-il  l'avouer,  qu'exciter  ma  curiosité.  Com- 
ment accepter  de  ne  rien  savoir  d'un  mys- 
tique, métamorphosé  par  sa  passion  même 
et  qui  entre  dans  le  cercle  du  noir  enchan- 
teur? 

Pendant  longtemps,  ces  trois  prêtres  furent 
dans  mon  esprit  une  sorte  de  brouillard  mys- 
térieux. Ils  flottaient  devant  moi  aux  parties 
les  plus  solitaires  et  les  plus  solennelles  de  la 
cote  de  Sion,  surtout  les  jours  oi^i  la  brume 
l'enveloppe  et  l'isole.  Ils  m'attiraient.  Pen- 
dant des  années,  dix,  vingt  ans  peut-être,  je 
me  suis  renseigné  sur  Quirin,  sur  le  grand 
François,  sur  le  fameux  Léopold.  Je  m'éton- 
nais que  ce  dernier  ne  fut  mort  qu  en  i883, 
et  je  chercliais  ù  me  souvenir  si,  enfant,  je  ne 
l'avais  pas  rencontré. 

Bien  que  cette  histoire  se  fut  concentrée 
sur  quelques  lieues  de  terrain,  mon  enquête 
n  était  pas  aisée.  La  tradition  orale  s'eiïace 
\ite,  ne  dépasse  jamais  le  siècle,  et  dès  main- 
tenant c'est  comme  une  mare  d  indiflércnce 
qui  s'est  épaissie  sur  la  mémoire  des  Haillard, 
aux  lieux  mêmes  oi'i  ils  ont  le  plus  agi.  A 
Flavigns,    à    Mallaincourt,    à  Sainlc-Odile,    il 


9  2  LA    COLLINE    INSPIREE 

n'y  a  que  leurs  bâtiments  qui  émergent  de 
l'oubli  et  autour  de  ces  grandes  murailles, 
dont  le  pied  trempe  dans  la  plus  noire  ingra- 
titude, personne  pour  me  renseigner.  Sur  la 
montagne  de  Sion,  la  figure  des  Raillard  de- 
meure plus  vivante.  L'ébranlement  y  fut  si 
fort  qu'il  a  laissé  une  longue  vibration  dans 
les  mémoires  paysannes.  Mais  déjà  le  cher- 
cheur, à  la  place  des  faits  exacts  qu'il  solli- 
cite, ne  trouve  plus  qu'une  matière  légen- 
daire. On  lui  propose  trois  frères  Baillard  aux 
figures  simples,  contrastées  et  fortement  des- 
sinées, qui  rappellent  la  manière  mi-épique, 
mi-gouailleuse  des  Quatre  fils  Aymon.  Ils  ne 
sont  pas  seuls.  Autour  d'eux  on  voit  s'em- 
presser des  femmes  —  sont-ce  des  paysannes  ') 
sont-ce  des  religieuses  ')  —  qui  les  aident  et  que 
la  légende  ne  respecte  pas  plus  que  des  nonnes 
du  moyen  âge.  Et  je  me  dis  parfois  que  si 
l'imprimé  n'aboutissait  pas,  de  nos  jours,  à 
tuer  toute  production  spontanée  du  génie  po- 
pulaire, l'aventure  de  ces  trois  prêtres  vien- 
drait tout  naturellement  se  placer  dans  la 
série  de  la  geste  lorraine. 

Ma  longue  curiosité  n'avait  guère  de  chance 
d'être  jamais  satisfaite.  Elle  s'endormait  pres- 
que. Le  hasard  d'un  coup  d'œil  jeté  sur  le 
catalogue  de  la  bibliothèque  de  Nancy  vint  un 


LA    COLLINE    INSPIREE  3  3 

jour  iii  réveiller.  Sous  les  numéros  i.oQa  à 
1.035.  je  découvris  un  trésor,  toute  une  col- 
lection de  manuscrits  exécutés  par  les  soins 
des  frères  Hailjard  et  contenant  des  lettres, 
des  visions,  des  entreliens,  des  révélations  di- 
vines, des  annales,  des  pièces  de  procédure, 
des  prières,  des  livres  de  comptes,  les  plus 
beaux  thèmes  dont  ils  se  nourrissaient,  un 
immense  grimoire.  Tous  ces  registres  qua- 
drillés et  grossièrement  reliés  en  basane  noire 
ou  verte  sont  de  l'espèce  que  Ton  emploie 
pour  les  livres  de  compte,  et  sans  cesse  au 
milieu  delVusions  surnaturelles  on  voit  appa- 
raître un  chidre,  une  opération  arithméti(jue, 
de  prosaïïjues  doit  et  avoir...  Toute  l'àme, 
toute  la  passion,  tout  le  niN stère  des  Baillard 
isaient  là.  Ma  curiosité  était  remplie,  les  trois 
|)nHres  tirés  de  leur  coin  d'ombre,  et  rdlort, 
que  lit  pour  renaître  une  vieille  acropole  reli- 
gieuse, ramené  à  la  lumière. 

\'oici  ce  livre,  tel  (ju'il  c>l  sorti  d'une  in- 
finie méditation  au  grand  air,  en  loute  liberté, 
(1  une  complète  soumission  aux  inlluences  de 
la  colline  sainte,  et  puis  dune  étude  métho- 
dique des  documents  les  plus  rebutants.  \  <^ici 
les  trois  frères  l^aillard.  J'ai  relevé  leur  his- 
toire avant  (\uc  personne  les  eut  défigurés  et 
«jiiand   la    [)hititu(ie   et  l'enthousiasme  s'y  mé- 


2i  LA    COLLINE    INSPIREE 

laieul  inexlricablement.  Je  puis  dire  que  je 
suis  arrivé  auprès  de  ces  phénomènes  religieux 
cl  sur  le  bord  de  cet  étang  aux  rives  indéler- 
niinées,  quand  personne  n'en  troublait  encore 
le  silence.  J'ai  surpris  la  poésie  au  moment 
où  elle  s'élève  comme  une  brume  des  terres 
solides  du  réel. 


CHAPITRE  IT 


GHANDEUR  KT  DÉCADKNCi: 

DLN  SAIM  ROYAUMK  LORRAIN  AL 

DL\-NLUVILMK  SILCLK 


Je  me  souviens  du  jour  d'octobre,  couvert 
et  grave,  où  je  suis  aile  à  liorvillc  visiter  le 
pays  des  l^aillard.  l^ans  un  canton  rural  de 
la  vieille  Lorriiine,  entre  Epinal  et  l^unéville, 
c'est  un  village  immobile,  abrité  contre  une 
faible  c«')te,  non  luin  de  la  foret  de  (ibarmes, 
un  \illiige  très  pieux,  à  juger  d'après  les  vier- 
ges qui  protègent  la  porte  de  la  plupart  des 
maisons,  et  rcnjpli  d'élégants  motifs  de  style 
renaissance  (dah'vs  du  dix-septième  siècle,  ce 
fjui  prouve  que  les  modes  arrivaient  lentement 
à  Horville).  J'ai  vainement  clierché  la  tombe 
du  père  des  Baillard,  celte  tombe  où  ses  fds 
avaient  gravé  ces  quatre  mots  ré\<'laleurs  de 
leur  orgueil  ;  «  Ci-gît  Léopold  Haillard,  père 
do  trois  prêtres.  »    Le  cinietière  est  petit  au- 

a 


2  G  LA    COLLINE    INSPIRKE 

lour  (le  l'église,  et,  sous  l'immense  sycomore 
(|ui  les  ombrage,  les  moiis,  depuis  t836,  ont 
dû  faire  place  à  de  nouveaux  venus.  On  n'a 
pu  que  m'indiquer  sous  la  grande  croix  la 
place  qu'occupait  la  pierre  disparue.  Mais 
au  centre  du  village  j'ai  retrouvé  intacte  la 
maison  de  famille,  remarquable  par  ses 
caves  profondes,  oij,  sous  ]a  grande  Révo- 
lution, fut  recueilli  plus  d'un  ecclésiastique 
pourchassé...  C'est  ici,  c'est  à  Borville,  c'est 
dans  cet  étroit  sillon  que  l'on  s'enfonce  jus- 
qu'aux racines  des  trois  Baillard.  Tous  les 
détails  que  j'y  ai  recueillis  nous  rendent 
compte  de  leur  génie  vigoureux  el  bizarre, 
comme  un  petit  sac  de  graines  explique  la 
moisson  future. 

Les  trois  frères  Baillard  sortirent  d'une 
lignée  profondément  religieuse,  à  l'heure  dra- 
matique où  la  persécution  exaltait  cette  reli- 
gion héréditaire.  Dans  tous  nos  villages,  on 
voit  de  ces  familles  dévouées  au  curé  de  la 
paroisse.  Ce  sont  elles  qui  fournissent  le  sa- 
cristain et  les  enfants  de  chœur  ;  les  femmes 
y  veillent  à  l'entretien  des  linges  sacrés  et  des 
ornements  sacerdotaux  ;  elles  décorent  l'église 
aux  approches  des  grandes  fêtes,  et  si  la  ser- 
vante du  curé  vient  à  manquer,  elles  font 
l'intérim.   Les  plus  zélées  de  ces  familles  gar- 


i 


LA    COLLLNE     INSPIKKI-  S'y 

dent  une  vague  tradition  de  la  dîme  :  les  pre- 
miers fruits  du  jardin  sont  portés  au  presby- 
tère, et  cliaque  génération  donne  un  de  ses 
fds  à  l'Eglise.  Vienne  des  temps  difficiles,  ces 
amis  de  la  cure  s'élèvent  le  plus  simplement 
du  monde  aux  vertus  du  sacrifice. 

A  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  les  Baillard 
de  Borville  étaient  une  de  ces  familles  quasi 
sacerdotales.  Lors  de  la  Révolution,  ils  ca- 
chèrent chez  eux,  au  péril  de  leur  vie,  plu- 
sieurs prêtres  réfractai rcs,  et  ce  fut  Tun  de 
ceux-ci,  un  Tiercelin  du  couvent  de  Notre- 
Dame  de  Sion,  qui  baptisa  secrètement,  en 
i~{)(),  leur  premier-né  Léopold.  (<  Cet  enfant, 
déclara-t-il,  s'élèvera  par  ses  qualités  au-des- 
sus de  ses  concitoyens  :  il  fera  l'ornement  et 
la  consolation  de  sa  famille,  il  sera  l'honneur 
de  sa  patrie,  Imiuts  et  dcrus  pafrir.  »  Et  du- 
rant des  moi^,  dans  la  demi-lueur  des  caves 
profondes  où  je  suis  descendu,  il  prodigua  au 
fds  de  ces  fidèles  chrétiens  les  bénédictions  cl 
les  prophéties  que  lui  suggérait  la  reconnais- 
sance. La  santé  du  petit  garçon  donnait-elle 
des  in(|uiéludos,  il  rassurait  ses  parents  mieux 
que  n'eût  fait  un  médecin.  «  L  enfant  do  t.mt 
de  prières,  disait-il,  ne  peut  pas  périr.  » 

Les  iieureux  époux  recueillirent  avec  un 
religieux  respect  ces  souhails  de  bienvenue,  et 


28  LA    COLLINE    INSPIREE 

à  mesure  que  Léopold  grandissait  au  milieu 
de  ses  frères  et  sœurs,  ils  aimaient  les  lui 
rappeler  pour  l'encourager  dans  le  chemin  de 
la  vertu.  Le  grand-père  Baillard,  plus  encore, 
éveillait  dans  ces  enfants  une  imagination 
héroïque.  Souvent  il  les  groupait  autour  de 
son  établi  de  cordonnier,  et  leur  racontait  in- 
tarissablement ks  histoires  locales  et  domes- 
tiques dont  il  avait  été  le  héros  : 

—  Voyez,  petits,  disait-il,  c'est  dans  cette 
chambre  ou  je  vous  parle  qu'était  l'église  en 
ce  temps -là.  Quand  le  Tiercelin  de  Sion,  re- 
venant de  quelque  tournée  dangereuse,  ren- 
trait chez  nous  à  la  nuit  tombante,  vite  votre 
grand'mère  disait  à  votre  père  :  a  Va,  cours 
avertir  les  bons  ;  la  messe  aura  lieu  sur  le 
coup  de  minuit.  »  Les  bons  arrivaient  l'un 
après  l'autre  en  se  glissant  le  long  des  mai- 
sons. Au  coup  de  minuit,  ils  tombaient  à  ge- 
noux pour  l'élévation,  à  la  place  même  oi^i 
vous  êtes  assis.  Une  nuit,  les  sans-culottes 
entrèrent  ici  par  surprise  et  en  armes.  Votre 
grand-père  était  absent,  et  votre  grand'mère 
avec  vos  parents  n'eut  que  le  temps  de  pous- 
ser le  prêtre  dans  la  cachette,  au  bout  du  jar- 
din, et  de  courir  dans  les  champs.  Mais  par 
malheur  elle  avait  mal  compté  ses  petites- 
filles  et  oublié  votre  tante  Françoise,    qui  de- 


LA   coi.i.im:    inspirée  0^() 

meura  seule  pour  tenir  tête  à  ces  bandits. 
L'un  d'eux  lui  appliqua  le  canon  de  son  fusil 
sur  la  gorge.  <(  Tu  n'oserais  pas  !  »  cria-l-clle, 
et  le  brigand  se  trouva  désarmé.  Mais  ils  bri- 
sèrent tout,  burent,  mangèrent,  pillèrent  et 
sortirent  enfin  en  hurlant  :  «  ^  ive  la  Liberté! 
Vive  la  Raison  !  ):>  Car  il  taut  vous  dire  que  la 
Raison,  c'était  leur  déesse. 

Le  bonhomme  leur  racontait  encore  Tins- 
lallation  de  l'Arbre  de  la  Liberté  sur  la  place 
de  l'église.  C'était  un  beau  peuplier,  qu'on 
était  allé  chercher  dans  la  prairie  commu- 
nale. Il  fallait  le  baptiser  : 

—  On  prit  un  de  vos  parents  malgré  ses 
résistances.  Les  sans-culottes  lui  passèrent  au 
cnlé  l'éclinrpc  tricolore  et  lui  nppliquèrent 
avec  violence  la  tclc  contre  le  peuplier,  telle- 
ment (jue  le  sang  jaillit.  Ce  sang  de  chrétien, 
ils  l'oUrirent  à  leur  déesse  haison,  et  soudain, 
pris  de  délire,  se  formèronl  en  rond,  hommes, 
femmes  et  enfants,  chantant,  criant  des  cou- 
plets en  l'honneur  de  leur  déesse.  Puis  le 
curé  assermenté  ((ju'il  soit  maudit,  l'apostat!) 
vint  asperger  le  peuplier  d'eau  soi-disant  bé- 
nite. Kt  pendant  ce  temps,  mes  petits,  que 
faisaient  vos  bons  parents  ?  Ils  priaient  et  se 
tenaient  la  face  contre  terre,  pour  ne  pas  voir 
■    le  loup-garou  opérer  ses  profanations. 

k 


3o  i\    COLLFNi:     I.NSPIIŒE 

Des  enfiinls  conçus  dans  de  telJes  cmolions, 
formés  de  ce  sang  et  bercés  par  des  récils 
d'un  si  ferme  caractère  hagiographique, 
étaient  prédestinés.  Ils  étaient  le  fruil  d'une 
longue  pensée  sacerdotale,  ils  ne  pouvaient 
avoir  qu'un  rêve,  qu'une  mission  :  Léopold 
Baillard  entra  au  séminaire,  ses  deux  frères 
l'y  suivirent. 

Léopold  se  distingua,  au  cours  de  ses  étu- 
des, par  Tâpreté  avec  laquelle  il  soutenait  les 
opinions  philosophiques  et  théologiques  qu'il 
avait  une  fois  adoptées.  D'ailleurs  bon  lati- 
niste et  grand  amateur  de  beau  langage. 
Moins  brillant,  François  se  faisait  peut-être 
plus  aimer.  Ses  condisciples  s'amusaient, 
dans  les  récréations,  à  former  le  cercle  autour 
de  lui,  pour  l'entendre  déclamer  d'une  voix 
très  forte  et  très  souple  le  célèbre  exorde  du 
Père  Bridaine  :  «  A  la  vue  d'un  auditoire 
aussi  nouveau  pour  moi...  »  Quant  au  jeime 
Quirin,  leur  cadet,  c'était  une  figure  pointue, 
rapide  à  argumenter.  Il  offrait  sous  Ja  soutane 
un  singulier  mélange  de  fantassin  et  d'avocat 
de  justice  de  paix.  Est-il  besoin  de  dire 
qu'aucune  objection  ne  se  forma  jamais  dans 
l'esprit  de  ces  jeunes  clercs?  Ce  qu'on  leur 
enseignait  rassemblait  en  corps  de  doctrine  les 
sentiments  profonds   et  les  bribes  d'idées  sur 


LA    COI-Lr.M:     INSPIIIKE  3l 

lesquelles  vivaient,  depuis  loujuuis,  leurs  ra- 
milles. Le  monde  et  l'histoire  leur  étaient 
clairs.  Ils  savaient  comment  l'univers  a  com- 
mence et  comment  il  finira  ;  ils  savaient  aussi 
que  leur  double  existence,  temporelle  et  éter- 
nelle, allait  être  assurée  dans  les  œuvres  de 
1  Église.  D'ailleurs,  pour  avoir  la  soutane,  ils 
n'en  gardaient  pas  moins,  de  corps  et  d'esprit, 
les  mœurs  de  leurs  camarades  en  blouse.  Tout 
brillants  de  jeunesse,  de  santé  physique  et 
morale,  ils  demeuraient  les  Ircros  de  ces  ro- 
bustes garçons  de  ferme  tpie  l'on  voit,  le  di- 
manche, devant  l'église  sur  la  place.  Ils 
étaient  la  lleur  du  canton,  trois  bonnes  ileurs 
Campagnardes,  sans  étrangeté,  sans  grand 
parfum  ni  rareté,  mettons  trois  fleurs  de 
ponmie  de  terre. 

Quelles  vacances  charmantes  on  passait 
dans  la  vieille  maison  de  Borville  !  Comme 
ils  étaient  contents,  le  père  et  la  mère  Baillard, 
u  l'arrivée  de  leurs  abbés  î  La  table  se  cou- 
vrait de  quiches,  de  tourtes  à  la  viande, 
de  tartes  de  mirabelles,  de  fruits  de  toute 
sorte  et  du  bon  vin  récollé  dans  la  vigne 
paternelle,  sur  le  coteau  de  \  ahé.  Au  dessert, 
les  abbés,  à  rémervcillement  de  leurs  plus 
jeunes  frrres  et  sœurs,  chantaient  quelques 
couplets    sur    le    bonheur    des    vacances    ou 


32  LA    CIOLLIM]    INSPIREE 

quelque  cantique,  car  tous  les  trois,  et  surtout 
Léopold,  étaient  sensibles  à  la  beauté  des 
voix. 

Souvent  des  camarades  du  séminaire  et 
des  prêtres  du  voisinage  venaient  prendre 
leur  part  de  ces  minutes  heureuses.  Mais  le 
plus  beau  jour,  ce  fut  quand  Mgr  de  Forbin- 
Janson,  en  tournée  de  confirmation,  voulut 
s'asseoir  à  la  table  d'une  famille  si  recom- 
mandable.  Madame  Baillard  avait  fait  toilette. 
c(  Ah  !  dit  Sa  Grandeur  agréablement,  la 
mère  Baillard  a  mis  sa  robe  de  soie  gorge  de 
pigeon.  )) 

Dans  cette  journée,  qui  marque  peut-être 
le  plus  haut  moment  de  cette  famille  cléri- 
cale, nul  des  Baillard  ne  sentit  la  condescen- 
dance du  grand  seigneur  chez  l'évêque,  pas 
plus  que  celui-ci  ne  soupçonna  les  charbons 
cachés  sous  la  cendre  et  qui  échaulTaient 
l'âme  de  ces  serviteurs  obscurs.  Il  ne  vit  pas 
les  deux  faces  de  l'orgueil  des  Baillard  : 
orgueil  devant  tout  le  pays  d'être  reconnus 
par  les  autorités  hiérarchiques  comme  des 
soutiens  de  la  religion,  et  orgueil  devant  ces 
autorités  d'être  la  profonde  Lorraine  catho- 
lique. Ces  paysans  ne  doutent  pas  d'avoir 
servi  l'Eglise  sur  leur  sol,  mieux  que  n'a 
fait  aucun   de  ces  grands   dignitaires   qui  se 


LA     COLLINE     INSPIllÉr:  33 

succèdent  au  siège  épiscopal  de  Nancy.  Ils 
sont  fiers  de  recevoir  le  noble  prélat,  ils 
l'entourent  d'un  profond  respect,  mais  ils 
connaissent  leurs  propres  actions  et  saluent 
dans  sa  grandeur  un  effet  de  leurs  sacrifices. 

Ces  sacrifices,  Léopold,  François,  Quirin 
sont  prêts,  inditléremmenl,  à  les  renouveler 
ou  bien  à  en  récolter  le  fruit.  Tout  ensemble 
paysans,  prêtres  et  soldats,  ils  s'avancent 
pour  conquérir  dans  les  armées  du  ciel, 
comme  ils  eussent  fait  dans  les  armées  de 
l'Empereur,  les  grades,  les  titres,  les  dota- 
tioijs,  la  gloire.  Fermes  dans  leur  foi  d'ail- 
leurs, comme  ils  eussent  été   fermes  au  feu. 

Au  sortir  du  séminaire,  à  làge  de  vingt- 
quatre  ans,  Léopold  fut  nommé  curé  de  la 
belle  et  importante  paroisse  de  Flavigny-sur- 
Mosellc.  11  y  arriva  en  i8fii,  tout  impatient 
de  se  distinguer,  d";uitant  que  son  journal  le 
faisait  participer  aux  fièvres  du  grand  effort 
catholique  aufjuel  la  Congrégation  a  donné 
son  nom.  Ce  mouvement,  (jui  fut  ailleurs 
une  politique,  se  présentait  au  jeune  prcHre 
comme  le  sentiment  le  plus  haut  et  le  plus 
vrai,  comme  une  réparation  due  à  des  con- 
victions proscrites,  à  des  œuvres  persécutées, 
à  des  ruines  sacrées  par  le  malheur.  Du 
premier  regard,    il    s'aNisa    qti'un    monastère 


3_^|  lA    COLLINE    INSPIRÉE 

de  Bénédictines  avait  existé  sur  ce  bord  de 
la  Moselle,  avant  la  Révolution.  Ce  lui  fut 
une  indication  de  la  Providence. 

L'imagination  de  Léopold  était  maigre, 
sans  génie,  je  veux  dire  incapable  d'inven- 
tion, mais  d'une  force  prenante  extraordi- 
naire. Qu'on  lui  fournît  un  point  de  départ  à 
son  gré,  il  n'en  démordait  plus.  Il  se  tenait 
sur  l'idée  qu'il  avait  une  fois  faite  sienne  avec 
cette  application  obstinée,  minutieuse  et  si 
souvent  bizarre  que  l'on  voit  chez  les  dessina- 
teurs lorrains.  Quand  il  fut  parvenu,  à  force 
de  démarches,  à  repeupler  de  Bénédictines 
l'ancienne  maison  de  Flavigny,  qui  devint 
rapidement  par  ses  soins  le  plus  prospère 
pensionnat  de  jeunes  filles,  il  se  plongea, 
pour  être  digne  de  diriger  ces  clames,  dans 
l'étude  des  maîtres  de  la  A'ie  mystique  et  des 
fondateurs  d'ordre.  Et  nul  d'eux  ne  lui  plut 
autant  que  le  grand  saint  de  la  Lorraine, 
4'émule  de  saint  François  de  Sales,  le  précur- 
seur de  saint  Vincent  de  Paul,  bref,  le 
Bienheureux  Pierre  Fourrier  de  Mattaincourt, 
le  Bon  Père,  comme  on  l'appelait.  11  s'en- 
thousiasma pour  ce  beau  génie  pratique, 
d'une  imagination  inépuisable  dans  le  bien, 
qui  fonda  les  douces  filles  congréganisles, 
dont   les    phalanges,    blanches    et   bleues    de 


I 


T\     COLLINE     INSI'IRKK  35 

riel,  donnent  encore  aux  villages  lorrains 
l.int  de  caractère,  qui  organisa  l'enseignement 
primaire  et  jeta  le  germe  des  sociétés  de 
secours  mutuels:  il  fraternisa  avec  le  grand 
patriote  lorrain,  capable  de  mettre  en  échec 
liichelieu  :  enfin  le  thaumaturge  l'cblouit. 

Léopold  l^aillard,  à  Flavigny,  fait  peut-être 
-ourire,  quand,  le  cerveau  en  feu,  il  se 
penche  sur  l'histoire  du  Hon  Père.  II  rappelle 
don  Quichotte  (jui,  dans  son  village  désolé 
de  Castille,  s'entlamme  en  lisant  les  romans 
de  chevalerie  et  se  propose  d'égaler  Amadis 
(les  (iaules.  N'empcche  (ju'un  jeune  prêtre  de 
vingt-cinq  ans,  qui  emploie  à  se  hausser  vers 
un  magnifique  modèle  despiit  et  de  vertu 
I  émotion  reruc  d'une  communauté  de  femmes 
dont  il  est  le  bienfaiteur,  c'est  une  belle 
iniiige  du  romantisme  lorrain. 

A  cette  épo(jue,  les  (lucs(jiie  I  on  avait  tant 
aimés  ayant  disparu  à  1  horizon,  cl  les  primes 
superbes  que  l'Empereur  donnait  au  courage 
heureux  n'étant  j)lus  disponibles,  la  nation 
lorraine,  diminuée  par  les  malheurs  répétés 
de  la  guerre  et  les  désillusions  de  sacrifices 
sans  gloire,  commenrail  à  se  déshabituer  du 
sentiment  de  la  grandeur.  Ce  jeune  paysan 
échappe  à  cette  médiocrité.  11  a  résolu 
d'aider  Dieu  en    Lorraine.    Il   croit   qu'il   n'y 


36  LA    COLLINE    INSPIREE 

a  rien  au  monde  de  plus  important  que 
de  rouvrir  sur  sa  terre  les  fontaines  de  la 
vie  spirituelle.  Dans  sa  pensée,  l'idéal  et  le 
réel  s'emmêlent  de  la  manière  la  plus  vraie, 
et  je  ne  me  choque  pas  de  voir,  un  peu  à 
l'arrière-plan,  mais  très  nette  dans  son  esprit 
de  paysan,  cette  seconde  idée  que  les  fonda- 
teurs ont  de  plein  droit  le  gouvernement 
des  couvents  et  des  pèlerinages  qu'ils  éta- 
blissent. 

A  quelques  lieues  de  Flavigny,  dans  Mat- 
taincourt,  achevait  de  s'écrouler  la  vieille 
maison  du  père  Fourrier  et  de  sa  glorieuse 
compagne,  la  mère  Allix.  Léopold  jugea 
qu'il  était  de  son  plus  élémentaire  devoir  de 
ne  pas  laisser  sans  gloire  le  sanctuaire  de  son 
grand  patron.  Il  racheta  ces  pierres  délaissées, 
les  réédifia  sur  un  plan  plus  vasle,  puis  se 
mit  en  campagne  pour  retrouver  quelques 
filles  de  la  Congrégation  de  Notre-Dame. 
Tâche  malaisée,  qu'il  lui  fut  donné  de  mener 
à  bien.  Dans  ces  murs  neufs,  il  eut  la  chance 
de  ramener  un  essaim. 

De  toutes  parts,  un  murmure  flatteur  en- 
tourait, enorgueiUisait  le  jeune  curé  de  Fla- 
vigny et  ses  deux  frères,  qui,  chargés  chacun 
de  paroisses  dans  son  voisinage,  trouvaient  le 
temps   de  l'assister.  Cependant  Léopold  prés- 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  3'J 

scnlalt  qu'il  n'avait  pas  rempli  loulc  sa 
destinée.  Au  milieu  de  ses  réussites,  il  prclait 
une  oreille  attentive  aux  érudits  de  Nancy,  ù 
tout  un  petit  groupe  d'esprits  curieux  fjui 
se  consolaient  de  vivre  sous  l'influence  de 
Paris  (et  de  l'esprit  du  dix-huitième  siècle) 
en  construisant  une  philosophie  de  l'histoire 
lorraine.  Notre  nation,  disaient-ils,  a  toujours 
rempli  dans  le  monde  un  rôle  bien  supérieur 
à  l'importance  de  son  territoire.  Elle  avait 
une  mission.  C'est  sous  le  commandement 
d'un  prince  lorrain,  Godefroy  de  Bouillon, 
que  les  croisades  ont  commencé  ;  c'est  sous 
le  commandement  d'un  duc  de  Lorraine, 
Charles  V,  qu'elles  ont  fini.  Et  comme  nous 
avons  arrêté  l'Islam,  nous  avons  servi  de 
rempart,  avec  le  duc  Antoine  et  les  Guise, 
contre  les  protestants.  Ces  lotharingisles 
s'exprimaient  ainsi  en  haine  du  rationa- 
lisme, (ju'ils  accusaient  de  substituer  au 
culte  chrétien  de  la  justice  l'idolâtrie  de  la 
force  et  du  succès.  Léopold  fit  siennes  leurs 
thèses.  Il  commença  de  vaticiner  (jue  la 
Lorraine  n'avait  pas  épuisé  sa  destinée  et  que 
cette  héroïque  racine  allait  rejeter  une  pousse. 
Chaque  fois  (juil  piissnit  sons  hi  coHine  de 
Sion,  il  ne  man(juait  pas  d'y  monter  pour 
solliciter  les  inspirations  de  la  Vierge  protec- 

3 


38  I  N^    COLLINi:    INSPIRÉE 

Irice  de  la  Lorraine.  Un  jour  de  l'année  1837, 
l'abandon  où  gémissait  ce  lieu  sacré  le  frappa 
au  cœur;  il  contempla  ce  repos,  cette  patience, 
cette   longue  songerie   de  la  colline  et   jura 
d'en  faire  sortir  une  pensée  armée,  agissante, 
et  conquérante  ;  de  grandes  ombres  lui  par- 
lèrent et  lui  définirent  avec  une  force  divine 
quelle  œuvre  souveraine  lui  était  ici  réservée. 
Il   se    mit    aussitôt   en    campagne,    trouva 
de   l'argent    ou   plutôt    du    crédit,    et,    dans 
l'année  même,  acheta  les  divers  lots  de  terre 
et   de  bâtiments   qui   jadis   avaient   composé 
le    domaine   du   pèlerinage.    Saint  domaine  ! 
Territoire    de    la    Vierge  I     Quand    ce    haut 
royaume  fut  entre  ses  mains,   il  sentit  avec 
violence   qu'il   avait    été    à    l'étroit,    comme 
un  aigle  dans  une  cage,  dans  ses  premières 
fondations,   et    qu'il   trouvait    enfin    l'air    et 
l'espace  que  sa  nature  exigeait.  Hinc  libertas, 
s'écria-t-il,  reprenant  sur  le  sommet  de  Sion 
la  devise  des   Guise.   «  C'est   d'ici  que  part, 
que   partira   la   liberté.  »   Et  désormais  pour 
lui,  il  ne  s'agira  plus  de  relever  simplement 
des  abris  de  la  contemplation,   il  veut  cons- 
truire des  ateliers  spirituels  o\i  reformer  une 
milice  catholique,  où  façonner  pour  tous  les 
ordres  de  l'activité  pratique  des  travailleurs 
religieux.   Il  va  peupler  le  monde   avec  des 


LA    COLLINE    INSPIREE  Sq 

Lorrains  qui  seront  le  ferment  de  Dieu.  C'est 
un  conservatoire  du  vieil  esprit  austrasien 
qu'il  veut  créer  sur  la  colline  sainte,  d'où 
partira  une  croisade  continuelle  pour  la  vraie 
science  contre  le  rationalisme. 

Kien  n'arrête  cet  étonnant  improvisateur, 
rien  ne  l'inquiète.  11  n'admet  pas  que  la 
plante  lorraine  ait  pu  dégénérer  et  devenir 
impropre  à  faire  quelque  chose  de  grand.  Il 
ne  lui  vient  pas  à  l'esprit  d'examiner  s'il  reste 
dans  nos  campagnes  beaucoup  d'exemplaires 
du  puissant  type  lorrain,  large  d'épaules, 
haut  de  stature,  épanoui  de  visage  et  de 
propos,  bizarre,  audacieux,  qui  fournil  à 
toutes  les  armées  de  l'Europe  de  si  beaux 
hommes  d'armes.  11  va  de  l'avant,  comme  si 
l'esprit  de  cette  terre  était  une  essence  d'une 
nature  absolument  indestructible  et  qui  con- 
tinuât toujours  d'agir.  C'est  qu'il  est  animé, 
en  vérité,  ce  fils  de  cultivateurs,  par  un 
mobile  bien  autrement  vrai  et  puissant  (pie 
la  philosophie  historique  dont  il  parle  le  lan- 
gage. Plus  (ju'un  noble  goût  intellectuel,  sa 
passion  pour  les  lieux  saints  est  une  concu- 
piscence paNsanne  de  posséder  la  terre. 
Léopold,  de  toute  bonne  foi,  prêche  le 
sublime  et  veut  transfigurer  la  nature,  niai» 
le   positivisme    sillageois,    sous    les    traits    de 


!\0  LA    COLLINE    INSPIREE 

François  el  de  Qiiirin,  trouve  accès  dans  ses 
conseils.  De  Jà  d'ailleurs,  le  réel  succès  de 
leurs  entreprises  :  ils  y  apportent  des  qualités 
de  terriens,  une  expérience,  une  aptitude.  Les 
trois  frères  élèvent  des  bâtiments,  recrutent 
des  novices  et  des  religieux,  des  bons  frères 
et  des  bonnes  sœurs,  pour  la  gloire  de  la 
Croix  et  pour  la  renaissance  de  la  Lorraine, 
—  comme  simples  cultivateurs  ils  eussent 
construit  des  métairies  et  engagé  des  valets 
ou  des  filles  de  ferme. 

Vers  i8io,  sous  Tétiquette  d'Institut  des 
frères  de  Notre-Dame  de  Sion-Vaudémont,  la 
sainte  montagne,  grâce  à  l'impulsion  des 
messieurs  Baillard,  présentait  l'image  d'une 
ruche  active  et  industrieuse,  où  la  prière  et 
le  travail  se  succédaient  avec  bonheur.  Beaux 
bâtiments  conventuels,  jardins  vastes  et  bien 
entretenus,  ferme  modèle  au  village  de  Saxon, 
pensionnat  de  jeunes  gens,  grands  ateliers 
pour  menuisiers,  maréchaux  ferrants,  char- 
rons, peintres  et  sculpteurs,  tailleurs  de 
pierre,  tailleurs  d'habits,  maçons,  fabricants 
de  bas  au  métier,  et  même  une  petite  librairie 
pour  la  propagande  des  bons  livres.  Aux 
jours  de  fêtes,  de  belles  cérémonies,  des 
prédications  émouvantes,  des  chants  et  de  la 
musique   attiraient  de  toutes  parts  les  fidèles 


LA    COLLINE    INSPIREE  '|  T 

éblouis  autant  qu'édifies.  Et  pour  couronner 
la  visite  de  Sion,  une  surprise  charmante 
était  réservée  aux  plus  distingués  des  pèle- 
rins. Jamais  les  prêtres  ou  les  laïques  consi- 
dérables qui  avaient  suivi  les  pieux  offices  ne 
s'en  seraient  retournés  sans  être  descendus  à 
Saxon.  Là,  dans  la  paix  profonde  du  village 
enfoui  au  milieu  de  ses  vergers,  à  l'intérieur 
de  la  courbe  et  pour  ainsi  dire  dans  le  sein 
de  la  colline,  ils  trouvaient  les  religieuses, 
assises  sur  des  bancs  à  l'ombre  de  leur 
couvent.  Elles  formaient  un  petit  jardin 
virginal.  C'étaient  les  sœurs  quêteuses,  celles. 
(lu  moins  qui,  pour  l'instant,  se  reposaient 
entre  deux  voyages. 

Ainsi  dans  les  créations  de  ces  Messieurs, 
il  y  avait  de  quoi  émouvoir  toutes  les  sortes 
d'imagination.  A  cette  époque,  en  Lorraine, 
les  souvenirs  d'une  indépendance  proche  et 
glorieuse  étaient  encore  vifs.  Les  sentiments 
(jui  transportaient  Léopold  trouvaient  de 
1  écho,  sinon  dans  le  haut  personnel  ecclé- 
siastique, du  moins  dans  le  petit  clergé,  issu 
tout  entier  des  familles  rurales  les  plus 
attachées  à  la  tradition.  Ceux  (jue  laissaient 
insensibles  ces  grandes  vues  patriotiques  et 
religieuses  admiraient  les  Haillard  pour  leur 
prospérité  éclatante  et  rapide.  Les  trois  frrres 


4  2  L\    COLLINE    INSPIRÉE 

faisaient  de  l'or.  C'est  la  plus  belle  chose  en 
tous  lieux.  Quand  les  gens  montaient  sur  la 
colline,  en  septembre,  pour  les  fêtes  de  la 
nativité  de  la  Vierge,  et  que  la  superbe  pro- 
cession déployait  son  cortège,  ils  se  mon- 
traient les  sœurs  quêteuses  et  disaient  : 
«Voilà  celles  qui  rapportent  des  mille  et  des 

mille »    Pourtant     les    paysans    voyaient 

avec  inquiétude  cet  homme  étrange,  déjà 
accablé  de  charges,  toujours  tirer  des  traites 
sur  l'avenir.  Bien  souvent,  au  retour  de 
Sion,  les  plus  sages  répétaient  le  mot  du  père 
Baillard  à  son  lit  de  mort  :  «  Mon  fils,  tu 
veux  trop  en  faire.  » 

Juste  prudence  villageoise.  Mais  chacun 
meurt  de  son  génie.  Napoléon  veut  toujours 
vaincre.  Dans  les  forêts  des  Vosges  et  sur  les 
sommets  qui  séparent  la  Lorraine  de  l'Alsace, 
règne,  depuis  des  siècles,  le  monastère  qui 
garde  les  reliques  de  sainte  Odile.  Ce  haut 
lieu  protège  l'Alsace,  comme  la  colline  de 
Sion  la  Lorraine.  Pour  cinquante  mille  francs 
Léopold  l'achète.  Il  prend  possession  du 
grand  couvent,  de  l'église,  des  chapelles,  de 
l'hôtellerie,  des  écuries,  d'une  quantité  de 
terres  et  de  prés,  d'une  admirable  forêt  et 
des  reliques.  Et  dans  ce  domaine  princier  il 
installe  son  jeune  frère  Quirin. 


I.V     COLLINE     INSPIHFE  58 

Voilà  tout  le  pays  d'entre-Rhin  et  Meuse 
sous  l'influence  de  I.éopold  l^aillard.  C'est  le 
grand  Austrasien,  le  dernier  des  ducs  de 
Lorraine.  Les  trois  frères  se  font  connaître 
dans  tout  l'univers,  on  peut  dire.  Infatigables 
et  persuasifs,  ils  parcourent  la  France,  le 
Luxembourg,  la  Belgique,  l'Angleterre  en 
célébrant  les  services  que  Vlnslllul  des  Frères 
de  Sofre-Dame  de  S>ion-\nud/mont  est  appelé 
à  rendre  au  monde  entier.  Le  cadet  Quirin 
s'en  va  en  Amérique  solliciter  les  Yankees, 
et  Léopold  pénètre  jusqu'à  la  Burg  impériale 
de  ^  ienne.  11  y  obtint  une  audience  et  des 
subsides.  Quelle  belle  image  quand  Léopold 
Baillard  apparaît  au  pied  du  trône  des 
Habsbourg-Lorraine  et  qu'il  s'adresse  comme 
à  son  suzerain,  au  pclil-iils  des  comtes  de 
\  audémont  I  Lui,  le  chef  spirituel  de  la 
sainte  colline,  il  fait  appel  au  chef  temporel. 
Démarche  pleine  de  cœur  et  d'une  imagina- 
tion magnifique  ! 

Les  Baillard  eussent  été  invincibles  s'ils 
s'étaient  fait  une  idée  du  monde  moderne. 
Ils  l'ignoraient  totalement.  Léopold  ne  tenait 
compte  des  gens  qu'autant  qu'ils  méritaient 
de  prendre  place  dans  le  coin  d'un  vitrail  ou 
d'un  tableau  en  attitude  de  donateurs.  Il 
parcourait   le   monde  sans   rien  y   remarquer 


/|/|  LA    COLLINE    INSPIREE 

que  ce  qui  aurait  pu,  tant  bien  que  mal, 
figurer  dans  une  biographie  du  Père  Fourrier. 
Ils  ne  virent  pas  se  former  contre  eux  une 
terrible  coalition  de  leurs  supérieurs  hiérar- 
chiques avec  les  libéraux. 

La  libre  pensée  devait  détester  ces  œuvres 
où  le  particularisme  lorrain  s'alliait  étroite- 
ment à  l'idée  catholique  et  qui  formaient,  à 
bien  voir,  des  citadelles  contre  le  rationalisme. 
Quant  à  l'évêque  concordataire,  pouvait-il 
goûter  beaucoup  cette  religion  locale  .^  Il  y 
devinait  des  mouvements  d'illuminisme,  un 
fond  trouble,  qui  apparut  quand  ce  singulier 
Léopold  se  crut  favorisé  d'un  miracle  en  la 
personne  de  sœur  Thérèse  Thiriet. 

Les  religieuses  de  Saxon,  nous  l'avons  dit, 
étaient  dévouées  corps  et  âme  à  Léopold 
Baillard.  C'étaient  des  jeunes  paysannes  du 
pays,  qu'il  avait  d'abord  placées  auprès  des 
religieuses  de  Mattaincourt.  Mais  ces  dames 
trouvèrent  ces  simples  filles  bien  grossières  et 
les  traitèrent  en  servantes.  Léopold  Aoyant 
qu'elles  n'étaient  pas  heureuses  les  fit  revenir, 
les  organisa  près  de  lui  en  petite  communauté, 
composa  pour  elles  un  règlement  et  les 
employa  pour  ses  quêtes.  Elles  lui  vouèrent 
une  grande  reconnaissance  et  reportèrent  à  lui 
seul  toutes  leurs  pensées.   Leur  métier  même 


L\    COLLINE    INSPIRÉE  45 

les  y  invitait.  N'avaient-elles  pas  à  faire  son 
éloge  tout  le  jour!'  N'était-ce  pas  entre  ses 
mains  qu'elles  apportaient  l'argent,  et  de  sa 
bouche  qu'elles  attendaient  une  approbation  ? 
Entre  elles  régnait  une  constante  émulation 
pour  lui  plaire.  Et  tout  cela  avait  produit  des 
personnes  tout  k  fait  rares,  mais  qui  n'avaient 
en  définitive  pour  règle  certaine  que  la  seule 
volonté  de  Léopold.  A  leur  tête  marchait  la 
sœur  Thérèse.  Active,  intelligente  et  gracieuse, 
cette  religieuse  exceptionnelle  avait  fait  le 
succès  de  Notre-Dame  de  Sion  à  travers  toute 
l'Europe.  Léopold,  qui  vivait  les  yeux  fixés 
sur  la  biographie  des  saints,  se  figurait  qu'elle 
tenait  auprès  de  lui  le  rùle  admirable  qu'a 
joué  la  mère  Allix  aux  cotés  de  Pierre  Four- 
rier. De  fait,  elle  était  le  grand  instrument 
financier  de  son  œuvre.  Or  il  advint  qu'elle 
tomba  malade,  et  durant  phisicurs  mois  ne 
put  bouger  de  son  lit.  L'argent  se  faisait  rare. 
Dans  cette  extrémité,  Léopold  ne  put  résister 
à  l'attrait  du  surnaturel,  et  considérant  que  la 
malade  avait  tant  fait  pour  Notre-Dame  que 
celle-ci  pouvait  bien  le  lui  rendre,  il  la  lit 
porter  devant  la  statue  miraculeuse.  O  mer- 
veille î  Aussitôt  déposée  dans  le  clupur  de  la 
chapelle,  la  religieuse  se  leva  et  se  mil  à 
marcher. 

3. 


/iÔ  LA    COLLINE    INSPIREE 

L'évêque  de  Nancy  ne  voulut  pas  ordonner 
une  enquête  sur  ce  miracle,  et  le  médecin  de 
Vézelise  refusa  un  certificat  à  la  malade.  Cet 
accord  de  l'Eglise  et  de  la  libre  pensée  contre 
les  Baillard  était  grave,  mais  eux,  sans  prendre 
souci  des  nuages  qui  s'amassaient  des  deux  côtés 
de  l'horizon  poussaient  toujours  de  l'avant  et 
se  livraient  à  un  désir  immodéré  d'élévation. 

Léopold  Baillard  avait  l'âme  très  haute  ;  le 
choix  des  œuvres  auxquelles  il  s'appliqua  est 
à  cet  égard  tout  à  fait  révélateur.  Mais  pour 
réaliser  nos  desseins  les  plus  purs,  nous 
sommes  bien  obligés  de  recourir  à  des  moyens 
humains  qui  peuvent  être  détestables.  J'ai  tenu 
dans  mes  mains  les  comptes  des  Baillard  ;  on 
y  assiste,  jour  par  jour  et  morceau  par  mor- 
ceau, à  la  constitution  de  chacun  des  beaux 
domaines  où  ils  satisfaisaient  tout  ensemble 
leur  instinct  de  paysan  pour  la  terre  et  leur 
sentiment  de  l'idéal.  C'est  à  la  fois  admirable 
et  bien  fâcheux.  Rien  de  plus  inquiétant  que 
certaines  pages  de  ces  registres  où  l'on  voit 
l'audace  spéciale  de  ces  Messieurs,  et  com- 
ment des  messes  qui  leur  étaient  payées  trois 
francs,  ils  les  revendaient,  les  faisaient  dire 
pour  dix  sous. 

L'évêque,  inquiet  des  bruits  qui  couraient 
sur  les  folles  dépenses,  les  charges  et  les  expé- 


LV    COLLINE    INSPIRÉE  'j-J 

dlents  des  trois  prêtres,  voulut  s'immiscer  dans 
leurs  affaires.  Ils  se  crurent  atteints  dans 
leur  honneur  sacerdotal  et  dans  leurs  intérêts 
vitaux.  L'Institut  qu'ils  présidaient,  n'était-ce 
donc  pas  leur  création  ?  La  \  icrge  ne  leur 
avait-elle  pas  donné  des  témoignages  directs  de 
sa  complaisance  ?  Ils  ne  voulaient  rien  savoir 
de  plus.  Tout  aussi  bien  tju'ils  eussent  été 
incapables  de  se  dégager  des  conceptions  qui 
dominaient  avant  Descarlcs  et  d'expliquer  les 
problèmes  de  la  vie  autrement  que  par  une 
perpétuelle  intervention  divine,  ils  étaient 
incapables  de  comprendre  la  prudence  d'un 
chef  ecclésiasti(jue  qui  ne  veut  pas  que  de 
bonnes  intentions  deviennent  un  sujet  de 
scandale.  Cette  grande  parole  que  l'évêque 
laissa  un  jour  échapper  :  «  J'aimerais  mieux 
que  Léopold  fut  un  mauvais  prêtre  »,  ils  ne 
pouvaient  pas  se  rexpli(|uer.  Us  ne  sentaient 
ni  la  nécessité,  ni  la  beauté  de  la  discipline. 
Sans  l'avouer,  sans  le  savoir  peut-être,  ils  se 
tenaient  pour  des  forces  autochtones  et  reje- 
taient la  hiérarchie.  Il  y  a  là  un  cas  saisissant 
d  individualisme  religieux  et  xénophobe.  Léo- 
pold Baillard,  seigneur  de  l'iavigny,  Matlain- 
court,  Sainte-Odile  et  Sion,  c'est  un  féodal 
qui  a  coïKjuis  sa  terre  et  qui  fait  tête  à  son 
suzerain.  Dix  ans,  ils  menèrent   la    \ii\\o.  une 


/|8  LA    COLLINE    INSPIREE 

triple  lulle,  à  la  fois  contre  la  libre  pensée, 
contre  la  hiérarchie  ecclésiastique  et  contre 
leurs  créanciers.  L'évêque  dut  les  contraindre, 
chapitre  par  chapitre,  leur  demandant  d'abord 
un  compte  des  aumônes  qu'ils  avaient  re- 
cueillies, puis  une  déclaration  que  tous  leurs 
acquêts  appartenaient  à  la  congrégation,  puis 
l'engagement  de  lui  soumettre  leurs  livres 
chaque  année,  enfin  la  promesse  de  ne  plus 
rien  acheter  sans  autorisation.  Autant  de  per- 
sécutions que  le  ciel,  jugeaient-ils,  permettait 
pour  les  éprouver,  et  auxquelles  ils  répon- 
dirent avec  un  génie  d'hommes  d'affaires 
endettés,  ils  firent  sur  tous  leurs  domaines 
une  défense  de  thaumaturges  et  de  clercs 
d'avoué.  Une  position  perdue,  ils  en  dres- 
saient une  autre.  A  suivre  toute  la  série  que 
j'ai  pu  reconstituer,  et  Dieu  sait  qu'elle  est 
variée  I  des  brochures  d'attaque  et  de  défense 
qui  intéressent  ce  drame  de  leur  ruine,  on  se 
trouve  au  milieu  de  sentiments  que  l'on 
croirait  éteints  depuis  deux  ou  trois  siècles, 
et  au  milieu  d'affaires  de  banque,  de  négoce 
et  de  chicane  qu'un  avoué  seul  pourrait  bien 
comprendre.  On  se  perd  dans  ce  maquis 
de  mémoires  et  de  répliques,  d'apologies 
et  de  libelles.  Mais  on  y  voit  de  très  loin 
la  faillite  s'approcher  à  pas  sûrs.  Une  dépense 


LA    COLLINE    INSPIRKE  4  9 

inouïe  d'efforts,  les  plus  longs  voyages  et  de 
folles  inventions  ne  purent  que  la  retarder. 

L'interdiction  de  faire  des  quêtes  mit  les 
Baillard  dans  l'impossibilité  de  soutenir,  au 
jour  le  jour,  leurs  frais  immenses  et  de  remplir 
leurs  engagements  pour  tous  ces  domaines 
achetés  à  crédit.  Les  créanciers  assiégèrent 
leur  porte,  les  contraignirent  à  des  ventes 
désastreuses.  Le  domaine  de  Sainte-Odile,  la 
ferme  de  Saxon,  les  terres  de  Sion  furent 
mis  aux  enchères.  Ces  grands  biens,  que  l'on 
estimait  trois  cent  cinquante  mille  francs,  ne 
firent  pas  cent  vingt  mille,  parce  que  les  événe- 
ments de  iS^S  venaient  de  déprécier  les  terres 
et  surtout  les  biens  conventuels.  Dans  cette 
débâcle,  le  patrimoine  des  lUillard  disparut. 
El  par  surcroît,  leur  honneur  de  prrtre  ne 
demeura  pas  intact.  En  effet,  sur  ralhche  de 
vente  des  biens  de  Sainte-Odile,  au  scandale 
universel,  on  put  voir,  entre  le  cheptel  et  les 
bâtiments  des  granges,  les  relicjues  de  la  sainte 
patronne  de  l'Alsace  livrées  à  l'encan. 

C'est  ri'lglise  elle-même  (jui  jugea  nécessaire 
de  venir  donner  à  Sun  champion  Léopold  le 
coup  de  mort.  Il  subit  un  dur  traitement,  un 
traitement  injuste  si  l'on  regarde  ses  étals  de 
service,  mais  qu'il  follait  (ju'on  lui  appliquât 
pour  protéger  un  plus  vaste  ensemble.    Dans 


5o  LA    COLLINE    INSPIREE 

le  moment  où  se  consommait  la  ruine  maté- 
rielle de  Léopold  Baillard,  l'évêque  lui  enleva 
son  titre  de  Supérieur  général  de  la  Congré- 
gation des  Frères  de  Sion-Vaudémont,  et  fit 
connaître  aux  religieux  du  couvent  qu'ils 
eussent  à  descendre  immédiatement  de  la 
sainte  colline. 

Quel  naufrage  !  A  cinquante  ans,  à  l'âge 
normal  des  récoltes,  le  fondateur  de  Flavigny, 
de  Mattaincourt,  de  Sainte-Odile,  le  Supérieur 
des  Frères  de  Sion-Yaudémont  n'est  plus  rien 
que  le  curé  de  la  toute  petite  paroisse  de 
Saxon,  où  l'assistent  ses  deux  cadets  François 
et  Quirin.  De  leur  temporel,  de  tout  ce  qu'ils 
ont  construit  avec  tant  de  peine,  à  la  sueur 
de  leur  front  et  au  prix  même  de  leur  patri- 
moine, c'est  tout  juste  si  les  trois  frères  peu- 
vent, sous  le  prête-nom  de  quelques  pauvres 
sœurs  demeurées  fidèles,  sauver  le  couvent  de 
Sion  pour  leur  servir  d'abri.  De  leur  spirituel, 
rien  ne  leur  reste  que  le  droit  de  dire  la 
messe,  et  voici  que  l'évêque,  pour  en  finir,  va 
le  leur  arracher  et  déjà  lève  la  main... 

Léopold  s'attarde  au  lieu  de  se  courber.  Il 
cherche  à  retenir  ses  sujets,  tous  ces  frères  et 
toutes  ces  sœurs  qui  fuient  sa  ruine,  qui  glis- 
sent sur  les  pentes  de  Sion,  qui  s'envolent 
comme  des    feuilles    d'automne.    Voilà  qu'il 


I 


LA    COLLINE    INSPIREE  5l 

veut  solliciter  du  peuple  cette  désignation,  ce 
droit  mystique  que  ses  chefs  lui  retirent.  En 
i848,  il  se  présente  à  la  députation.  Qu'il 
soit  Félu  de  la  nation  lorraine,  ses  forces 
matérielles  et  morales  seront  radoubées,  sa 
mission  consacrée.  Il  échoue...  Alors,  à  bout 
de  souffle  et  vraiment  aux  abois,  les  trois 
frères  se  jettent  aux  pieds  de  leur  évêque. 

Le  prélat  vainqueur  entonne  V Alléluia.  II 
proclame  la  bonne  nouvelle.  II  pardonnera. 
II  daigne  relever  de  toutes  censures  ces  trois 
enfants  prodigues,  mais  pour  retremper  leurs 
esprits,  pour  le^  laver  de  la  poussière  du 
siècle,  selon  un  usage  constant  k  l'issue  de 
ces  grandes  crises,  il  leur  ordonne,  en  juillet 
i85o,  d'aller  faire  une  retraite  a  la  chartreuse 
de  Bosserville.  II  plonge  ces  âmes  brûlantes 
dans  la  tranquillité  du  cloître  comme  un  fer 
rouge  dans  l'eau  froide. 

Ainsi  finit  la  vie  publique  des  trois  frères 
I^aillard.  C'est  à  partir  de  ce  moment  que  s'ins- 
talle sur  eux  ce  silence  hostile,  ce  mystère  qui 
m'avait  tant  frappé  quand  j'entendis,  pour  les 
premières  fois,  prononcer  à  voix  basse  leurs 
noms.  Suivons-les,  entrons  sur  cette  arrière- 
scène  de  plus  en  plus  obscurcie,  où  quelques 
rares  témoins  les  ont  vus  prolonger  des  vies 
de  plus  en  plus  singulières. 


CHAPITRE   III 


LV  CHARTREUSE   DE  BOSSERVILLE 


La  chartreuse  de  Bosserville  est  un  des  plus 
nobles  monuments  qui  décorent  la  Lorraine. 
Dressée  non  loin  de  Nancy,  sur  des  terrasses 
auprès  de  la  Meurthe,  elle  réalise  l'idée  d'une 
belle  solitude  monasticjue,  mais  d'une  solitude 
où  rien  n'est  farouche.  La  rivière  qui  la 
baigne  entraîne  naturellement  l'âme  à  la  rêve- 
rie, tandis  que  la  diirnilé  de  son  bâtiment  et 
son  vaste  domaine  de  bois  invitent  au  recueil- 
lement. ï\\cn  n'é;^alc  la  douceur  et  la  majesté 
nue  de  ses  cloîtres,  le  Grand  Cloître  et  celui, 
jJus  petit,  (jui  sert  de  cimetière.  Ce  dernier 
Il Csl  (ju'un  L'azon  où  de  h'i^ers  renllenicnts 
sont  plantés  d'une  trentaine  de  croix  en  bois 
iKiir,  sans  aucune  inscription.  Les  Pères  y 
viennent  prendre,  à  certainsjours,  une  courte 


5  A  LA    COLLINE    INSPIREE 

récréation  où  il  est  permis  de  causer,  et  c'est 
pourquoi  ce  petit  cloître  s'appelle  encore  le 
Colloque. 

En  invitant  les  Baillard  à  se  rendre  dans  ce 
vénérable  séjour,  l'évêque  se  trouvait  avoir 
choisi,  avec  la  sagesse  d'un  vrai  prélat,  l'abri 
qui  pouvait  le  mieux  convenir  à  la  conva- 
lescence de  volontés  épuisées.  La  retraite 
devait  durer  trente  jours,  qui  furent  en  effet, 
pour  François  et  pour  Quirin,  le  temps  de 
repos  dont  ils  avaient  besoin  après  une  ten- 
sion douloureuse  de  tant  d'années.  Ce  repos, 
ils  le  prennent  avec  l'insouciance  de  bons 
soldats,  heureux  de  penser  à  autre  chose  qu'à 
leurs  ennuis.  Quirin  a  trouvé  son  asile  dans 
la  vieille  bibliothèque.  Toujours  préoccupé 
des  grandes  savanes  de  l'Ouest  américain,  où 
il  a  passé  plusieurs  années  et  qui  lui  ont 
appris  qu'un  point  d'eau  est  un  trésor,  il  a 
demandé  au  Père  bibliothécaire  l'ouvrage  de 
l'abbé  Paramelle  concernant  la  recherche  des 
sources,  et  l'ayant  lu  il  déclare: 

—  La  fortune  de  Saxon  est  la. 

Le  bon  François,  lui,  s'adonne  aux  travaux 
manuels  de  la  maison  avec  les  frères  convers, 
auprès  de  qui,  très  vite,  sa  simplicité  cordiale 
et  rustique  conquiert  une  petite  popularité. 
Voyez-le  dans  la  cuisine  qui  répare  le  grand 


LA    COI.I.I>E    INSPIRÉE  55 

lournebroche  actionné  par  un  petit  person- 
nage en  costume  de  moine.  Le  Frère  cuisi- 
nier a  négligé  celte  plaisante  mécanique. 

—  A  quoi  bon?  dit-il,  il  n'y  a  ici  que  les 
malades  qui  mangent  de  la  viande,  et  les 
Pères  ne  sont  jamais  malades.  L'air  est  si 
pur  ! 

—  Mais  quand  vous  avez  des  hôtes?... 
réplique  François.  Et  puis  moi  —  et  il  riait 
de  son  franc  rire  —  je  ne  suis  pas  chartreux  ! 

Après  des  déboires  qui  les  avaient  atteints 
physiquement,  les  deux  cadets  se  refaisaient 
dans  cette  bienfaisante  monotonie  du  cloître, 
comme  des  surmenés  dans  une  cure  de  repos. 
Quant  à  leur  aîné,  il  est  d'une  autre  essence  ; 
il  a  passé  ces  quelques  semaines  dans  sa 
chambre  à  se  laisser  glisser  au  plus  profond 
de  la  détresse.  C'est  un  soir  d'enterrement, 
quand  l'orphelin  se  retrouve  seul.  Sous  le 
silence  prodigieux  du  couvent,  il  est  comme 
un  malade  qui,  la  nuit,  à  l'heure  où  les  bruits 
de  la  rue  se  sont  tus,  perçoit  les  battements 
de  son  cœur.  Des  souvenirs,  des  idées,  tou- 
jours les  mrmes,  lui  tiennent  compagnie, 
nets  et  pressants  comme  des  fantômes,  il 
voit  la  haute  figure  de  Sion  sur  la  colline, 
Sainlc-Odile  au  milieu  des  bois  et  riche  de 
ses  prairies,  Mattaincourt  dans  un  fond,   plus 


56  LA    COLLINE    INSPIREE 

sévère,  épaulé  contre  son  église,  et  Flavigny 
rieuse  au  bord  de  la  rivière.  Non  seulement 
il  se  rappelle  ces  beaux  séjours,  mais  il  se 
souvient  des  dispositions  de  son  âme  pendant 
le  temps  qu'il  y  passa.  11  les  revoit  éclairés  et 
colorés  comme  ils  l'étaient  dans  les  minutes 
les  plus  hautes  de  sa  carrière  d'apôtre,  depuis 
l€  premier  jour  qu'il  aborda  ces  grands  sites 
jusqu'aux  heures  de  la  catastrophe.  C'est  un 
riche  et  douloureux  trésor  qu'il  possède  dans 
l'âme  et  dont  il  tire,  pour  se  faire  souffrir, 
une  foule  d'imao-es  admirables  d'éclat.  Ces 
lieux  privilégiés  lui  semblent  autant  de  vio- 
lons, hier  d'un  chant  magique,  abandonnés 
sans  voix  sur  la  prairie.  Tout  se  compose 
devant  lui  avec  une  intensité  fiévreuse.  Il 
entend,  voit  son  passé  comme  une  suite  de 
strophes  intenses  et  desséchées,  de  palmes 
rigides  dans  le  désert,  de  pierres  levées  sur 
une  lande.  Ces  visions  forment  autant  d'ar- 
guments dont  il  presse,  dont  il  assiège  Dieu. 
«  Je  voulais  de  grandes  et  belles  choses. 
pourquoi  m'avoir  abandonné,  Seigneur?  » 

Et  ce  cri  de  détresse  poussé  sans  cesse  par 
la  voix  intérieure  donnait  à  sa  bouche  et  à 
ses  yeux  une  si  farouche  expression  de  tris- 
tesse que  le  Père  préposé  par  le  Prieur  pour 
exercer  auprès  des  Messieurs  Baillard  le  de- 


LA    COLLINE     INSPIHKE  Oy 

voir  de  l'iiospitalilé,  le  bon  Père  Magloire,  — 
un  aimable  Tourangeau  pourtant,  très  so- 
ciable, bon  latiniste  et  (jue  sa  grande  culture 
avait  paru  désigner  comme  plus  capable 
qu'un  autre  de  tenir  compagnie  au  fameux 
Supérieur  de  Sion.  —  après  vingt-buit  jours, 
n'avait  pas  encore  osé  engager  avec  lui  une 
vraie  conversation. 

Léopold  approcbail  du  terme  de  sa  retraite, 
et  ses  obsessions  allaient  irrandissant.  Autour 
de  Bosserville  les  grands  vents  tourmentent 
le  ciel  et  balayent  la  Lorraine,  dont  le  cœur 
sommeille.  Au  bout  de  la  prairie,  la  petite 
ville  de  Saint-Nicolas  couvre  de  fumée  sa 
cathédrale  déchue,  que  personne  ne  songe 
plus  à  plaindre  ;  la  rivière  s'écoule  indiffé- 
rente et  pressée;  Nancy  au  couchant  travaille, 
sans  plus  s'inquiéter  de  ce  patriote  sacrifié 
f|ue  des  vieux  Lorrains  ensevelis  dans  les 
caveaux  de  la  chapelle  ducale.  Et  lui,  pour 
se  soustraire  au  torrent  de  ses  visions  trop 
nettes  et  trop  fortes,  pareilles  a  ces  démons 
qui  voltigent  autour  des  religieux  solitaires, 
il  se  réfugie  dans  les  Saintes  Ecritures  :  il  y 
allait  chercher  un  alibi  pour  sa  pensée.  La 
nuit  ijui  <lcv;nl  être  lavant-dernière  de  son 
séjour,  il  prit  1'  \ncien  Testament,  et  l'ayant 
ouvert   au    hasard    il    lut  :    //   v  araii  tùuis    la 


k 


58  LA    COLLINE    INSPIREE 

teiv^e  d'Us  un  homme  nommé  Job  ;  cet  homme 
était  intègre,  droit,  craignant  Dieu  et  éloigné 
du  mal.  Il  lui  naquit  sept  fds  et  trois  fdles  et 
il  possédait  sept  mille  brebis,  trois  mille  cha- 
meaux, cinq  cents  paires  de  bœufs,  cinq  cents 
ânesses  et  de  nombreux  domestiques... 

Ces  lignes  éclatèrent  en  traits  de  feu  sous 
ses  yeux.  Comme  tous  les  détails  du  poème 
s'accordaient  bien  avec  sa  tragique  aventure  î 
Cet  homme  d'Us,  c'était  lui.  Cette  prospérité 
du  plus  opulent  des  Orientaux,  c'avait  été  la 
sienne  ;  et  poursuivant  sa  lecture  il  vit  avec 
saisissement  qu'il  pouvait  s'approprier  tous 
les  moments  de  ce  poème  éternel  du  juste 
persécuté.  Comme  Job,  n'avait-il  pas  été 
riche,  puis  dénoncé,  puis  ruiné  et  enfin  livré 
à  la  froide  sagesse  de  ses  collègues?  N'était-ce 
pas  de  lui  qu'il  avait  été  murmuré  a  l'évêché 
avec  un  âpre  sentiment  de  jalousie  :  Vous 
avez  béni  l'œuvre  de  ses  mains,  et  ses  trou- 
peaux se  répandent  de  tous  côtés  sur  la  terre? 
Oui  bien,  les  Sœurs  et  les  Frères  de  Sion 
s'étaient  répandus  à  tous  les  coins  de  l'hori- 
zon, mais  Dieu  avait  sacrifié  son  serviteur  en 
disant  :  Je  te  livre  tout  ce  qui  lui  appartient. 
Et  successivement  tous  les  messagers  du 
malheur  étaient  venus  le  trouver.  Sa  puissante 
imagination  les  mettait  tous    d'une  manière 


i 


LA    COLLINE    INSPIRKE  i>9 

sensible,  quasi  en  chair  et  en  os,  devant  ses 
yeux  :  rationalistes  ricaneurs  conduits  par  le 
médecin  de  Vézelise  et  le  journaliste  de  Mire- 
court,  curés  de  la  plaine  qui  s'éloignent  le 
bras  tendu  et  le  regard  détourn«'\  créanciers 
qui  montent  en  longue  file  la  colline,  parents 
des  saintes  filles  de  Sion  qui  viennent  les  arra- 
cher au  bercail...  et  toujours,  pour  finir,  la 
même  pénible  vision  des  Frères  et  des  Sœurs 
descendant,  pour  ne  plus  jamais  les  remonter, 
les  sentiers  de  la  colline. 

Ah  I  les  amis  de  Job,  les  a-t-il  assez  connus, 
ces  personnages  qui  se  présentent  avec  des 
paroles  de  consolation  et  qui  cachent  la- 
dessous  le  sarcasme  I  Parmi  tous  ces  curés 
(jui  jadis,  les  jours  de  fête,  gravissaient  les 
sentiers  de  Sion  et  venaient  s'asseoir  à  sa  table 
heureuse,  combien  s'en  est-il  trouvé  pour 
lui  rester  fidèles  et  le  défendre? 

D'un  nouvel  élan,  il  s'enfonçait  dans  sa 
lecture  et  sa  douleur  :  Je  proteste  contre  la 
violence,  nul  ne  ine  répond;  yen  appelle  y  nul 
ne  me  rend  justice.  Dieu  rna  privé  de  nia 
f/loirr,  il  u  enlevé  la  couronne  de  ma  tète,  il 
me  déniolil  de  toutes  jKuis,  il  a  arraché  com/ne 
(in  arbre  mon  espérance. 

\  ce  moment  une  cloche  tinta,  elle  appe- 
lait les   Chartreux   au   grand  office  de  nuit... 


6o  LA    COLLINE    INSPIREE 

Aussitôt,  dans  leurs  petits  logis,  les  Pères 
allument  leurs  lanternes,  et  chacun  d'eux 
commence  à  réciter  l'ofFice  de  la  Vierge. 
Ah  !  qu'EUe  daigne  protéger  le  curé  de  Sion 
et  ses  frères  !  Tandis  que  le  pauvre  Léopold 
s'enfièvre  et  envenime  sa  plaie,  chaque  cellule 
ressent  sa  détresse  et  prie  en  sa  faveur  le  ciel. . . 

La  cloche  tinte  une  seconde  fois.  A  travers 
les  cloîtres  obscurs,  le  capuchon  rabattu  sur 
la  tête,  leur  lanterne  à  la  main,  les  moines 
gagnent  la  chapelle,  que  n'éclaire  aucune  lu- 
mière, sauf  la  veilleuse  du  Saint-Sacrement. 
Les  uns  après  les  autres,  tous  arrivent  au 
chœur,  révérends  pères,  profès  en  habits 
blancs,  novices  aux  chapes  noires.  Ils  se  pros- 
ternent et  s'étant  relevés  sonnent  quelques 
coups  de  la  cloche  dont  la  corde  pend  auprès 
de  l'autel,  cloche  au  son  merveilleux,  la  cé- 
lèbre cloche  d'argent  des  Chartreux. 

Maintenant,  rangés  dans  leurs  stalles,  les 
Pères  ouvrent  les  gros  antiphonaires  et  diri- 
gent sur  les  pages  notées  la  mince  lumière  de 
leurs  lanternes.  Les  voix  graves  s'élèvent  dans 
la  nuit  glaciale,  sans  qu'aucun  orgue  les  sou- 
tienne. Le  plain-chant  loue,  gémit,  supplie. 
A  l'heure  où  les  ténèbres  couvrent  le  monde, 
ces  religieux  veillent  et  prient  pour  réparer 
les  crimes  et  tous  les  désordres  nocturnes.  Ils 


LA    COLLl.M^     I.NSI'IIŒE  ()  I 

prient  spécialement  pour  trois  prêtres  tour- 
mentés f[u'ils  savent  là,  derrière  eu\,  dans  la 
tribune  réservée  aux  étrangers. 

Durant  trois  heures,  nul  mouvement  ne 
troublera  le  cours  majestueux  de  leurs  inter- 
cessions, nul  mouvement,  sinon  parfois  toutes 
les  lanternes  qui  s'éteignent  ou  se  cachent,  et 
la  petite  lampe  du  sanctuaire  jetant  seule  ses 
vacillantes  clartés  dans  le  chœur  oii  Ton  dis- 
tingue des  fantùmes  blanchâtres.  Grand  drame 
immobile  et  par  là  d'autant  plus  émouvant, 
grand  drame  tout  gonflé  de  volontés  et  de 
rêves  d'une  qualité  héroïque.  Il  nous  ramène 
sur  nous-mêmes,  nous  convainc  de  mépriser 
toutes  les  puissances  du  dehors  et  de  chercher 
le  triomphe  dans  notre  monde  intérieur.  Il 
célèbre  en  images  violentes  l'emprise  de  la 
volonté  sur  toutes  les  forces  (jui  assiègent  la 
conscience  des  meilleurs.  En  même  temps  il 
nous  soumet  à  un  ordre,  nous  dispense  de 
chercher  notre  voie  et  nous  introduit  dans 
l'harmonie  divine,  comme  chacune  de  ces 
notes  se  place  dans  ce  concert  à  la  louange 
de  rMterncl. 

Léopold  est  debout  entre  ses  deux  frères 
demi-sonmolents.  11  ne  laisse  rien  échapper 
(le  ce  pr(>fond  tableau,  de  ces  couleurs  de  nuit 
et  de  feu.  Cette  psalmodie  vient  le  cherclier 

4 


62  T.A    COLLINE    INSPIREE 

jusque  sur  les  bords  du  désespoir  et  le  ramène 
au  combat.  Ces  proses  dans  ces  ténèbres 
accourent  le  frapper  et  le  soulever  comme 
des  vagues.  Mais  si  elles  l'excitent,  elles  ne  le 
disciplinent  pas.  Il  demeure  fermé  à  ce  qu'il 
y  a  de  meilleur  dans  l'office  surnaturel  qui 
s'accomplit  là  sous  ses  yeux  et  qui  tend  à 
faire  régner  un  ordre  souverain  sur  les  parties 
les  plus  indomptées  de  l'ame.  Pas  plus  que  la 
paix  de  Bosserville  n'a  refroidi  son  cœur, 
cette  grande  image  de  discipline  monastique 
ne  l'invite  à  baisser  la  tête.  C'est  le  contraire 
qui  arrive.  Et  sur  celte  imagination  trop  fré- 
missante, cette  incomparable  mise  en  œuvre 
de  tout  ce  qui  peut  agir  sur  l'âme  religieuse 
n'a  pour  effet  que  d'éveiller  en  lui  sa  nature 
humaine  la  plus  profonde,  l'homme  de  désir 
qu'il  a  toujours  été. 

Cœur  gonflé,  angoisse,  douleur  irradiée 
jusqu'aux  parties  les  plus  mornes  et  les  plus 
obscures  de  l'être,  prodigieux  empoisonne- 
ment des  amoureux  déçus  et  des  ambitieux 
trahis  par  le  sort!  D'un  coup  de  talon,  du 
fond  de  l'abîme,  Léopold  veut  remonter, 
retrouver  l'air  pur,  l'espace  libre,  le  vaste 
ciel,  un  nouveau  destin,  sa  revanche.  Léopold 
à  cette  minute,  c'est  le  Mort  dressé  et  sculpté 
par  Ligier  Richier  pour   servir  d'affirmation 


LA    COLLINE    INSPIREE  63 

héroïque  k  ceux  qui,  plutôt  que  d'abdiquer 
l'espérance,  nient  les  lois  de  la  vie.  Comme 
le  squelette  de  Bar-le-Duc  qui  ne  se  rend 
pas,  qui  rejette  son  suaire,  qui  en  appelle  à 
Dieu  contre  la  destruction,  qui  tend  vers  le 
ciel  son  cœur  intact  et  toujours  vif,  Léopold 
s'écrie  :  a  Vois  mon  co'ur  incorrompu,  Sei- 
gneur; juge-le,  dis  s'il  mérite  de  vivre...  » 
A  force  de  frapper,  soutenu  par  l'enlhou- 
siasme  et  l'amour,  à  la  porte  de  la  compassion 
divine,  Léopold  l'allait  voir  s'ouvrir. 

Est-ce  l'aube  déjà  ou  sa  mémoire  surexcitée 
qui  lui  fait  distinguer  vaguement  sur  les 
murailles,  dans  leurs  grands  cadres,  les  por- 
traits des  saints  fondateurs  d'ordre?  Ils  sont 
là  une  dizaine  :  Ignace  de  Loyola,  avec  ses 
premiers  compagnons  ;  saint  Uomuald,  le 
fondateur  des  Camaldulcs  :  saint  Bernard, 
favorisé  d'une  vision  de  la  \  ierge  ;  saint  Fran- 
çois d'Assise,  instituteur  des  Frères  Mineurs; 
saint  l^enoît  au  Mont-Cassin  :  saint  Nicolas 
Albergate,  cliartreux,  quand  il  reçoit  le  cha- 
peau de  cardinal  ;  enfin  saint  Thomas  d'Aquin, 
(jui  meurt  dans  l'abbaye  de  F<>ssa-\ova.  Et 
parmi  ces  formes  incertaines,  celle  que 
^  l'esprit  do  Léopold  saisit  pour  ne  plus  s'en 
m     dtUacber,  c  est  l'image  de  sainte  Hoseline,  des 

[— 


C)\  LA    COLLINE    INSPIREE 

représentée  vêtue  de  l'étole  et  du  manipule, 
ornements  réservés  aux  prêtres,  mais  que  la 
prieure  des  Ghartreusines  a  le  privilège  de 
porter  deux  fois,  le  jour  de  son  installation 
et  sur  son  lit  mortuaire.  Et  cette  image  lui  en 
rappelle  une  autre  infiniment  agréable  à  son 
esprit,  plus  précieuse  que  tout  ce  qu'il  a 
laissé  derrière  lui,  où  il  met  toute  sa  confiance 
dans  l'avenir,  l'image  de  sœur  Thérèse,  la 
première  de  ses  quêteuses,  celle  qui  sur  la 
colline  fut  favorisée  d'un  miracle. 

Que  d'injustes  méfiances  et  de  persécutions 
ces  personnages  vénérés  n'ont-ils  pas  dû 
souffrir  dans  l'Eglise  même  et  du  fait  de 
leurs  supérieurs  hiérarchiques  !  Mais  pour 
eux  comme  pour  Job,  l'heure  de  la  justice, 
un  jour,  a  sonné.  Et  l'esprit  de  Léopold, 
ramené  au  texte  biblique,  se  délecte  du  der- 
nier verset  : 

Jehovah  bénit  les  dei^niers  temps  de  son 
serviteur  plus  encore  que  ses  premiers  temps, 
et  il  posséda  quatorze  mille  brebis,  six  mille 
chameaux,  mille  pjaires  de  bœufs  et  mille 
ânesses.  Et  il  eut  sept  fils  et  trois  filles... 

L'office  a  cessé,  les  religieux  regagnent 
leurs  petites  maisons.  Léopold  dit  à  ses 
frères  : 

—  Suivez-moi  dans  ma  chambre. 


LA    COLLINE     I.NSPIHÉE  65 

Et  la  porte  refermée  sur  eux  trois,  il  com- 
mence de  leur  expliquer,  par  l'exemple  de 
Job  et  du  Bienheureux  Pierre  Fourrier,  que 
Dieu  ne  les  a  abaissés  que  pour  les  éprouver: 

—  C'est  un  fait  constant  dans  toutes  les 
vies  de  saints,  insiste-t-il,  que  la  plus  haute 
prospérité  succède  immédiatement  aux  pires 
catastrophes. 

François  et  Ouirin  le  reirardent  avec  stu- 
peur. 

Ils  sont  en  vérité  très  différents  de  leur 
aîné,  ces  deux  frères.  François  représente 
assez  bien  un  chcvaHer  rustaud,  ou  plutôt  un 
écuyer  loyal  et  emporté,  tout  en  mouvement, 
bon  pour  se  dévouer,  mais  de  petit  jugement. 
Son  gros  visage  enfantin  et  d'une  confiance 
joyeuse  inspire  de  la  sympathie.  Ouirin  est 
phis  terre  à  terre.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  positif 
à  l'ordinaire  cliez  les  Lorrains,  et  que  la 
nature  n'avait  pas  employé  pour  pétrir  ses 
deux  aînés,  semble  lui  être  resté  pour  compte 
et  d'une  manière  excessive.  Léopold  était 
vraiment  leur  chef,  et  il  Teût  été  de  bien 
d'autres.   Il  continuait  de  parler;    son   visage 

Lsec  tremblait  d'animation  et  ses  yeux  l)ril- 
laient.  Quand  il  se  tut,  Quirin,  d'un  ton  tout 
laïque,  qui  faisait  un  contraste  alTreux  avec 
les  paroles  inspirées  de  son  aîné,  déclara  : 
■ 


66  LA    COLLINE    INSPIREE 

—  C'est  bon,  c'est  bon,  nous  parlerons  de 
Job  une  autre  fois... 

Puis  avec  aigreur  et  clarté,  comme  eut  pu 
le  faire  un  avoué,  il  exposa  qu'il  ne  leur 
restait  absolument  qu'une  ressource,  c'était 
d'abandonner  la  colline  pour  toujours. 

—  J'en  mourrais,  dit  Léopold  avec  une 
expression  admirable  de  vérité. 

—  Allons  donc,  s'écria  Ouirin,  tu  ne 
connais  pas  l'Amérique  ! 

—  Il  faut  relever  Sion,  reprit  Léopold  se 
parlant  à  lui-même. 

Mais  Ouirin  brutalement  : 

—  Tu  l'avais  relevée,  et  c'est  toi  qui  Tas 
détruite . 

Et  il  se  mit  a  récriminer. 

François    ne   put    en    entendre  davantage. 

—  Assez,  Ouirin  !  s'écria-t-il.  Homme  de 
peu  de  foi  et  de  moins  de  mémoire  !  Pour 
que  vous  parliez  ainsi,  il  faut  que  vous  ayez 
le  cœur  bien  peu  élevé.  Avez-vous  donc 
oublié  tout  ce  que  notre  frère  a  fait  pour 
nous  ? 

Léopold  les  écoutait,  tous  deux  debout,  et 
lui  assis,  ses  larges  mains  aux  ongles  noirs 
étendues  comme  mortes  sur  sa  soutane  cou- 
verte de  taclies.  A  son  habitude,  son  regard 
passait  au-dessus  de  ses  interlocuteurs,  et  au 


LA     COLLINE    INSPIREE  67 

coin  des  lèvres  il  avait  un  sourire  ine.vpli- 
cable,  un  mince  sourire  orgueilleux  et  acquies- 
çant. Quand  ils  se  turent,  il  les  regarda  avec 
cette  autorité  qui  exerçait  sur  eux  une  sorte 
de  fascination,  et  le  feu  secret  qui  semblait 
avoir  desséché  tout  son  être  jetait  des  flam- 
mes par  ses  yeux. 

—  Toute  maison  divisée  contre  elle-même 
périra.  Demeurons  unis,  et  la  colline  nous 
sauvera,  (le  qu'on  nous  a  pris,  c'est  l'eau  qui 
jaillit  de  la  fontaine,  mais  la  fontaine  nous 
demeure.  Ne  suis-je  pas  toujours  le  chef  du 
pèlerinage?  N'avons-nous  pas  gardé  les  meil- 
leurs instruments  de  Marie,  la  meilleure  de 
nos  quêteuses  ?... 

Et  Ik-dessus,  il  se  mil  à  rappeler  les  voya- 
ges les  plus  productifs  qu'avait  faits  Thérèse 
Thiriet  et  certain  jour  où  elle  avait  écrit  : 
«.  Notre  Dame  nous  protège,  envoyez-moi 
votre  ceinture  à  or.  »  11  racontait  tout  cela 
comme  un  pécheur  rappelle  les  beaux  coups 
d'épervier  qu'il  a  faits  ou  bien  un  chasseur 
ses  battues,  mais  avec  le  pouvoir  d'ouvrir, 
derrière  les  images  prosaïques  (ju'il  mettait 
au  premier  pliui ,  de  larges  trouées  de 
n^ve . 

Quirin  l'observait  a\ec  des  yeux  où  l'inquié- 
tude se  mêlait  à  un  vague  espoir.  11  surveillait 


68  LA    COLLINE    INSPIREE 

les  mouvements  de  la  pensée  de  son  frère, 
comme  il  eût  surveillé  les  coups  de  bêche 
d'un  chercheur  de  trésors  : 

—  Ah  I  oui,  dit-il,  les  quêtes  I  Si  nous 
avions  toujours  la  ressource  des  quêtes  !  Mais 
Monseigneur  nous  les  a  défendues. 

—  Monseigneur  !  Monseigneur  !  reprit  Léo- 
pold  avec  une  violence  soudaine,  il  ne  peut 
pourtant  pas  nous  barrer  la  voie  que  Dieu 
nous  a  tracée.  Le  ver  de  terre  lui-même  se 
remue  quand  on  l'écrase.  Nous  avons  fait  plus 
que  Monseigneur  pour  la  Vierge,  et  s'il  a  pu 
tromper  le  ciel  un  instant,  c'est  Elle  qui  se 
chargera  d'y  défendre  ses  chevaliers.  Mon 
frère,  lisez  dans  les  vies  des  ssiints  toutes  les 
épreuves  qu'ils  eurent  à  subir.  Vous  verrez 
qu'ils  en  rapportent  toujours  de  magnifiques 
moissons.  Pour  moi,  j'ai  fait  le  ferme  propos 
que  jamais  mon  cœur  ne  sera  coupable  d'un 
péché  contre  l'espérance. 

Mais  le  bon  François,  maintenant,  bâillait 
sans  respect  pour  les  sublimités  de  Léopold  : 

—  Ah  !  déclara-t-il  ingénument,  que  j'ava- 
lerais volontiers  une  bonne  tasse  de  café  au 
lait! 

Léopold  les  laissa  partir.  Il  se  mit  au  lit, 
souffla  sa  bougie  et  se  réfugia  vers  Dieu.  Du 
fond  de  sa  détresse,  il  le  supplia  de  lui  envoyer 


LA    COLLINE    INSPIRKE  G9 

un  signe,  comme  tant  de  fois  les  saints  en 
avaient  reçu,  un  signe  auquel  il  reconnût 
qu'il  ne  s'était  pas  trompé  et  qu'il  pouvait 
avoir  confiance  dans  son  cœur. 

Telle  était  son  exaltation  et  son  idée  toute 
simple  des  moyens  de  Dieu  qu'il  retourna 
son  lit,  de  façon  à  surveiller  la  porte,  car  il 
était  persuadé  qu'un  signe  viendrait,  et  si  la 
^  ierge  ou  le  Seigneur  daignaient  se  déranger 
en  personne,  ils  pouvaient  entrer  sans  ouver- 
ture, mais  s'ils  déléguaient  un  messager,  il 
voulait  le  voir  des  le  seuil.  En  même  temps 
il  ne  cessait  de  répéter  la  lamentation  du 
patriarche  foudroyé  :  Le  Très-Haut  in  a  ren- 
versé dans  la  houe,  je  suis  confondu  avec  la 
poussière  et  la  cendre.  Je  crie  vers  toi,  6  Dieu, 
et  tu  ne  ni  exauces  pas. 

Soudain,  il  sentit  quelque  chose  entrer 
dans  sa  chambre  et  s'arrêter  auprès  de  son 
lit.  L  ne  sueur  d'effroi  couvrit  tout  son  corps, 
mais  il  ne  pensa  pas  à  lutter,  ni  à  appeler. 
Ce  (|u'il  sentait  là,  près  de  lui,  vivant  et  se 
mouvant,  c'était  abstrait  comme  une  idée  et 
réel  comme  une  personne.  Il  ne  percevait 
cette  chose  par   aucun   de  ses  sens,  et  pour- 

Llant  il  en  avait  une  communication  aflreuse- 
mcnl    pénible.     Les    yeux    formés,    sans    un 


-yO  LA    COLLINE    INSPIREE 

douloureux  et  très  étendu  dans  tout  son 
corps,  et  surtout  dans  la  poitrine.  Mais  plus 
encore  qu'une  douleur,  c'était  une  horreur, 
quelque  chose  d'inexprimable,  mais  dont  il 
avait  une  perception  directe,  une  connaissance 
aussi  certaine  que  d'une  créature  de  chair  et 
d'os.  Et  le  plus  odieux,  c'est  que  cette  chose, 
il  ne  pouvait  la  fixer  nulle  part.  Elle  ne  restait 
jamais  en  place,  ou  plutôt  elle  était  partout  à 
la  fois,  et  s'il  croyait  par  moment  la  tenir 
sous  son  regard,  dans  quelque  coin  de  la 
chambre,  elle  se  dérobait  aussitôt  pour  appa- 
raître à  l'autre  bout. 

Deux  minutes  après  que  cette  chose  mys- 
térieuse était  entrée,  elle  se  retira;  elle 
s'échappa  avec  une  rapidité  presque  instan- 
tanée à  travers  la  porte  fermée. 

Léopold  respira  profondément.  Il  rouvrit 
les  yeux  et  ne  Ait  rien  autour  de  lui.  La  sen- 
sation horrible  avait  disparu. 

Au  bout  de  quelques  instants,  il  se  leva  et 
alla  rejoindre  ses  frères. 

Il  les  trouva  qui  dormaient. 

Alors  il  revint  dans  sa  chambre  et  se  recou- 
cha. Mais  à  peine  avait-il  éteint  qu'aussitôt  la 
chose  inexprimable  se  réinstalla  près  de  lui, 
et  accompagnée  de  la  même  horrible  sensa- 
tion.  Cette   fois,  il  concentra   toute   sa   force 


LA    COLLINK    INSPIREE  y 


f 


menlale  pour  sommer  cette  chose  de  partir, 
si  elle  était  du  Diable,  sinon  de  lui  dire  la 
parole  de  Dieu.  Il  ne  revut  aucune  réponse. 
Et  comme  elle  avait  déjà  fait,  la  présence  s'éva- 
nouit au  bout  d'un  court  temps.  Mais  cette 
fois,  Léop«jld  s'élanra  vivement  à  la  porte  et 
cria  dans  le  couloir  : 

—  Fais  tout  ce  que  tu  voudras,  émissaire 
de  Dieu:  tais-toi,  dérobe-loi,  mauvais  servi- 
teur; je  saurai  bien  m'arranger  pour  que  lu 
me  rejoignes  et  sois  obligé  d'accomplir  ton 
message. 

Au  moment  oïi  le  petit  jour  parut,  Léopold, 
alVreusement  déru  de  n'avoir  pas  reçu  le  mot 
d'ordre  qu'il  implorait,  (juitta  sa  chambre  et 
se  mit  à  errer  sous  le  Grand  Cloître. 

Les  vingt-sept  petites  maisons  abritées  par 
de  grands  toits  rouges,  de  relVct  le  plus  tou- 
chant, enfermaient  la  prairie  d'arbres  à  fruits. 
La  ligne  simple  des  arceaux,  le  calme  du 
verger,  la  lumière  matinale  composaient  une 
douceur,  un  repos  <lont  jouissaient,  sans  les 
troubler,  quelques  petits  oiseaux  sur  les  mira- 
belliers.  Au  milieu  du  clos,  le  puits  symbo- 
li(|ue  signifiait  l'abondance  des  grâces  et  de 
la  charité.  iMais  tout  ce  bel  ordre  et  cette  paix 
ne  pouvaient  rien,  à  cette  minute,  sur  le 
inalheurL'ux  prêtre. 


LA    COLLINE    INSPIREE 


Le  Père  Magloire,  que  rimminence  du 
départ  de  Léopold  ne  laissait  pas  sans  remords, 
et  qui  l'épiait  malgré  lui,  entendit  ce  dur  pas 
résonner  sur  les  dalles.  11  vint  le  rejoindre, 
et  apprenant  qu'il  ne  pouvait  pas  dormir,  il 
lui  olTrit  de  faire  un  tour  dans  le  domaine. 
Le  bonhomme  avait  de  la  finesse,  et  très  vite 
il  sentit  que  son  hôte  traversait  une  crise  plus 
aiguë,  ce  Qui  sait,  songea-t-il,  si  ce  n'est  pas  le 
dernier  elTort  du  Mauvais  Esprit?  C'est  mainte- 
nant qu'il  faut  lui  parler.  »  Mais  il  était  timide, 
et  son  effort  d'apostolat  n'aboutit  qu^à  lui  dire: 

—  Monsieur  Baillard,  je  voudrais  avoir 
votre  avis  sur  nos  nourrins. 

Les  nourrins  ou  petits  cochons  à  l'engrais 
étaient  les  favoris  de  pas  mal  de  Pères  dans 
le  couvent  —  affection  toute  désintéressée, 
puisque  aucune  viande  ne  paraît  jamais  dans 
l'écuelle  du  Chartreux. 

Léopold  aquiesça,  avec  cet  habituel  sou- 
rire poli  sous  lequel  il  dissimulait  la  plus 
haute  idée  de  soi-même,  et  selon  sa  coutume 
il  passa  de  plein-pied,  avec  une  parfaite 
aisance,  de  ses  mysticités  aux  préoccupations 
les  plus  plates.  Il  se  mit  à  marcher  an  côté 
du  petit  vieillard  à  la  tête  chauve  et  à  l'œil 
doux,  à  peu  près  comme  Napoléon  P'  k  côté 
du  maire  de  l'ile  d'Elbe.  Ils  circulèrent  dans 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  7  3 

la  vaste  clôture,  le  pore  Magloire  montrant 
les  terres,  les  vignes,  la  houblonnière,  le 
petit  bois  de  chêne  où  les  religieux  ont  dressé 
une  grande  croix.  Ces  riches  dépendances, 
ces  cultures  si  bien  protégées  par  des  murs, 
ce  personnel  nombreux  rappelaient  au  déchu 
sa  ferme  de  Saxon.  Le  bon  père  Magloire 
sentait  l'amertume  de  son  compagnon,  et  il 
ne  trouvait  pas  les  mots  nécessaires.  Cepen- 
dant, comme  ils  approchaient  de  l'étable,  il 
insinua  : 

—  On  a  causé  de  vous.  Monsieur  le  Supé- 
rieur, dans  toute  la  Lorraine. 

L'autre  répondit  d'un  coup  de  boutoir  : 

—  Dans  toute  la  Lorraine!  Que  dites-vous? 
Dans  toute  la  France!...  Mais  il  ne  s'agit  pas 
de  moi,  voyons  vos  nourrins. 

Ils  étaient  arrives  en  effet  à  la  porcherie. 
Léopold  regarda  les  bétes  sans  bienveillance 
et  dit  durement  : 

—  Je  regrette  que  vos  frères  n'aient  pas 
visité  notre  ferme  de  Saxon;  ils  y  auraient 
vu  des  étables... 

Cependant  les  nourrins,  qui  avaient  reconnu 
le  bon  Père,  se  pressaient  autour  de  lui  en 
reniflant,  et  la  joie  qu'il  en  tirait  l'empêchait 
(l'enregistrer  ces  paroles  désagréables.  Mais 
Léopold  insistait  : 


7^1  LA    COLLINE    INSPIREE 

—  Ces  bêtes  sont  en  mauvais  étal.  On  les 
nourrit  mal.  Pour  faire  venir  à  bien  un  nour- 
rin,  il  faut  lui  donner  du  petit  lait.  C'est  ce 
que  je  faisais  k  Saxon.  Les  résultats  de  notre 
ferme  modèle,  avant  que  Monseigneur  crût 
devoir  intervenir,  étaient  de  premier  ordre. 
Mais  vous,  mes  Pères,  ne  vous  mêlez  pas  de 
l'élève  du  cochon,  vous  buvez  le  petit  lait! 

Le  père  Magloirc  ne  put  s'empêcher  de 
marquer  son  mécontentement.   Il   répondit   : 

—  Je  ne  doute  pas  que  ces  petites  bêtes  ne 
trouveraient  du  profit  à  suivre  le  régime  que 
vous  préconisez,  mais  pour  nous,  il  nous 
serait  difficile  de  renoncer  à  la  simplicité  de 
nos  anciens  Pères.  Notre  premier  soin  doit 
être  de  mettre  en  pratique  ces  paroles  de  la 
Sainte-Ecriture  :  «  Mourons  dans  notre  sim- 
phcité.  » 

Sur  ces  mots,  il  referma  la  porte  de  l'étable 
et  s'excusa  en  disant  à  Léopold  qu'il  lui  eût 
bien  A^olontiers  tenu  compagnie  davantage, 
mais  qu'il  fallait  qu'il  allât  cultiver  son  petit 
jardin,  et  qu'il  pensait  que  Monsieur  Baillard 
ne  trouverait  pas  mauvais  qu'il  sacrifiât  l'occa- 
sion de  s'instruire  sur  le  grand  élevage  à  la 
nécessité  de  bêcher  une  petite  plate-bande 
dont  il  avait  la  chaige. 

Gomme  le  bon  Père  regagnait  sa  cellule, 


r 


LA    COLLINE    INSPIRKE  7 5 

il  rencontra  le  Père  Abbé,  qui   lui  demanda 
où  il  allait  etoii  il  avait  laissé  le  curé  Baillard  : 

—  Je  l'ai  laissé,  dil-il,  qui  circule  dans  nos 
étables  et  qui  trouve  à  blâmer  partout,  et  j'ai 
pris  congé  de  lui  pour  aller  bêcher  mon 
jardin,  et  aussi,  je  Tavoue,  parce  que  ses 
dédains  me  blessent  pour  notre  cher  couvent. 

—  A  raimenl  reprit  le  Père  Abbé,  je  vous 
raj)pelerai  ce  que  disait  un  jour  saint  Fran- 
çois de  Sales  :  vous  vous  entendez  fort  à  la 
seule  culture  qui  importe,  colle  des  âmes  ! 
\  ous  aurez  toujours  assez  de  loisir  pour  tirer 
parti  de  votre  jardin,  mais  ce  pauvre  mon- 
sieur Baillard  ne  fait  que  passer  au  milieu  de 
nous,  et  il  ne  faut  pas  ajourner  d'essayer  de 
bien  agir  sur  lui. 

Le  père  Magloire  fit  demi-tour  et,  du  même 
pas,  s'en  fut  à  la  recherche  de  Léopold.  Il  ne 
le  trouva  plus  aux  élables.  Le  frère  porcber 
lui  dit  qu'il  s'en  était  allé  dans  la  direction 
du  bois.  Incontinent  le  père  Magloire  se 
dirigea  de  ce  côté;  il  traversa  le  potager,  les 
prairies,  et  comme  le  discours  de  l'abbé  avait 
évoqué  en  lui  l'image  du  grand  évéque  de 
Genève,  il  se  rappelait  que  le  saint  avait  fait 
jadis  un  acte  pareil,  a  Je  suis  donc  un  petit 
François  de  Sales  aujourd'hui,  pensait-il,  et 
je  puis   dire,    moi   aussi    :    hJrre  e/ofignvil  fu- 


7C 


LV    COLLINE    IXSPIRKE 


(jlens  et  mansit  in  soUtud'ine.  Voilà  qu'il  s'est 
éloigné  en  fuyant  et  qu'il  est  resté  dans  la 
solitude.  ))  Il  trouva  Léopold  qui  se  prome- 
nait dans  la  partie  la  plus  mélancolique  de 
la  petite  chesnaie,  et  il  lui  dit  tout  belle- 
ment : 

—  Monsieur  le  Supérieur,  je  viens  de  ren- 
contrer le  Révérend  Père  Abbé  qui  m'a  dit 
que  j'avais  fait  une  impertinence  en  vous  lais- 
sant seul  et  que  je  ne  manquerais  pas  de 
trouver,  derrière  ma  cellule,  mon  jardin, 
autant  de  fois  que  je  voudrais,  mais  que  nous 
n'avions  pas  tous  les  jours  le  restaurateur  de 
Sion,  de  Flavigny,  de  Mattaincourt  et  de 
Sainte-Odile.  Je  l'ai  cru  et  je  m'en  viens 
tout  droit  vous  prier  d'excuser  ma  sottise,  car 
je  vous  avoue  que  ignorans  fecL 

A  ces  mots,  les  traits  contractés  de  Léopold 
Baillard  s'attendrirent  et  deux  larmes  coulè- 
rent de  ses  yeux.  Sur  ce  visage  de  fiévreux 
apparut  l'expression  la  plus  touchante  d'une 
tristesse  en  quête  d'une  consolation.  Léopold, 
contraint  de  plier  devant  les  représentants  de 
Dieu,  en  appelait  depuis  vingt  jours  à  Dieu 
même.  Et  soudain  ces  bonnes  paroles,  qui 
semblaient  lui  tomber  du  ciel,  venaient 
fondre  sa  dureté.  Toute  trace  d'orgueil  dis- 
parut de  sa  figure  pour  ne  plus  laisser  voir 


L\    COLLINE    INSPIREE 


que  cette  face  de  son  âme  qui  aspirait  à 
Tamour.  Le  bon  père  Magloire  en  fut  ébloui, 
et  devinant  que  toute  explication  blesserait 
un  cœur  si  malade,  il  eut  un  geste  plus 
humain  que  religieux,  et  lui  serra  simple- 
ment la  main. 

Tous  deux  se  turent  quelques  minutes,  puis 
comme  ils  rentraient  dans  la  Chartreuse, 
Léopold  la  montrant  d'un  geste  : 

—  Cette  maison,  mon  Père,  savez-vous 
comment  elle  a  été  construite?  Par  notre  duc 
Charles  IV,  avec  les  pierres  de  nos  forteresses 
lorraines,  quand  Richelieu  nous  contraignit  à 
les  détruire.  Eh  bien!  moi  aussi,  on  m'a 
ordonné  de  détruire  de  grandes  forteresses 
lorraines  que  j'avais  relevées  de  mes  mains... 

Va  il   les   ouvrait  toutes  grandes,  ajoutant  : 

—  Comment  voulez-vous  que  j'aie  pu  trou- 
er la  paix  ici  ? 

Jamais  le  bon  Chartreux  n'avait  entendu  de 
semblables  paroles.  Son  imagination,  décon- 
certée par  un  pareil  rapprochement,  se  réfugia 
dans  un  humble  conseil  dont  il  ne  pouvait 
pas  soupçonner  les  redoutables  conséquences. 

—  Votre  retraite  touche  à  sa  fin,  monsieur 
Haillard.  Allez-vous  rentrer  lout  droit  à 
Saxon?  A  votre  place,  j'essayerais  d'un  petit 
voyage.   Il   ne  faut    pas,   comme  vous   laites. 


78  LA    COLLINE    INSPIREE 

écorcher  votre  plaie.  Il  n'est  bruit  dans  les 
journaux  que  d'un  homme  extraordinaire,  un 
certain  Pierre  Michel  Vintras  et  de  son  Œuvre 
de  la  Miséricorde.  Il  passe  pour  un  grand 
prophète.  C'est  du  moins  la  qualité  que  lui 
attribue  monsieur  MadroUe,  dont  je  vous  prê- 
terai les  brochures  et  que  j'appelle  le  Jérémie 
de  la  France.  U Œuvre  de  la  Miséricorde^ 
serait  l'accomplissement  de  la  promesse  faite 
aux  hommes  par  le  Sauveur  de  leur  envoyer 
Elie  pour  rétablir  et  reconstituer  toutes  choses. 
Que  valent  ces  idées?  Là-dessus,  je  fais  toutes 
réserves,  car  on  dit  que  ce  Vintras  n'est  pas 
tendre  pour  Nos  Seigneurs  les  Evêques.  Mais 
enfin,  il  donne  un  beau  et  grand  rôle  au  cœur. 
Intelligent  comme  vous  l'êtes,  vous  devriez 
aller  voir. 

Léopold  ne  répondit  rien.  Il  s'enfonça 
dans  une  immense  rêverie.  Le  mot  généra- 
teur de  toute  une  nouvelle  vie  venait  d'être 
prononcé. 

Quelques  jours  plus  tard,  la  retraite  des 
trois  frères  Baillard  atteignit  à  sa  fin,  et  le 
temps  arriva  pour  eux  de  rejoindre  leur  poste 
sur  la  colline  de  Sion.  Mais  Léopold,  sitôt  les 
portes  de  la  Chartreuse  ouvertes,  tourna  le 
dos  à  la  Lorraine  pour  s'en  aller  d'un  vol 
rapide  tout  droit  sur  Tilly,  auprès  de  Vintras. 


I.V     COLLINE    INSPIUKi:  -  () 

La  lecture  de  l'ouvrage  de  M.  Madrolic,  Le 
voile  levé  sur  le  système  du  monde,  venait  de 
l'exciter  prodigieusement,  et  comme  le  lui 
avait  conseillé  l'imprudent  père  Magloire,  il 
allait  voir,  laissant  à  ses  deux  frères  le  soin  de 
gouverner  en  son  absence  sa  paroisse  de 
Saxon  et  le  pèlerinage. 


CHAPITRE   IV 


IPSE  i:ST  ELIAS  QUI  VENÏURUS  EST 


Arrière  ces  yeux  médiocres  qui  ne  savent 
rien  voir,  qui  décolorent  et  rabaissent  tous 
les  spectacles,  qui  refusent  de  reconnaître  sous 
les  formes  du  jour  les  types  éternels  et,  sous 
une  redingote  ou  bien  une  soutane,  Simon 
le  magicien  et  le  sorcier  moyenâgeux!  Ils 
amoindriraient  Tintérct  de  la  vie.  Qu'est-ce 
donc,  disent-ils  avec  dédain,  que  ce  \intras, 
cet  enfant  naturel,  élevé  par  charité  à  l'Iiu- 
pital  de  Bayeux,  successivement  commis  li- 
braire à  Paris,  ouvrier  tailleur  à  Gif  et  a 
Chcvreuse,  marchand  forain,  domestique  chez 
des  Anglais  à  Lion-sur-Mcr,  commis  chez  un 
marchand  de  vins  à  Bayeux,  puis  en  dernier 
lieu  associé  à  la  direction  d'une  petite  fa- 
brique de   carton  à  Tilly-sur-ÎSculles,   et   (jui 


82  LA    COLLINE    INSPIREE 

reçoit  un  beau  jour  ]a  visite  de  l'archange 
saint  Michel  I  Cela  ne  mérite  pas  de  retenir 
une  minute  notre  attention.  Un  mauvais  drôle 
de  trente-quatre  ans,  dont  toute  la  science  se 
borne  à  la  lecture,  à  l'écriture  et  au  calcul, 
à  qui  l'Archange,  sous  la  forme  d'un  beau 
vieillard,  vient  annoncer  que  le  Ciel  lui 
confie  une  mission,  qui  prétend  réformer 
l'Eglise,  qui  se  dit  le  prophète  EHe  réincarné  I 
Laissez-nous  rire  de  pitié.  Certainement  nous 
sommes  en  présence  d'un  aliéné  doublé  d'un 
escroc...  Soit!  \a  pour  escroc  et  aliéné,  mais 
pourtant  autour  de  ce  Vintras  des  gens 
s'amassent.  Ils  disent  :  Ipse  est  Elias  qui  ven- 
larus  est;  voici  le  prophète  Elie,  l'organe  de 
Dieu,  qui  va  régénérer  le  christianisme. 

...Oui,  mais  vient-il  de  Dieu?  se  demande 
Léopold  Baillard,  dans  la  diligence  qui  l'em- 
porte de  Lorraine  en  Normandie.  Yais-je 
trouver  l'appui  que  j'ai  imploré  du  Ciel.^^ 
A  a-t-il  me  tromper  aussi,  comme  cette  chose 
mystérieuse  qui  est  entrée  dans  ma  chambre 
pour  me  décevoir.'^  Pourtant,  celte  charité  du 
père  Magloire  ressemblait  tant  à  la  réponse  ! 
Pourquoi  m'a-t-il  nommé  Vintras,  si  ce  n'est 
parce  que  le  salut  est  là? 

Cette  question  s'interposait  pour  lui  entre 
les    paysages    et    sa    sensibilité.     D'ailleurs, 


I 


I.V    COLLINE    I.NSPIIIKE  83 

qu'auraient  pu  lui  représenter  les  étapes  de 
ce  voyage,  sinon  des  images  de  sa  vie  passée, 
des  quêtes  fructueuses  à  Bar-le-Duc,  Vitry, 
Château-Thierry,  Meaux,  à  Paris  même,  à 
tvreux.  Ce  qu'il  voudrait,  sur  l'impériale  de 
la  diligence  qui  le  secoue  le  long  des  routes, 
c'est  faire  parler  de  \  intras  celui-ci  ou  celui- 
là.  Mais  ce  nom,  la  première  fois  qu'il  le  pro- 
nonce, en  traversant  les  plaines  de  Champagne, 
n'éveille  même  pas  un  regard  d'élonnement 
dans  les  yeux  du  bourgeois,  à  figure  pourtant 
fine,  qu'il  a  choisi  parce  qu'il  a  su  que  c'était 
un  professeur  du  collège  de  Reims  allant 
prendre  ses  vacances  dans  un  village  normand. 

—  Oh  î  vous  savez,  monsieur  l'Abbé,  lui 
répond  le  professeur,  je  respecte  toutes  les 
opinions,  mais  je  suis  un  fds  de  Voltaire. 

11  n'est  pas  plus  heureux  aux  approches  de 
Paris  avec  un  commis  voyageur  en  ornements 
d'église,  un  Marseillais  qui  a  essayé  aussitôt 
de  lui  placer  un  chemin  de  croix  de  la  Société 
fondée  en  ce  temps-là,  —  ù  ironie!  —  par 
Savary  duc  de  Hovigo,  \  illemessant  et  Jules 
Harbey  d'Aurevilly. 

—  (la  m'intéresse,  donnez-moi  donc  l'a- 
dresse, monsieur  l'Abbé.  H  aurait  peut-être 
besoin  de  quelques  petites  cboscs,  ce  mon- 
sieur \  iniras. 


LA    COLLINE    INSPIREE 


Léopold  Baillard  aurait  pu  se  renseigner  à 
Paris,  mais  il  ne  fait  qu'y  passer.  Il  redoute 
d'y  rencontrer  quelques-unes  des  personnes 
qui  l'accueillaient  si  bien  autrefois,  quand  il 
quêtait  aux  Oiseaux,  par  exemple,  chez  les 
filles  du  Bienheureux  Père  Fourrier.  Il  ne 
veut  pas  entendre  les  conseils  de  soumission 
qu'on  lui  donnerait  certainement.  La  dili- 
gence roule  toujours.  Les  rubans  de  queue 
succèdent  aux  rubans  de  queue,  comme  les 
postillons  d'alors  disaient  en  parlant  des  rou- 
tes. C'est  seulement  à  Caen  que,  descendu 
dans  la  rotonde  par  un  temps  de  pluie,  il  se 
trouve  en  tête  à  tête  avec  un  chanoine  dont 
la  physionomie,  bonasse  et  fine  à  la  fois, 
lui  rappelle  celle  du  père  Magloire.  Après 
avoir  dit  chacun  leur  bréviaire,  les  deux 
prêtres  ont  commencé  par  parler  du  temps, 
de  la  prochaine  récolte,  de  l'esprit  des  popu- 
lations. 

—  Il  paraît  que  vous  avez  un  saint  dans 
votre  pays?  se  hasarde  à  demander  Baillard. 

—  J'espère  que  nous  en  avons  plusieurs, 
répond  le  chanoine  ;  mais  les  saints  sont 
comme  les  diamants  :  ils  se  cachent. 

—  Oh!  celui-là  est  célèbre. 
= —  Et  qui  donc  ? 

^-^  Mais  Yintras,  le  ^  oyant  de  Tilly. 


LA    COLLINE    LXSPIIlÉE  85 

La  figure  du  prêtre  normand  exprima  sou- 
dain l'horreur  profonde  et  le  dédain  tout  en- 
semble. 

—  Mntrasî  dit-il.  On  vous  a  dit  cela,  et 
vous  l'avez  cru!  Vous  ne  savez  donc  pas  que 
Monseigneur  de  Baveux  l'a  fait  condamner  à 
cinq  ans  de  prison  pour  escroquerie,  et  qu'il 
n'a  été  relâché  que  par  le  juif  Crémieux,  de- 
venu ministre  à  la  révolution?  Et  pourquoi? 
Pour  lancer  dans  le  diocèse  un  ennemi  de 
l'Église,  un  instrument  de  Satan.  Je  ne 
vous  engage  pas  à  faire  son  éloge  à  Caen, 
monsieur  l'Abbé  !  On  l'y  a  connu  domes- 
tique. 

—  \otre-Seigneur,  répondit  Léopold,  s'est 
bien  servi  des  publicains.  Ce  qu'il  a  été  n'im- 
porte pas. 

—  Mais  ce  qu'il  est?  répliqua  le  chanoine. 
Ln  scandale  vivant,  qui  d'ailleurs  ne  durera 
pas.  quand  un  gouvernement  d'ordre  sera 
enfin  revenu.  Ohî  le  coquin  est  adroit;  il 
joue  la  comédie  de  l'humilité  et  de  la  pau- 
\relé;  il  ne  veut  rien  devoir  qu'à  son  travail; 
il  a  une  petite  place,  soi-disant  dans  une  fa- 
brirjue  de  cart(jn,  que  dirige  un  niais  de  ses 
amis.  Mais  il  faut  voir  ce  que  sa  seule  pré- 
Bcnce  a  fait  de  celle  charmante  pclilc  ville 
normande  de  Tillv,  infestée  maintenant  d'es- 


SG  LA    COLLINE    INSPIREE 

crocs  et  daliénés  comme  lui.  Il  y  a  là  un 
certain  Charvaz,  un  malheureux,  monsieur 
l'Abbé,  curé  de  Montlouis,  du  diocèse  de 
Tours,  un  interdit;  un  certain  Le  Paraz,  un 
interdit  encore;  et  des  vieilles  filles  qui  vont 
perdre  là  leurs  quatre  sous  ;  et  des  infirmes 
persuadés  qu'ils  vont  être  miraculés.  C'est  du 
vilain  monde,  allez,  monsieur  l'Abbé.  Et  tout 
cela  spécule,  vocifère,  emprunte,  ne  paye  pas 
ses  dettes,  blasphème,  monsieur  l'Abbé,  blas- 
phème toute  la  journée.  Et  le  soiri  Le  soir, 
il  y  a  pis  que  les  blasphèmes,  dit-il  en  bais- 
sant la  voix  ;  nous  savons  qu'il  y  a  eu  des 
sacrilèges.  Enfin!  l'Eglise  a  connu  ces  tris- 
tesses dans  tous  les  temps.  Rappelez-vous  les 
co'n>Tdsionnaires  de  Saint-Médard.  Peut-être 
compte-t-on  parmi  eux  des  âmes  de  bonne 
foi.  Dieu  leur  fasse  miséricorde! 

La  conversation  tomba.  Le  prêtre  normand 
observait  son  compagnon  avec  une  curiosité 
méfiante  maintenant.  Visiblement,  il  était 
étonné  de  l'expression  qu'avait  prise  la  phy- 
sionomie, si  frappante  déjà  de  Léopold,  pen- 
dant qu'il  lui  donnait  ces  renseignements,  et 
de  l'espèce  d'avidité  avec  laquelle  il  les  avait 
écoutés,  sans  donner  cependant  aucun  signe 
d'acquiescement.  Gomme  il  était  arrivé  au 
terme  de  sa  route  : 


LA     COLLINE    INSPIRÉE  S"] 

—  \  oilà  ma  paroisse,  dit-il,  monsieur 
l'Abbé,  en  nommant  un  village.  Si  jamais 
vous  la  traversez,  je  serai  trop  heureux  de 
vous  montrer  notre  église,  et  je  m'appelle  le 
chanoine  Lambert...  Puis-je  savoir,  ajouta- 
t-il,  avec  qui  j'ai  eu  l'honneur... 

—  L'abbé  Léopold  Baillard,  curé  de  Saxon, 
répliqua  le  Lorrain. 

Il  eût  considéré  comme  une  espèce  de 
lâcheté  de  ne  pas  répondre  franchement  à  la 
curiosité  de  son  interlocuteur. 

L'exclamation  aussitôt  réprimée  du  cha- 
noine lui  prouva  qu'il  était  connu  et  que  ses 
démêlés  avec  son  évêque  étaient  arrivés  jus* 
que-là.  11  se  redressa  plus  fièrement,  tandis 
que  l'autre,  sans  rien  ajouter,  s'inclinait  avec 
une  politesse  froide. 

Léopold  le  vit  s'éloigner  de  la  diligence 
d'un  pas  hàtif,  et  remarqua  qu'au  détour  de 
la  route  il  se  retourna  pour  le  regarder  avec 
une  espèce  d'inquiétude,  où  il  y  avait  comme 
de  l'épouvante. 

Qu'est-ce  que  cela  prouve?  se  disait-il.  Tous 
les  saints  ont  été  calomniés.  Pourquoi  Vin- 
Iras,  s'il  est  un  saint,  comme  l'a  dit  Magloire, 
ne  le  serait-il  pas?  Son  entourage  est  ignoble  : 
pourquoi  pas?  Tout  propliète  doit  avoir  ses 
pharisiens,  ses  grands  prêtres  et  ses  Pilale  à 


88  L-V    COLLINE    INSPIRÉE 

sa  poursuite.  Dieu  est  constant  dans  ses  des- 
seins. S'il  a  choisi  jadis,  comme  l'a  dit  saint 
Pau),  pour  sauver  le  monde  ce  qu'il  y  avait 
de  plus  vil  et  de  plus  méprisable,  pourquoi 
ne  choisirait-il  pas  aujourd'hui,  pour  le  renou- 
veler, un  malheureux,  un  coupable  même, 
afin  que  les  qualités  de  son  opération  divine 
en  soient  plus  manifestes?  Son  évêque  l'a  fait 
condamner?  Et  le  mien?  Est-ce  qu'il  ne  m'a 
pas  condamné  ? 

Ce  raisonnement  et  d'autres  semblables 
n'empêchaient  pas  que  les  propos  du  cha- 
noine Lambert  l'eussent  singulièrement  tra- 
vaillé quand  il  descendit  à  Tilly.  Celait  le 
soir.  Il  demanda  une  chambre  dans  l'unique 
auberije.  On  lui  en  donna  une  dont  la  fenêtre 
ouvrait  au  couchant.  Le  suintement  rouge  du 
ciel  à  l'horizon  lui  parut  d'un  si  funèbre 
augure  qu'il  referma  la  croisée,  ouverte  d'a- 
bord pour  voir  la  campagne,  et  il  descendît 
s'asseoir  à  une  petite  table  d'hôte,  autour  de 
laquelle  riaient  haut  quelques  habitués. 

Les  propos  grossiers  de  ces  individus  lais- 
sèrent le  prêtre  indifférent  jusqu'au  moment 
où,  un  vieux  monsieur  de  mine  falote  étant 
entré  dans  la  salle,  un  d'eux  l'interpella  : 

—  Eh  bien?  monsieur  le  Baron,  est-ce 
aujourd'hui  que  le  roi  Louis  XYll  revient? 


LA     COLLINE    INSPIREE  Sq 

—  Monsieur,  dit  le  baron,  le  roi  reviendra 
k  la  date  qui  a  été  annoncée. 

—  Ma  foi,  si  je  vois  ça,  intervint  un  autre, 
je  crois  à  votre  \intras. 

—  Monsieur,  dit  celui  qu'ils  avaient  appelé 
baron,  monsieur  \  intras  ne  s'est  jamais 
trompé.  Les  archanges  lui  parlent. 

—  Ils  prennent  quelquefois  la  figure  des 
gendarmes,  les  archanges,  observa  un  troi- 
sième. 

—  Monsieur,  repartit  le  baron  indigné,  si 
vous  connaissiez  comme  moi  les  circonstances 
du  procès  (ju'un  indigne  évoque  a  fait  à  mon- 
sieur \  iniras,  vous  ne  parleriez  pas  ainsi. 

—  Il  a  tout  de  nirme  été  condamné,  dit 
un  autre  conviNC. 

—  -\otre-Seigneur  et  Jeanne-d'Arc  l'ont 
bien  été,  déclara  solennellement  le  baron. 

Pendant  que  ces  phrases  s'échangeaient, 
Léopold  regardait  le  vieillard.  Il  y  avait  dans 
la  mine  de  ce  Naundorlliste,  évidemment 
abusé,  une  telle  sottise!  C'était  si  visiblement 
un  faible  d'esprit!  Son  visage  décharné  était 
secoué  par  des  tics;  un  sourire  d'une  bcalc 
stupidité  relevait  do  temps  en  temps  ses  lèvres 
sur  ses  gencives.  C'était  une  lurpie  humaine, 
une  épave  dont  le  seul  aspect  illustrait  d'une 
manière  probante  les  confidences  du  «-lianoine 


f]0  LA    COLLINE    I>SPIRL:E 

sur  la  basse  qualité  des  recrues  du  prophète. 
Le  prêtre  lorrain,  si  supérieur  lui-même  par 
certains  côtés,  ne  put  pas  supporter  ce  nouvel 
indice  de  la  désillusion  qui  l'attendait.  Il  se 
leva  de  table  sans  achever  son  dîner. 

La  chambre  où  il  remonta  s'enfermer  lui 
sembla  encore  plus  funèbre.  Il  se  coucha  sans 
lumière,  comme  si  les  ténèbres  eussent  du 
l'empêcher  de  distinguer  les  ruines  de  son 
espérance  écroulée. 

—  Je  retournerai  demain  à  Sion  sans 
l'avoir  vu,  se  dit-il.  Ça  n'était  pas  la  réponse 
de  Dieu. 

Telle  était  la  fatigue  de  son  long  voyage 
qu'il  s'endormit,  malgré  le  trouble  extrême 
de  sa  pensée,  de  ce  sommeil  obscur  de  la 
bête  recrue,  où  il  n'y  a  plus  place  même  pour 
le  rêve. 

A  son  réveil,  le  ciel  était  tout  bleu.  La 
vivifiante  fraîcheur  d'un  matin  d'été  en  Nor- 
mandie entra  dans  tout  son  être,  une  fois  la 
croisée  ouverte,  avec  la  brise  où  il  flottait, 
comme  partout  là-bas,  un  peu  d'air  de  mer. 
Ces  climats  voisins  de  l'Océan  ont  une  action 
mystérieuse  sur  les  nerfs  des  terriens  du 
Centre  et  de  l'Est,  qui  n'ont  jamais  respiré 
que  l'atmosphère  des  montagnes  et  des  bois. 
Eh!  bien^  non,  songea  soudain  Léopold,  il  ne 


I  A     rOLMNE     INSPIRKE  f)  I 

sera  pas  dit  que  je  n'aurai  pas  tout  essayé.  Et 
s'habillant  à  la  hâte  il  descendit  pour  faire  la 
visite  dont  il  avait  la  veille,  vigoureusement 
repoussé  l'idée. 

La  première  personne  à  laquelle  il  demanda 
où  demeurait  monsieur  ^  intras  était  une  bou- 
langère, ^dont  la  figure  avenante  exprima  un 
profond  respect  quand  il  eut  prononcé  le  nom 
du  A  oyant. 

—  Ah!  monsieur  rAl)l)é,  dit-elle,  que  vous 
asez  raison!  Vous  allez  voir  un  saint.  Et  un 
brave  homme!  Je  connais  sa  femme,  Mon- 
sieur: elle  se  fournit  chez  nous.  Alil  il  n'est 
pas  fier,  (juoiqu'il  lasse  des  miracles.  Et  si 
vous  l'entendiez  parler! 

Ce  naïf  su  tirage  n'était  pas  fait  pour  ré- 
soudre les  doutes  de  Léopold.  Oii  est  la 
vérité.^  se  demanda-t-il. 

Cependant  il  avait  suivi  la  rue  indiquée, 
et  il  arrivait  devant  une  maison  qui  portait 
cette  enseigne  : 

Lrnglumé,  carlonnier  en  tous  genres. 

Il  frappa  à  la  porte. 

—  Entrez,  dit  une  voix  profonde,  une  voix 
d'orateur. 

Elle  contrasliiit  avec  l'aspect  frrle  de  celui 
(|ui  la  possédait.  Eéopold  se  trou\.i  en  face 
dun   petit  homme   occupé  devant   une    table 


r)2  LA    COLLINE    INSPIREE 

d'architecte  à  coller  des  feuilles  de  papier  de 
paille. 

—  Monsieur  Yintras?  demanda-t-il. 

—  C'est  moi,  dit  le  petit  homme.  Et  vous, 
vous  êtes  monsieur  l'abbé  Baillard. 

Léopold  avait  une  finesse  paysanne.  11 
comprit  aussitôt  que  le  baron  ayant  appris 
son  nom  à  l'hôtel  dès  la  veille,  était  venu 
l'annoncer  à  \intras.  La  brusquerie  de  l'ac- 
cueil lui  donna  une  sensation  de  charlata- 
nisme qui  lui  fit  répondre  avec  brusquerie  : 

—  Eh  bien  !  quand  je  le  serais  ? 

—  Vous  l'êtes...  Et  je  sais  ce  qui  vous 
aaicne  ici...  Mais  du  moment  que  vous  avez 
les  pensées  que  je  lis  dans  votre  âme,  ce 
n'était  pas  la  peine  de  venir  :  l'Esprit  ne  vous 
parlera  pas. 

—  Quelles  pensées  ai-je  donc?  Vous  ne  les 
connaissez  pas,  dit  Baillard  qui,  habitué  a 
commander,  supportait  impatiemment  un  tel 
accueil. 

Il  avait  ressenti  la  même  irritation  quand 
il  avait  comparu  devant  son  évêque.  Seulement 
il  l'avait  domptée,  parce  que  l'évêque  lui  par- 
lait au  nom  de  l'Eglise.  Mais  de  quel  droit  le 
prenait-il  de  si  haut,  cet  ouvrier  qui  n'était 
même  pas  consacré,  et  qui  continuait  avec 
une  insolence  supérieure  à  étaler  tranquille- 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  gS 

ment  sa  colle  sur  son  papier  jaune  ?  Sans 
même  lever  les  veux,  A  intras  disait  : 

—  Quelles  pensées?  Vous  avez  quitté  vos 
œuvres,  vous  avez  obéi  au  faux  représentant 
de  Dieu,  quand  la  voix  de  Dieu  vous  avait 
parlé  à  vous-même.  Qu'est-ce  qu'un  évèque!* 
Rien,  quand  il  n'a  pas  Dieu  avec  lui.  Qu'est-ce 
qu'un  pauvre  être  comme  moi,  quand  il  a 
Dieu  avec  lui  ?  Tout.  Qu'est-ce  que  vous  étiez, 
quand  vous  aviez  Dieu  avec  vous  ?  Plus  encore 
que  moi.  Mais  vous  avez  douté,  A  oilà  pour- 
quoi vous  avez  soulVert.  Vous  doutez  encore. 
\  ous  venez  de  vous  dire  :  Qu'est-ce  que  c  est 
donc  que  ce  pauvre  ouvrier  qui  me  parle 
coninie  un  maître?  En  pensant  cela,  vous  avez 
insulté  l'Esprit.  L'Esprit  ne  vous  parlera  plus. 
Allez-vous-en. 

En  même  temps,  il  lit  un  i^^esle  à  Léopold 
liaillard  pour  lui  montrer  la  porte,  en  lui 
jetant  un  regard  plus  impérieux  encore. 

Mais  cette  fois,  le  Supérieur  de  Sion  n'op- 
posa plus  orgueil  à  orgueil.  Les  quelques 
phrases  prononcées  jmr  le  Noyant  avaient 
éveillé  un  écho  trop  profond  dans  cette  ànie 
de  rebelle  fjui,  depuis  des  semaines,  voulait 
et  n'osait  pas  se  formuler  cet  appel  de  révolte  : 
Dion  est  avec  moi,  et  (|uand  on  a  Dieu  on  ne 
peut  pas  avoir  torl.    I  n   magnétisme   émanait 


94  LA    COLLINE    INSPIREE 

du  Voyant,  par  lequel  le  prêtre  se  sentait 
subjugué.  Placés  ainsi  vis-à-vis  l'un  de  l'autre, 
ils  représentaient  à  cette  minute  les  deux  types 
éternels  du  révolutionnaire  et  de  l'hérétique  : 
l'un,  Baillard,  homme  de  passion  et  d'entre- 
prise, ayant  besoin  de  certitudes  extérieures 
pour  y  accrocher  un  fanatisme  qui,  chez  lui, 
était  surtout  un  tempérament  ;  l'autre,  vérita- 
ble maniaque,  possédé  par  l'abstrait,  par  Tidée 
au  point  quïi  la  projetait  dans  l'espace,  qu'il 
la  voyait.  Et  comme  il  arrive  toujours,  c'était 
la  A^olonté  la  plus  fanatique  qui  allait  dominer 
l'autre. 

—  Mais,  dit  Baillard,  croyez-vous  que  ce 
soit  mon  évêque  qui  m'a  envoyé  ici  P 

—  Ah  !  Léopold,  s'écria  Vintras,  il  y  a  long- 
temps que  l'Esprit  et  moi,  nous  t'attendions. 
Tu  as  dis  le  mot  libérateur.  Maintenant,  tu 
vois  enfin...  tu  vois...  tu  vois. 

H  le  répéta  trois  fois,  et  chacun  de  ces  trois 
cris,  prononcés  avec  une  exaltation  grandis- 
sante, inonda  le  cœur  de  Léopold  d'un  flot 
de  sang  plus  chaud.  C'était  comme  si  le  carac- 
tère auguste  de  sa  personnalité  lui  était  sou- 
dain révélé.  Un  roi  croyant,  sur  les  marches 
de  l'autel,  à  Reims,  quand  l'huile  sainte 
touchait  son  front,  devait  éprouver  cette  sen- 
sation :  Léopold  se  sentait  soudain  sacré. 


LV    COLLINE    INSPIRÉE  0)5 

A  ce  moment,  un  homme  boiteux,  à  grosse 
figure  poupine  et  qui  était  Lenglumé,  le  patron 
dévoué,  sortit  de  la  pièce  voisine  et  entra  dans 
l'atelier. 

—  Monsieur  est  monsieur  l'abbé  Baillard 
que  nous  attendions,  dit  le  \  oyant.  Il  va  rester 
avec  nous  (juinze  jours,  et  dans  fjuinze  jours 
il  saura  ce  que  l'Esprit  veut  de  lui. 


CHAPITRE   V 


LA   COLLINE   FÊTE  SON    ROI 


Cependant,  sur  la  colline,  aux  heures  du 
Soir  de  ce  long  mois  d'août,  assises  dans  le 
grand  jardin  de  Sion,  devant  les  autels  de  la 
sainte  Vierge  et  de  saint  Joseph  que  l'on  voit 
encore  aujourd'hui,  un  groupe  de  femmes  se 
chagrinent  qu'il  larde  tellement,  celui  qui 
savait  donner  un  aliment  à  leurs  âmes.  S(jeur 
Thérèse,  sœur  Muplirasie,  sœur  Lazarine, 
sd'urQuirin,  scjur  Marthe,  les  cinq  religieuses 
restées  lidcles  à  Lcopold  dans  le  malheur,  du 
matin  au  soir  vont  et  viennent  de  la  cuisine 
au  puits,  du  puits  aux  carrés  de  légumes,  du 
poulailler  aux  étahles,  et  du  couvent  nuv 
(juel(|ues  champs  épars,  pour  rcNcnir  à  la 
niche  de  la  chienne  aimée  de  Lé(»p(»ld,  la 
Muu^a,  comme   elle   se  nomme,   ce   «jui  veut 


98  LA    COLLINE    INSPIREE 

dire,  en  patois,  la  meilleure.  Elles  travaillent 
pour  que  leur  maître  soit  satisfait  quand  il 
reviendra.  Elles  dépensent  de  l'amour  à  pour- 
suivre la  moindre  poussière  dans  les  recoins 
des  immenses  corridors,  et  ne  posent  le  balai 
que  pour  saisir  la  bêche  et  le  râteau  ;  puis 
toutes,  elles  abandonnent  bêches,  râteaux  et 
balais  pour  prendre  le  fil  et  l'aiguille  et  repriser 
les  chasubles  et  les  nappes  de  l'autel.  Mais 
c'est  en  vain  que  le  cœur  de  ces  femmes 
cherche  son  repos  dans  les  longues  habitudes 
rurales  et  ménagères  de  leur  race,  l'inquiétude 
les  ronge. 

La  vie  matérielle  est  dure  dans  les  campa- 
gnes, et  la  vie  de  l'âme  presque  absente.  Dès 
que  l'on  construit  une  arche,  il  y  vient  à  tire- 
d'ailes,  de  tous  les  environs,  des  êtres  plus 
faibles  ou  plus  délicats.  Les  jeunes  paysannes 
accourues  dans  les  abris  de  Léopold  étaient 
naturellement  de  l'espèce  qui  a  peur  de  la  Aie 
et  de  ses  efforts,  et  qui  désire  vivre  comme 
des  enfants  à  qui  Dieu  donne  la  pâture  ;  mais 
les  plus  faibles,  les  plus  dépourvues,  on  peut 
croire,  étaient  celles-là  qui,  l'heure  venue  de 
l'éparpillement,  n'avaient  pas  osé  prendre 
leur  vol  et  s'étaient  rapprochées  de  leur  Supé- 
rieur avec  plus  de  confianca.  Qu'elles  sont 
aujourd'hui  désorientées,  mal  à  l'aise  I  Privées 


LA    COLLINE     IXSPIRKE  f)f) 

de  courir  le  monde,  comme  elles  avaient  cou- 
tume pour  leurs  quotes,  et  privées  en  même 
temps  des  soins  mystiques  de  leur  chef,  ces 
colombes  paysannes  gémissent  dans  leur  cage 
de  Sion.  Tandis  que  les  frères  Hubert  et  Mar- 
tin, bonnes  bétes  de  somme,  se  demandent 
simplement  ce  que  l'on  deviendra  demain, 
l'inquiétude  des  sœurs  s'en  va  bien  au  delà. 
Les  rêves  de  Léopold  les  ont  éveillées  à  d'au- 
tres sensations  qu'à  la  vie  machinale  du  vil- 
lage, et  cette  maison  sans  maître,  ce  couvent 
sans  directeur,  ce  travail  et  ce  repos  sans  âme 
les  accablent. 

François  et  Ouirin  sont  loin  de  pouvoir 
suppléer  auprès  d'elles  Léopold.  Platement, 
ils  se  plaignent  d'avoir  à  tenir  la  paroisse,  au 
lieu  et  place  de  leur  aîné,  quand  ils  auraient 
pu  gagner  beaucoup  d'argent  par  la  décou- 
verte des  sources  selon  la  méthode  de  l'abbé 
Paramelle.  Ils  pestent  d'ajourner  l'exploitation 
de  la  baguette  magique,  parce  que  Léopold, 
maintenant,  imagine  de  s'intéresser  à  un 
visionnaire. 

Les  jours  passaient,  l'absent  ne  donnait 
aucun  signe  de  vie.  Enfm  une  longue  lettre 
arriva.  C'était  le  soir,  dans  le  grand  jardin,  à 
l'heure  où  les  scrurs  et  les  frères  versaient  les 
derniers  arrosoirs  sur  les  carrés  de   légumes. 


lOO  L\    COLLINE    INSPIREE 

Tout  le  monde  se  rapprocha.  Quirin  et 
François,  l'ayant  lue  à  voix  basse,  firent  de 
grands  éclats  de  rire  méprisants.  Puis  ils 
commencèrent  à  relire  tout  haut,  avec  déri- 
sion, ces  feuillets  enthousiastes  où  Léopold 
leur  racontait  au  milieu  de  quels  prodiges  il 
vivait.  En  vérité,  il  choisissait  bien  son  temps 
pour  faire  de  la  mystique  !  Sœur  Thérèse  qui 
les  écoutait  ne  put  se  contenir.  Dans  le  jardin 
rempli  d'ombres,  elle  éclata  en  reproches 
véhéments.  Que  trouvaient-ils  d'impossible 
aux  faveurs  prodigieuses  que  Dieu  accordait 
k  leur  frère  ?  Elle-même,  elle  avait  été  favo- 
risée d'un  miracle,  et  c'était  lui  faire  une 
offense  personnelle  que  de  tenir  en  suspicion 
des  faits  merveilleux. 

Mais  bientôt,  sur  de  nouvelles  lettres, 
François  et  Quirin  changèrent  insensiblement 
d'attitude.  Ils  les  lisaient  et  relisaient  durant 
des  heures,  sous  les  tilleuls  de  la  terrasse,  et 
si  l'on  s'approchait,  ils  se  taisaient.  Ln  beau 
matin,  ils  annoncèrent  qu'ils  partaient  pour 
Tilly.  Peu  après,  ce  fut  le  tour  de  sœur 
Thérèse  qui,  mandée  par  eux  trois,  s'en  alla 
prendre  la  diligence  à  Nancy. 

Tous  les  vœux  de  la  petite  contrée  les 
accompagnèrent,  bien  que  l'on  ne  sût  pas  au 
juste  ce  qu'ils   allaient  chercher  si  loin.   On 


LA     COLLINE     INSPIREE  lOI 

en  espérait  du  bien  pour  la  région.  Tant  de 
fois  déjà,  ils  étaient  revenus  avec  des  ressources 
nouvelles  de  ces  mystérieuses  expéditions  ! 
Dans  tous  ces  villages  que  l'on  aperçoit  du 
haut  de  la  colline,  il  n  y  avait  quasi  personne 
qui  neùt  intérêt  à  la  prospérité  des  messieurs 
lîaillard.  La  diminution  de  leurs  œuvres  et 
du  pèlerinage  atteignait  du  même  coup  les 
aubergistes,  les  voituriers,  les  fournisseurs, 
tous  ceux  fjui  avaient  aventuré  de  l'argent 
dans  les  entreprises  de  Léopold,  mille  intérêts 
étroitement  liés  à  la  prospérité  de  Sion.  VA 
puis,  la  foule  des  âmes  dévotes  vénérait  dans 
les  trois  prêtres  d'incomparables  directeurs 
de  conscience.  A  ce  double  titre,  au  spirituel 
et  au  temporel,  ils  avaienldans  toute  la  région 
une  vaste  clientèle.  Pour  se  rendre  compte  de 
cet  état  de  choses,  il  faut  avoir  entendu  un 
vieux  paysan  dire  avec  un  respect  et  un  regret 
émerveillés:  «A  Sion,  du  temps  des  messieurs 
Baillard  !...  »  Dans  ces  villages,  Léopold 
possédait  la  double  force  seigneuriale  et  sacer- 
dotale. Beaucoup  de  braves  gens  fondaient 
sur  lui  leur  salut  dans  cette  vie  et  dans  l'autre. 
Et  chacun,  durant  ces  quelques  semaines 
d'absence,  attendit  leur  retour  avec  une  vive 
impatience  et  toutes  les  nuances  de  l'espé- 
rance, depuis  l'espérance  m>5li(juc  des  siL'urs 


I02  LA    COLLINE    INSPIREE 

jusqu'à  l'espérance  toute  positive  des  créan- 
ciers. 

Aussi  vers  la  mi-août,  quand  les  trois  frères 
et  Thérèse  annoncèrent  leur  arrivée,  ce  fut 
une  satisfaction  générale  et  l'on  prépara  une 
petite  fête.  Le  jour  venu,  dans  l'après-midi, 
M.  le  maire  Munier,  qui  d'ailleurs  était  leur 
parent,  monta  au  couvent  pour  recevoir  les 
vovageurs,  et  des  notables  l'accompagnaient, 
M.  Haye,  d'Etreval,  homme  de  bon  conseil, 
universellement  estimé  dans  le  pays,  était  là, 
avec  M.  le  maître  d'école  Morizot  et  une 
douzaine  de  braves  gens  un  peu  simples,  comme 
Pierre  Mayeur,  Pierre  Jory,  dit  le  Fanfan,  le 
jeune  Bibi  ou  Barbe  Gholion,  le  sceptique  du 
village,  et  avec  toutes  les  dévotes,  au  premier 
rang  desquelles  M"^*^'  Pierre  Mayeur,  M"^^  Jean 
Gholion,  M'"»^  Mélanie  Munier,  M"^*^  Séguin, 
la  jeune  Marie  Beausson,  la  mère  Poivre  et 
bien  d'autres.  Un  des  frères  dispersés,  qui 
venait  de  s'établir  comme  menuisier  à  Luné- 
vlUe,  le  jeune  frère  Navelet,  avait  fait  plus  de 
trente  kilomètres  pour  féliciter  son  toujours 
vénéré  Supérieur.  En  attendant  l'arrivée  de  la 
voiture,  ils  circulaient  tous  dans  le  couvent, 
à  travers  le  jardin,  en  habits  du  dimanche, 
mais  libres  de  ton  et  d'allures,  puisque  les 
maîtres  n^étaient  pas  là,    et  jugeant  tout  en 


A    COLLINE     IN.SPIlŒi: 


o3 


pavsans.  On  admirait  comme  les  chères 
^œurs  et  les  deux  frères  avaient  bien  Iravaillc 
le  jardin.  Et  c'était  vrai,  les  pommes  de  terre 
étaient  magnifiques  et  les  choux  donnaient 
les  plus  belles  espérances. 

—  Ah  î  le  pauvre  cher  homme,  soupira 
\jme  Mayeur  pensant  à  Léopold.  va-t-il  être 
content  en  voyant  son  beau  jardin  î 

Cependant,  le  long  de  la  grande  allée,  les 
malins  croisées  derrière  le  dos  avec  une  dignité 
villageoise,  le  maître  d'école  et  M.  Haye  se 
promenaient  en  causant. 

—  Monsieur  le  Supérieur  va  rentrer  dans 
une  Sion  bien  réduite,  disait  avec  un  soupir 
M.  Morizot. 

—  Penh!  répondit  M.  Haye,  les  cinq  reli- 
gieuses leur  sont  dévouées  ;  ils  ont  les  deux 
frères,  bien  vigoureux.  A  eux  sept,  voyez,  ils 
ont  pas  mal  travaillé  le  jardin. 

—  Sans  doute,  voilà  des  pommes  de  terre 
pour  leur  hiver,  mais  entre  nous,  ce  n'est 
pas  dans  leur  champ  qu^elles  ont  poussé... 

—  Que  voulez-vous  dire,  Morizot?  inter- 
rompit M.  Haye  en  arrêtant  ses  yeux  francs 
sur  le  visage  un  peu  ciuifouin  du  maître 
d'école. 

—  Ce  que  vous  savez  comme  moi.  Pour 
échapper  aux  créanciers,  Léopold  a  tout  mis 


lOa  LA    COLLINE    INSPIREE 

au  nom  des  sœurs,  et  de  plus  rien  n'est  payé. 
Tout  ici  appartient  a  la  prêteuse,  une  prêteuse 
pas  commode,  mademoiselle  L'Huillier,  vous 
savez  bien,  La  Noire  Marie,  de  Gugney. 

Oui,  M.  Haye  savait  tout  cela  aussi  bien 
que  le  bonhomme,  mais  il  écoutait  avec 
déplaisir  ce  bavardage  oli  perçait  une  secrète 
envie.  Et  posant  sa  lourde  main  sur  les  frêles 
épaules  de  son  interlocuteur  : 

—  Monsieur  Morizot,  dit-il  pour  couper 
au  court,  une  seule  chose  est  vraie,  et  vous 
avez  trop  de  bon  sens  pour  ne  pas  le  voir  : 
c'est  l'intérêt  de  tout  le  pays  que  monsieur  le 
Supérieur  rétablisse  ses  affaires. 

A  cette  minute.  Bibi  Cholion  accourut  au 
jardin  annoncer  qu'on  distinguait  dans  la 
plaine  la  voiture.  11  fallait  encore  une  bonne 
demi-heure  avant  qu'elle  atteignît  le  plateau. 
Les  gamins  et,  à  leur  tête,  une  fillette  d^une 
douzaine  d^années,  Thérèse  Beausson,  se 
portèrent  à  sa  rencontre  au  bas  de  la  côte. 
Et  toutes  les  personnes  d'âge  se  groupèrent 
devant  le  couvent,  sous  les  tilleuls,  pour 
recevoir  les  voyageurs  chez  eux  et  leur  faire 
ainsi  plus  dTionneur.  Dans  leurs  costumes  du 
dimanche  et  avec  leurs  attitudes  compassées, 
ces  clients  et  amis  avaient  un  peu  Tair  de  ces 
groupes  qui,  sur  le  seuil  de  léglise,  attendent 


LV    COLLINE    INSPIREE  lOO 

la  famille  pour  une  messe  du  bout  de  Tan, 
après  un  décès.  Mais  quand  la  voiture  parut, 
ce  fut  tout  de  suite,  un  changement. 

—  Bonnes  nouvelles  !  criait  François  en 
agitant  son  chapeau. 

Il  sembla  qu'un  courant  d'air  balayait  le 
brouillard,  et,  dans  le  même  moment,  Bibi 
Cholion  sonnait  la  cloche  pour  avertir  les 
gens  occupés  dans  les  champs  du  retour  de 
leur  pasteur. 

Léopold,  beau  comme  un  évéque,  tendait 
les  mains  h.  droite,  à  gauche,  solide,  et  tout 
rayonnant  de  merveilleuses  espérances.  Oui- 
rin,  François,  Thérèse,  en  sautant  à  terre 
avant   lui,  disaient  de  toutes  les  manières: 

—  Bonnes  nouvelles,  bonnes  nouvelles  ! 
comme  des  chasseurs  (jui  rentrent  avec  leurs 
carniers  pleins. 

Quelles  étaient  ces  bonnes  nouvelles  qui 
transfiguraient  les  l^iiillard?  Ni  le  maire,  ni 
M.  Haye,  ni  .M.  Morizot  ne  posèrent  de 
(|uestions:  c'étaient  des  paysans  bien  élevés, 
et  puis  Léopold  savait  maintenir  des  distances 
entre  lui  et  les  plus  fidèles  de  ses  paroissiens. 
Sous  les  tilleuls  devant  l'église,  on  avait 
porté  le  fauteuil  où  s'asseyait  dans  ses  tour- 
nées (le  confirmation  Monseigneur  de  Nancy. 
Léopold  y  prit  place  et  commença  de  poser  des 


I06  LA    COLLINE    INSPIREE 

questions  au  maire  et  aux  notables  sur  l'état 
spirituel  de  Sion  et  de  Saxon,  comme  eût  pu  le 
faire  Sa  Grandeur.  Ses  yeux  de  feu  et  qui  s'en 
allaient  toujours  vers  l'invisible,  faisaient  le 
plus  étonnant  contraste  avec  son  parler  plein 
de  douceur  et  d'onction.  Il  était  manifeste- 
ment moins  soucieux  de  connaître  de  fâcheux 
désordres  que  de  louanger  ceux  qui,  par  leur 
présence,  venaient  lui  apporter  une  preuve 
de  fidélité. 

Sur  l'appel  des  cloches,  on  continuait  d'ar- 
river. Bien  qu'au  mois  d'août  les  travaux  de 
la  culture  retiennent  aux  champs  les  villageois , 
il  n'y  eut  guère  de  maison  qui  ne  déléguât 
l'un  des  siens  pour  aller  féliciter  de  son  retour 
Monsieur  le  Supérieur.  Aux  yeux  de  tous  ces 
paysans,  la  présence  de  celui-ci,  l'absence  de 
celui-là,  étaient  d'une  grande  signification, 
et  ils  voyaient  dans  ce  petit  cercle,  non  pas 
seulement  sur  qui  les  Baillard  pouvaient 
compter,  mais  sur  quoi,  et  quel  crédit  leur 
demeurait. 

Les  trois  prêtres  se  multipliaient  en  bonne 
grâce,  chacun  avec  son  génie  propre.  Au 
soir  tombant,  les  gens  redescendirent  au 
village,  fort  satisfaits  de  la  réception,  bien 
influencés  par  le  grand  air  de  Léopold,  qui 
ne   leur  avait  jamais   paru    si  épiscopal,    et 


LA    COLLINE    INSPIREE  IO7 

surtout  très  mtrigués,  se  demandant  quelles 
pouvaient  bien  être  ces  bonnes  nouvelles 
sur  lesquelles  les  voyageurs  avaient  été  si 
discrets. 

Et  maintenant  c'est  l'heure  intime,  l'heure 
du  crépuscule.  Il  ne  reste  plus  au  couvent 
que  les  sœurs  et  les  frères,  pauvres  gens, 
fleurs  de  fidélité  et  de  timidité  devant  la  vie. 
Le  moment  du  souper  est  venu  et  les  ras- 
semble tous  dans  la  cuisine.  Frère  Martin  et 
frère  Hubert  se  sont  placés  modestement  au 
bas  bout  de  la  table.  Léopold  a  mis  à  sa 
droite  sœur  Thérèse,  à  sa  gauche  la  sœur 
Euphrasie,  une  grande  fille  de  vingt-quatre 
ans,  au  regard  ferme  et  triste.  De  chaque 
coté  de  Quirin,  s'assoient  ses  collaboratrices 
de  Sainte-Odile,  sœur  Quirin  et  sœur  Marthe  : 
auprès  de  François,  la  sœur  Lazarine,  qui 
lient  l'école  de  petites  filles  de  Saxon. 

Comme  ils  sont  contents  !  Pour  la  première 
fois,  depuis  la  grande  dispersion  et  depuis 
qu'ils  ont  formé  un  nouveau  foyer,  ils  reçoi- 
vent leur  Supérieur.  Autour  de  la  table,  sous 
la  pauvre  lumière  d'une  lampe,  ils  forment 
une  petite  société  d'amis  vérifiés  par  le  mal- 
heur. Paysage  charmant  et  singulier  que  cette 
labiée  de  prêtres,  de  frères  et  de  nonnes,  un 
très  vieux  paysage.  Tous  ces  gens  rassemblés 


I08  LA    COLLIXF.    INSPIRÉE 

là,  avec  leurs  soutanes  fatiguées,  leurs  robes 
à  liserés  bleus,  leurs  collerettes,  leurs  larges 
manches  retroussées  et  leurs  cornettes,  font 
moins  penser  à  des  gens  d'église  qu'à  des 
terriens  de  l'ancienne  France.  A  leurs  traits, 
à  la  rudesse  de  leurs  manières,  à  la  franchise 
salubre  de  leurs  attitudes,  on  croirait  voir  un 
de  ces  tableaux  où  le  grand  artiste  Le  Nain 
peignait  des  paysans  du  dix-septième  siècle, 
assis  autour  d'une  table  avec  du  vin  et  des 
femmes  pour  les  servir. 

Toutes  ces  religieuses  semblaient  avoir  le 
même  âge,  une  trentaine  d'années  environ. 
Déjà  la  vie  avait  usé  leurs  traits  et  fané  chez 
elles  toute  beauté  physique,  mais  dans  le  fond 
de  leurs  yeux  demeurés  jeunes  on  voyait  la 
plus  charmante  simplicité  rustique,  une  sensi- 
bilité douce  et  le  désir  de  prévenir  toutes  les 
volontés  de  leurs  prêtres.  De  fois  à  autre, 
l'une  d'elles  se  levait  pour  aller  prendre  un 
plat  sur  le  feu  et  pour  remplir  un  pot  de  vin 
qu'elle  versait  dans  les  verres.  On  entendait 
crier  sous  les  couteaux  les  larges  miches  de 
pain  de  ménage.  Ils  mangeaient  grossièrement 
et  fortement,  en  vrais  ruraux  ;  ils  eussent 
fourni  à  des  citadins  une  impression  un  peu 
animale  et  comme  d'un  troupeau  dont  toute 
la  beauté  tient  dans  la  santé  et  dans  la  robus- 


LA     CULLI.Nt     INSPIREE  I OQ 

tesse.  -Mais  qu'il  y  a  de  sérieux  et  même  de 
noblesse  dans  leurs  physionomies  et  dans 
leurs  attitudes!  Ce  qui  donne  sa  couleur 
unique  et  profonde  au  tableau,  c'est  que  ces 
gens  sont  rassemblés  pour  débattre  les  intérêts 
matériels  les  plus  terre  à  terre,  en  même 
temps  que  les  plus  folles  aspirations  religieu- 
ses. Ils  boivent,  ils  mangent,  mais  surtout  ils 
sont  penchés  vers  Léopold,  dans  un  même 
mouvement  d'admiration  et  de  curiosit»'. 

Ln  sourire  d'e\trênie  bienveillance  ne  quitte 
pas  ses  lèvres,  le  sourire  des  images  de  piété, 
celui  que  les  petits  hvres  d'hagiographie  pré 
tcnt  aux  ??aints  personnages  de  jadis.  Tout  à 
coup,  il  frappe  avec  son  couteau  sur  son 
verre.  Chacun  se  tait  et  lui,  d'une  voix  solen- 
nelle : 

—  iiéjouissez-vous,  mes  chers  fils  et  mes 
clares  filles:  nous  vous  rapportons  des  trésors 
matériels  et  moraux  qui  dépassent  vos  plus 
audacieuses  prières.  A\ant  peu,  nos  ennemis 
et  ceux  qui  nous  ont  reniés  vont  cruellement 
se  mordre  les  doigts.  Nous  aurons  à  prier 
pour  eux.  Trop  tard,  peut-être!  et  je  ne 
I ('ponds  pas  de  la  complaisance  de  Dieu... 
M;h<  t«»ut  cel.i,  je  l'expliquerai  bientôt  dans 
\r  (l<'lail  ;  je  le  déploierai,  le  8  septembre. 
pour  la  fête  de  la  Nativité  de  la  \  ierge,  devant 


IIO  LA   collim;   inspirke 

tout  le  peuple  assemblé.  Ce  soir,  comme  je 
ne  veux  pas  vous  laisser  dans  une  trop  cruelle 
attente^  et  pour  répondre  à  vos  filiales  impa- 
tiences, mes  chers  enfants,  j'autorise  notre 
cher  et  éloquent  François  à  soulever  un  peu 
le  voile. 

Alors  le  grand  François  commença  de 
dérouler,  sous  les  yeux  de  ce  petit  cercle 
prédisposé  à  tout  croire  par  le  mysticisme  et 
la  détresse,  le  récit  merveilleux  de  leur  séjour 
à  Tilly,  un  long  chapitre  de  la  Légende  dorée 
ou  des  Mille  et  une  i\in/s,  l'énumération  des 
prodiges  qu'ils  venaient  de  voir  au  sanctuaire 
de  Vintras  :  voix  mystérieuses  venues  du  ciel, 
hosties  sanglantes  et  couvertes  d'emblèmes 
apparues  tout  à  coup  sur  l'autel,  calices  vides 
soudain  remplis  de  vin,  colombe  qui  venait 
se  poser  sur  l'épaule  du  prophète  et  frôler  du 
bec  son  oreille  quand  il  parlait  à  ses  disciples, 
parfum  de  lis,  de  rose  et  de  violette  envahis- 
sant le  sanctuaire.  Tous  ces  miracles,  François 
les  contait  avec  de  beaux  mots  caressants  et 
brillants,  comme  il  y  en  a  sur  les  images  de 
piété,  des  mots  qui  sont  de  la  poésie  pour  les 
chères  sœurs  et  qui  soulevaient  leur  étonne- 
ment  et  leur  admiration,  qui  leur  arrachaient 
des  exclamations  en  patois  et  des  remercie- 
ments à  la  Vierge.    Puis,  petit  à  petit,   à  me- 


LA     COLLINE     INM'IHLL  1  I  1 

sure  qu'il  s'éloignait  des  belles  phrases  qu'il 
avait  préparées,  à  mesure  qu'on  l'inlerrompail 
(le  questions,  mangeant  et  parlant  tout  à  la 
lois,  il  reprenait  ses  mots  rudes,  ses  images 
à  lui,  et,  au  lieu  du  ton  de  prédicateur,  son 
accent  de  terroir  : 

—  Bien  sûr,  mes  chères  sœurs,  qu'il  y  en 
a  dans  le  pays  fjui  diront  :  a  Qu'est-ce  que 
nous  raconte  là  ce  grand,  avec  son  imagina- 
lion  aussi  haute  et  pas  plus  sage  que  sa  tctei'  » 
Vous  leur  répondrez  ce  que  vous  savez  bien, 
qu'à  l'arrivée  des  lettres  de  Léopold  j'ai 
d'abord  ri  dans  le  grand  jardin,  et  que  j'ai 
engagé  avec  lui  un  combat  c[uasi  à  1  épée, 
jiar  correspondance.  Enfin,  j'ai  voulu  voir  de 
mes  yeux.  Je  suis  allé  à  Tilly.  Me  revoilà. 
Tout  ce  (jue  je  vnus  raconte,  j'ai  1  ai  vu  et 
entendu,  et  a\ec  moi,  avec  nous  (|uatre,  plus 
de  (juarante-six  personnes,  [)armi  K'S(|uelIcs 
•  les  prêtres,  des  comtes  et  des  marquis.  \  iii- 
Iras,  aussi  vrai  que  je  regarde  celte  chandelle, 

est  un  miracle  î  et  je  crois  en  lui  comme  je 
1  rois  en  Dieu.  Il  n'a  [)as  fait  plus  d'études 
(|ue  vous,  mon  bon  (rrre  Hubert,  et  tous  les 
jours,  pendant  deux  heures  et  demie,  il  parle 

iir  toutes  les  malières  de  la  thé(>logie.  .sans 
éprouNri-  aucun  besoin  de  tousser  ni  de  cra- 
chtr,    ni  parailrc  jjimais  plus  fatigué  à  la  lin 


112  LA     COLLINE    INSPIREE 

qu'au  commencement.  Mais  ce  qui  prouve 
tout  à  fait  qu  il  est  inspiré  de  Dieu,  c'est 
qu'il  ne  sait  lui-même  ce  qu'il  dit  et  qu'il 
ne  l'apprend  qu'après  son  discours  de  ceux 
qui  Font  entendu  et  à  qui  il  le  fait  ré- 
péter... 

C'était  charmant  d'écouter  François  et  de 
voir  comment,  au  fond  limpide  de  ces  sortes  de 
nature  qui  ne  pensent  qu'à  admirer  et  à  ser- 
vir, se  forme  une  inébranlable  conviction.  Il 
présentait  le  type  idéal  du  clerc  et  de  l'écu- 
yer.  On  l'aurait  vu  indifleremment  sur  la 
paille  de  la  rue  du  Fouarre,  écoutant  les  le- 
çons d'Abélard,  ou  couché  en  travers  de  la 
tente  du  chevalier  son  suzerain.  Mais,  en  même 
temps,  c'était  un  beau  diseur,  un  voyageur  qui 
arrive  de  loin  et  désireux  de  produire  son 
effet.  Aussi  avait-il  bien  soigneusement  gardé 
pour  la  fm  l'énuméralion  des  hautes  dignités 
dont  ils  revenaient  revêtus  : 

—  Il  y  aura  vingt  nouveaux  pontifes  pour 
la  liégénération,  qui  arrivera  bientôt,  et  nous 
sommes  du  nombre,  nous  trois  !  Mon  frère 
Supérieur  (il  montrait  Léopold)  est  établi  par 
Dieu  Pontife  d'Adoration,  et  mon  jeune  frère 
(il  désignait  Quirin)  Pontife  de  l'Ordre,  \otre 
sœur  Thérèse  est  sacrée  miraculeusement,  elle 
aussi,  pour  être  la  fondatrice  et  la  supérieure 


IV     COIMNE     INSPIHKf  T  T  ."^ 

(1  un  nouvel  ordre  de  femmes,  peut-èlre  le  seul 
qui  existera  dans  le  nouveau  règne  de  Jésus- 
Christ.  Ce  sera  la  ConrjréfjfUion  des  Damrs 
libres  et  très  pieuses  du  miséricordieux  amour 
du  Cœur  divin  de  Jésus.  Désormais  notre 
sœur  s'appelle  Madame  Léopold-Marie-Thérèsc 
(lu  Saint-Esprit  de  Jésus.  Et  moi,  qu'est-ce 
<|nc  je  suis  '}  Je  suis  établi  Pontife  de  Sa- 
gesse. 

Pontife  de  Sagesse  !  Sur  ces  mots,  François 
éclata  d'un  gros  rire. 

—  \  ous  êtes  bien  étonnés  !  Je  l'ai  été  plus 
que  vous.  Mais  le  prophète  m'a  dit  :  «  On 
vous  a  appelé  fou,  parce  que  vous  étiez  fou  de 
la  folie  de  Jé^^us-Christ.  )j  En  voila  des  mer- 
veilles î 

Ce  fut  un  transport  d'admiration.  Les 
sœurs  et  les  frères  se  pressaient  avec  'délice  à 
l'entrée  de  celle  vie  de  félicité,  sans  aucun 
étonnement  car  la  sainte  N  ierge  devait  bien 
ces  rétributions  au  zèle  de  son  serviteur  Eéo- 
pold,  mais  avec  une  jubilation  de  spectateurs 
(|uc  le  drame  satisfait.  Assise  au\  pieds  de 
I*'rançuis,  la  chienne  Mouva  participait  joyeu- 
sement au  tapage.  Elle  ne  le  perdait  pas  des 
Ncux  et,  sans  souci  des  paroles,  à  charpie  f«»is 
que  loralcur  lançait  le  bras  en  avant,  elle  s'é- 
lançait    clic    au<«i.    comme    pour   happer   un 


Il/l  LA    COLLOE    INSPIRÉE 

morceau.  Quand  tout  le   monde  s'exclamait, 
elle  ne  se  gênait  pas  pour  aboyer... 

François  n'avait  garde  de  s'arrêter.  Excité 
par  l'eflet  qu'il  produisait  et  par  l'excellence 
du  modeste  repas,  il  retrouvait  sa  drôlerie  de 
jeune  paysan,  une  drôlerie  toute-puissante  sur 
des  assemblées  de  village,  où  le  goût  du  mer- 
veilleux n'a  d'égal  que  le  goût  de  la  farce. 
Après  avoir  entraîné  ses  auditeurs  dans  la  ré- 
gion des  prestiges,  il  les  ramena  tout  d'un 
coup  dans  une  réalité  plaisante.  Ce  fut  Thé- 
rèse Thiriet  qui  fournit  une  matière  à  sa  verve 
aimable  et  rieuse. 

—  Vous  savez  qu'autrefois  je  ne  m'enten- 
dais guère  avec  notre  sœur  Thérèse.  J'ai  même 
eu  des  mots,  à  cause  d'elle,  avec  mon  frère 
Supérieur.  Aujourd'hui,  tous  les  nuages  sont 
dissipés  ;  nous  sommes  devenus,  elle  et  moi, 
de  grands  amis.  Cintras  a  fait  encore  ce  mi- 
racle. Mais  ça  n'a  pas  été  tout  seul,  n'est-ce 
pas,  ma  sœur? 

Sœur  Thérèse  fixait  sur  lai  en  souriant  un 
regard  indéfinissable,  oij  il  pouvait  y  avoir  les 
sentiments  complexes  d'une  religieuse  pour 
un  prêtre,  d'une  jeune  paysanne  pour  un 
loustic,  et  surtout  un  sentiment  royal  de  su- 
périorité bienveillante. 

— Notre  sœur,  continuait  le  grand  François, 


I. v   coi.lim:    i\?-i'iiu;k  llo 

a  été  liumiliée  dans  un  discours  cxlahVjur', 
comme  elle  ne  l'a  jamais  été.  Son  orgueil,  sa 
désobéissance,  ses  mensonges,  sa  mauvaise 
tt'te  lui  ont  été  reprochés.  Le  prophète  la  con- 
fessée publiquement,  cependant  en  termes  gé- 
néiaux.  Je  nui  jamais  vu  accabler  (juehju  un 
de  la  sorle.  Elle  disait  dans  ce  moment: 
<(.  Noilà  bien  ce  (|ue  monsieur  l^rançois  jîail- 
lard  m'a  si  souvent  reproclié  ;  il  est  sans  doute 
bien  content  d'entendre  tout  cela.  » 

On  assistait  là  à  une  de  ces  séances  plai- 
santes, comme  on  en  voit  aux  veillées  lor- 
raines, oii  les  filles  et  les  garçons  échangent 
des  facéties  et  des  bouts  rimes.  C'était  une 
véritable  séance  de  (/aï(\  oh  François  daïait  la 
religieuse.  Tous  ces  paysans  étaient  enchantés  ; 
Quirin  lui-mrme  avait  déridé  son  petit  visage 
sérieux  d'avoué,  et  l'allégresse  générale  avait 
gagné  Léupold. 

Vn  fumet  barbare  s'exhalait  de  la  scène,  lu, 
beauté  profonde,  son  caractère  lui  venait,  non 
pas  du  décor,  mais  des  âmes.  Dans  ce  cou- 
vent, remis  en  étal  peu  avant  par  les  frères 
Haillard.  cortaiiis  objets  lro[)  neufs,  telle  mé- 
canique, un  moulin  à  raï'L',  un  réveil-matin, 
détonnaient,  mais  on  y  respirait,  conmie  une 
<'hose  visantectdansla  fornio  l.-i  pbi'^  spontanée, 
la  foi  des  populations  primitives  de  cette  terre. 


I  I  0  LA    COLLINE    INSPIREE 

Cependant  Léopold  n'était  pas  homme  à 
supporter  longtemps  le  caractère  profane  que 
prenait  la  petite  réunion.  Et  pour  relever  les 
esprits  : 

—  Sœur  Thérèse,  dit- il.  chantez-nous  le 
cantique  de  nos  processions. 

La  religieuse  se  leva.  C'était  une  fille  de 
taille  moyenne  et  dont  les  formes  gracieuses 
se  révélaient  sous  la  bure  épaisse  de  sa  robe. 
Les  voyages  et  la  gloire  de  son  miracle  avaient 
un  peu  gâté  son  bon  naturel  en  lui  donnant 
un  certain  goût  delamiseen  scène  et  deTefiet. 
Elle  se  tint  droite  et  silencieuse  plusieurs  mi- 
nutes. Sa  personne  élancée,  ses  yeux  bleus  et 
fixes  lui  donnaient  lapparence  d'une  statue 
d'église.  Mais  onla  voyait  respirer  doucement, 
et  il  semblait  que  sous  les  yeux  de  tous  l'en- 
thousiasme l'envahît.  Enfin,   elle  commença  : 

Par  les  chants  les  plus  magnifiques, 
Sion  célèbre  ton  Sauveur  ; 
Exalte  dans  tes  saints  cantiques 
Ton  Dieu,  ton  chef  et  ton  pasteur; 
Prodigue  aujourd'hui  pour  lui  plaire 
Tes  transports,  tes  soins  empressés. 
Jamais  lu  n'en  pourras  trop  faire, 
Tu  n'en  feras  jamais  assez. 

Et  tous  reprirent  en  chœur  les  dernières  pa- 
roles : 

Jamais  tu  n'en  pourras  trop  faire, 
Tu  n'en  feras  jamais  assez. 


LA     COLLINE     INSPIRKE 


La  médiocrilé  de  ces  strophes  composées 
pour  les  pèlerins,  qui  les  égrènent  encore  en 
parcourant  les  sentiers  de  la  colline,  ne  pou- 
vait pas,  non  plus  que  lacccnt  lorrain  de  la 
chanteuse,  désenchanter  ce  petit  monde.  La 
sœur  Thérèse  avait  dans  toute  sa  personne 
une  sorte  de  perpétuelle  émotion  trop  puis- 
sante, et  sa  voix  traduisait  si  bien  ce  frémis- 
sement intérieur!  Celait  la  lille  de  Jephtéqui 
s'en  va  au-devant  de  son  père  avec  des  tam- 
bours et  des  firilcs  ;  c'était  la  confiance,  la 
jeunesse,  la  fantaisie  précédant,  accompagnant 
les  mornes  et  dures  passions  :  c'était  une  fille 
spirituelle  célébrant  le  retour  et  la  victoire  de 
riiomme  dont  nul  n'a  pu  courber  le  front.  El 
lui,  en  la  regardant,  il  songeait  aux  prophé- 
lesses  de  la  Bible,  à  Myriam,  sœur  de  Moïse, 
(jui  fut  une  musicienne  exaltée,  chantant  et 
menant,  un  tambourin  à  la  main,  le  clui'urdes 
femmes  dansantrs  :  à  Deborah,  la  vierge  guer- 
rière, que  Ton  appelait  l'abeille  d'Kphraïm  et 
qui  siégeait  sous  un  palmier  dans  la  montagne; 
à  Oulda  qui  pardonnait  ;  à  Noadja  de  qui  l'on 
ne  sait  (|ue  le  nom  cité  par  Néhémie,  et  il  dc- 
mand  lit  à  cett<^  anie  favorisée  de  l'élever  dans 
h's  N(»n"^  du  cirl . 

(le  fui  là  I«^  liaiil  m. .mont  de  la  soirée,  un 
de    ces    moment    sonnrrs    où    IT'tre    le    plus 


I  1 8  LA    COLLINE    INSPIREE 

morne  connaît,  sent  palpiter  son  âme.  L'Es- 
prit de  la  colline  remplissait  cette  pauvre  cui- 
sine. A  celte  minute,  ces  religieuses,  autour 
de  cette  table,  apparaissaient  bien  autres  qu'on 
ne  les  vit  jamais  au  dehors.  Elles  avaient  des 
figures  que,  seuls,  les  Baillard  leur  surprirent 
jamais.  Il  semblait  qu'une  lumière,  visible  k 
travers  leurs  visages  et  venue  des  profondeurs 
de  l'âme,  les  transfigurât.  Et  Thérèse,  entre 
toutes,  brillait  avec  le  plus  d'éclat,  les  yeux 
plus  vastes  et  toute  traversée  par  des  éclairs 
d'amour  et  de  plaisir.  Laissant  les  autres  sœurs 
verser  le  vin  et  faire  le  service,  elle  déposait 
aux  pieds  de  son  maître  le  globe  étincelant 
des  émotions  de  ce  petit  cénacle.  Il  y  avait 
de  la  magicienne  dans  cette  paysanne  coiffée 
du  bandeau  des  religieuses.  Jeune  encore,  elle 
cachait  sous  sa  coiffe  de  nonne  la  mèche  éche- 
velée  que  nos  vieilles  prophétesses  lorraines 
livrent  au  Aent  du  sabbat.  Dans  son  cantique, 
un  mot  entre  tous,  ce  mot  de  Sion,  perpé- 
tuellement répété  de  strophe  en  strophe,  exer- 
çait sur  Léopold  une  action  prestigieuse.  Sion, 
c'était  pour  ce  grand  Imaginatif  la  Jérusalem 
terrestre  et  la  Jérusalem  céleste;  c'était  sa 
montagne,  son  église  et  son  pèlerinage;  c'était 
plus  encore,  et,  dans  ce  beau  mot,  il  plaçait 
le  sentiment  de  l'infini   qu'il  portait  en  lui. 


Fv   colli.m:   inspihei:  i  i  r) 

Lorsque  ces  magiques  svllahes,  chartrces  d'une 
si  riche  émotion,  se  mêlaient  au  sourtle  har- 
monieux de  la  miraculée,  il  semblait  qu'il 
subît  une  incantation. 

Dehors,  sous  la  nuit,  régnent  la  défiance, 
riioslililé,  et  aux  quatre  coins  du  plateau 
s'étend  le  beau  domaine  perdu  qui  trouble  en 
Léopold  l'homme  de  désir.  Mais  comme  une 
action  de  grâce,  le  chant  de  Thérèse  éclate 
pour  annoncer  à  la  sainte  colline  Tinlerven- 
tion  mystérieuse  du  ciel.  L'univers  en  est 
modifié.  Une  Saga  du  Nord  raconte  qu'une 
devineresse  chantait  à  midi  l'air  de  la  nuit, 
et  si  loin  que  son  chant  portait,  les  ténèbres 
s'établissaient.  Ainsi  de  Thérèse  :  tant  qu'elle 
chante  et  si  loin  que  va  son  chant,  Léopold 
est  Pontife  et  Uoi. 

Quand  la  religieuse,  épuisée,  se  lut.  Léopold 
rouvrant  les  yeux  se  leva  et  dit  avec  un  ac- 
cent prulond  : 

—  Mes  chers  frères  et  mes  chères  sœurs, 
allons  remercier  la  Vierge. 

Son  cœur  déborde  d'amour.  A  Tilly,  dans 
un  éclair,  il  vient  de  recevoir  toute  fulgurante 
la  réponse  à  la  terrible  question  qui  depuis 
dos  mois  se  posait  dînant  hii  et  (ju'il  n'osait 
même  pas  se  formuler  nettement:  ((  I^ourcjuclle 
tache   désormais   puis-je  \ivre;*  Oue  construi- 


I-^iO  LA    COLLINE    INSPIREE 


rai-je?Au  nom  de  quoi  vais-je  quêter:^»  Celte 
doctrine  mystérieuse  de  Tilly,  la  justification 
par  l'amour,  c'est  de  toute  antiquité  qu'elle 
repose  dans  ce  cœur  clérical  formé  à  Borville 
par  des  générations  catholiques.  Elle  a  fait 
explosion  dans  cet  homme  malheureux,  au 
fond  de  sa  pauvre  cellule  de  Bosserville, 
quand  il  répétait  à  Dieu  :  «  Ne  suis-je  pas  un 
cœur  juste?  Vois  mon  cœur,  juge-le  et  donne 
moi  un  signe.  »  A  Tilly,  il  l'a  reconnue  comme 
un  désir,  comme  une  foi  qui  reposait  en  lui 
depuis  toujours.  Vintras  l'a  confirmée,  étayée 
par  des  prodiges.  En  quelques  semaines,  au- 
près de  l'Organe,  une  certitude  mystique  vient 
de  l'envahir  avec  une  puissance  prodigieuse, 
et  de  le  mettre  tout  en  émoi.  Elle  va  éveiller  en 
lui  quelque  chose  de  tout  nouveau  et  d'idyl- 
lique, l'idée  du  bonheur;  elle  la  dégage,  la 
fait  monter  à  la  surface.  Maintenant  Léopold 
conçoit  comment  pourrait  se  faire  la  satisfac- 
tion de  son  âme.  Ce  n'est  plus  de  construire 
des  édifices,  mais  de  construire  des  temples 
vivants.  Le  prêtre  bâtisseur  s'élève  k  un  degré 
supérieur  :  il  veut  former  des  âmes,  présenter 
à  Dieu  une  compagnie  de  saints.  Et  quel 
beau  sens  nouveau  à  donner  au  pèlerinage! 
Quel  fructueux  motif  de  quête! 

Tous  s'étaient  agenouillés  dans  les  ténèbres 


LA     fOLI.INF.     INSPIUKE  I  *?  I 

de  la  chapelle.  Les  trois  l^aillard  rcmcrclèrenl 
k  haute  voix  la  \  ierge  de  la  profusion  des 
grâces  qu'ils  avaient  trouvées  à  Tilly,  et  de  les 
avoir  choisis  pour  être  sur  cette  colline  les 
apôtres  du  règne  de  l'Esprit. 

C  est  ainsi  qu'aux  jours  de  jadis,  ici  même, 
les  chevaliers  revenus  de  la  croisade,  et  dont 
les  dames  pouvaient  croire  que  leurs  prières 
les  avaient  soutenus,  racontaient,  sous  de 
beaux  regards  émerveillés,  les  prodiges  et  le? 
profils  de  leur  expédition,  tout  en  buvant 
force  hanaps,  puis  dévotement  priaient  Notre- 
Dame  de  Sion,  ayant  derrière  eux  un  démon 
narquois. 


CHAPITRE  M 


LA  PROCESSION  DU  8  SEPIEMBKE 


Ces  confidences  singulières  des  frères  Bail- 
lard  ne  lardèrent  pas  à  glisser  le  long  des 
pentes  de  la  colline,  et  l'on  se  répétait  dans 
les  villages  que  Léopold  allait  dire  des  choses 
extraordinaires  le  jour  de  la  fête  de  Sion,  (jui 
Q  lieu,  chaque  année,  pour  la  Nativité  de  la 
Vierge. 

Ce  j(»ur-là,  au  temps  des  ducs,  c'était  une 
fête  nationale,  organisée  et  présidée  par  les 
pouvoirs  publics.  Les  notables  de  \ézelisc  in- 
vitaient le  sieur  Curé  et  les  Révérends  Pères 
Minimes  et  Capucins,  et  enjoignaient  aux 
corps  de  métiers  d'assister,  chacun  sous  leur 
bannière,  à  la  procession,  pour  obtenir  de 
Dieu  un  temps  favorable  aux  fruits  de  la  terre 
et    pour    porter    à    Notre-Dame   de   Sion    un 


124  LA.    COLLINE    INSPIREE 

cierge  de  cire  blanche.  Défense  à  tous  de  cau- 
ser ni  de  quitter  les  rangs,  à  peine  de  deux 
francs  d'amende,  pendant  ladite  procession 
longue  de  seize  kilomètres.  Des  citoyens  délé- 
gués y  veillaient  avec  les  sergents  de  ville  — 
Aujourd'hui,  c'est  en  toute  liberté  que  la  foule 
vient  à  la  date  traditionnelle  processionner 
sur  le  plateau  ;  les  antiques  disciplines  ont 
été  rompues,  mais  les  mêmes  forces  demeu- 
rent. 

Malgré  la  curiosité  excitée  par  tous  les 
bruits  qui  couraient  sur  les  révélations  atten- 
dues, on  répondit  peu  à  l'appel  des  Baillard. 
Une  des  premières  personnes  arrivées  fut  un 
excellent  prêtre,  monsieur  Magron,  curé  de 
la  petite  paroisse  de  Xaronval,  jadis  camarade 
de  Léopold  au  séminaire,  et  qui  n'avait  jamais 
cessé  de  lui  témoigner  une  déférence  affec- 
tueuse, d'année  en  année,  toutefois,  plus 
timide  et  plus  épouvantée. 

Sans  discerner  l'anxieuse  tristesse  dont  était 
empreint  le  Aisage  naturellement  chétil  et 
souffreteux  de  son  ami,  Léopold  s'approcha 
de  lui,  les  mains  tendues  : 

—  Merci,  mon  très  cher,  d'être  venu,  lui  dit-il. 

—  Ne  me  remerciez  pas,  répondit  l'autre, 
mais  écoutez-moi. 

Et  le  tirant  à  part  : 


I.V     COI.MNF     INSPIRKK  lO.) 

—  Je  serai  peiit-iHre  le  seul  pnHre  ici  au- 
jourd'hui, et  si  je  ne  suis  pas  le  seul,  nous 
serons  bien  peu  nombreux  parmi  nos  confrères. 
Soyez  prudent,  Léopold;  vous  ne  savez  pas 
ce  qui  vous  menace  :  Monseigneur  est  de  nou- 
veau exaspéré  contre  vous.  Il  a  su  votre  séjour 
à  Till y.  L'évêque  de  Bayeux  lui  en  a  écrit,  averti 
par  un  chanoine  avec  qui  vous  avez  voyagé, 
list-ce  vrai:*  Vous  voyez  que  notre  évêque  est 
bien  renseigné.  Que  la  cérémonie,  aujourd'hui, 
soit  comme  toutes  les  autres;  qu'il  n'y  ait 
rien  à  y  reprendre;  qu'il  ne  s'y  passe  rien 
(jue  l'on  puisse  rapporter  Ik-bas  contre  vous. 
Ne  parlez  pas  surtout,  c'est  votre  frère  qui 
vous  en  supplie. 

—  \  ous  avez  donc  oublié,  Magron,  celte 
phrase  (jue  nous  admirions  tant  au  séminaire  : 
a  Le  silence  est  le  plus  grand  des  supplices; 
jamais  les  saints  ne  se  sont  tus.  » 

—  I^t  vous,  Léopold,  vous  oubliez  le  grand 
mol  de  saint  Paul  (jue  nous  admirions  éga- 
lomont  :  a  Ltant  lié,  je  suis  libre.  » 

Mais  déjà  Léopold,  hautain  et  résolu, 
allait  à  d'autres  arri\anl<. 

Deux  ou  trois  cents  personnes  jhi  plus 
étaient  venues  des  villages  voisins  ou  dos 
petites  villes,  de  \ézclise,  de  Ha  von.  même  de 
Charmes  et  de  Mi  recourt.  ;\u  pied  de  la  côte 


^oX)  LA    COLLINE    INSPIREE 

hop  raide,  leurs  voitures  a  échelles  les  atten- 
daient, rangées  sur  le  bord  de  la  route,  près 
de  la  ferme  de  la  Censé  Rouge.  Et  sur  l'étroit 
plateau,  c'était  le  décor  habituel,  le  décor  de 
chaque  jour  d'ailleurs,  sauf  que  Ton  voyait, 
ça  et  là,  des  tables  couvertes  de  serviettes 
blanches  où  reposaient  des  paniers,  et  quel- 
ques pauvres  échoppes  qui  étalaient  des 
images  pieuses,  des  saints  d'Epinal,  maintenus 
contre  le  vent  par  des  cailloux.  L'été  venait 
d'être  extrêmement  pluvieux,  et,  au  8  sep- 
tembre, c'était  déjà  un  grand  ciel  froid  d'ex- 
trême automne,  oi^i  le  plus  faible  soleil  mettait 
une  teinte  dorée,  diluée  dans  la  pluie  sus- 
pendue. L'horizon,  fermé  par  les  brumes, 
respirait  la  tristesse,  une  sorte  de  grâce  A^oisine 
de  la  maussaderie. 

Vers  deux  heures,  conduite  par  les  trois 
frères  Baillard,  la  procession  sortit  de  l'église. 
Et  tandis  que  les  derniers  retardataires  se 
pressaient  de  gravir  gaiement  les  raidillons, 
elle  commença  de  tourner  lentement  autour 
du  couvent  et  sur  les  bords  de  l'étroite 
terrasse,  au-dessus  de  l'immense  étendue. 

François  Baillard,  qui  avait  beaucoup  de 
talent  pour  les  cérémonies,  avait  réglé  les 
moindres  détails,  et  il  surveillait  tout  avec  une 
exactitude  et  un  entrain  admirables.  La  face  et 


i.A    («hii.m:    i\>i»ihi:i: 


le  cou  congestionnés,  il  jetait  dans  l'air  à 
haute  voix  les  prières  à  Notre-Dame  de  Sion, 
puis  il  se  retournait,  battait  la  mesure  et 
disait  :  «  A  voix  large,  sans  respect  humain, 
répétez  les  invocations  avec  toute  votre  éner- 
gie. »  Ou  bien  encore  :  a  Je  compte  que 
messieurs  les  Ecclésiastiques  soutiendront  les 
répliques  des  fidèles.  » 

Ils  ne  sont  pas  nombreux,  messieurs  les 
Ecclésiastiques  !  Et  M.  le  curé  de  Xaronval 
n  a  eu  que  trop  raison  dans  ses  fâcheux 
pronostics.  L'évêché  n'a  pas  envoyé  de  repré- 
sentant, et  presque  personne  n'est  venu  des 
preshstères  voisins,  ^oilà  des  années  qu'on 
n"a  vu  une  procession  si  chétive,  et  dans  ce 
jour  mélancolique  (juelques-uns  pourraient 
croire  cjuils  assistent  à  une  revue  d'après  la 
défaite,  à  la  revue  de  troupes  toujours  fidèles, 
bien  décimées.  Certains  corps  d'armées  ont 
été  anéantis.  Il  reste  bien  peu  de  tout  ce 
peuple  militant  (|uo  les  haillard  avaient  ras- 
send)Ié  et  organisé  pour  le  service  de  la 
A  ierge.  Où  sont-ils.  les  frères  instituteurs  (|ue 
Léopold  aspirait  ii  répandre  dans  tous  les 
diocèses  de  France?  les  frères  laboureurs  qui 
travaillaient  à  la  ferme  modèle  de  Saxon?  et 
les  frères  ouvriers,  menuisiers,  maréchaux 
ferrants,     charrons,      cordonniers,     peintres. 


To8 


LA    COLLINE    INSPIREE 


tailleurs    de    pierres,    tailleurs    d'habits  ')    Où 
sont-elles,  les  sœurs  de  Flavigiiy,  de  Mattain- 
court,  de  Sainte-Odile  et  de  Saxon  ?  La  tem- 
pête a  tout  dispersé.  Les   cadres,  du    moins, 
subsistent.  Voilà  frère  Hubert  et  frère  Martin, 
vêtus  de   la  robe  brune  aux  bandes  bleues  ; 
voilà  les  sœurs  Euphrasie,  Quirin,  Marthe  et 
Lazarine,    parmi  lesquelles   s'avance  la  sœur 
Thérèse   d'un  pas  qui  ne  fait  qu'effleurer  la 
terre.  Fébrile,  inquiète,  nerveuse,  la  sensitive 
a  perçu  des  choses  invisibles  pour  tout  autre 
que   pour  elle  ;   elle   sent  des   inimitiés  dans 
cette    foule,  des    animosités    qui    n'attendent 
qu'une  occasion  pour  se  produire  avec  éclat. 
Elle  tressaille  au  milieu  de  ce  cortège  et  sous 
ce  grand  ciel  découvert,  comme  si  des  souffles, 
un  esprit,  un  monde  mystérieux  l'entouraient. 
Des  paysans,  des  paysannes  surtout  composent 
le  gros  du  cortège.  Les  hommes  s'en  vont,  le 
chapeau  à  la  main,  les  bras  ballants,  d'un  pas 
embarrassé  par  celte  marche  trop  lente,  et  les 
lemmes,    à    côté  d'eux,  très  abritées  sous    la 
coi  (Te,  portent,  passé  à  leur  bras,  un  panier  à 
provisions  d'oii  sort  le  goulot  d'une  bouteille. 
Jiéopold    venait    le    dernier.  Il    s'avançait, 
entouré  de    quelques  prêtres,   un    état-major 
bien  mince,   au    regard  de  la  A^éritable  cour 
ecclésiastique  qui  l'enveloppait   aux  fêtes  pré- 


LA   cul  i.im:   i.NSPihti:  129 

cédenles  î  11  n'en  perd  pas  un  pouce  de  sa 
dignité.  Et  le  vent  qui  agile  les  surplis  de  ses 
confrères  ne  fait  pas  remuer  son  lourd  brocard 
violet. 

La  procession,  qui  soudre  de   sa  maigreur, 
essaye  de  se  rattraper   par  le  bruit.  Les   deu\ 
jeunes    messieurs    l^aillard     et     le     curé    de 
\aron\al  nirnent  avec  zèle  le  chœur,  chacun 
dans    une    partie  du    cortège.   Qu'importe    si 
parfois  îe  vent    jette  les  cantiques   du   groupe 
F^copold  sur  le  groupe  (juirin,  qui   va  devant 
el  dont   les   prières    à  leur    tour    se   rabattent 
sur  le   groupe    François!   Cette   légère  caco- 
phonie   ne    saurait     gâter    le    haut   caractère 
spirituel  de  cette  fête.  Arrachés  pour   un  jour 
à    leur    vie   matérielle,  tous    ces    paysans    se 
réjouissent    de    déployer,    de    dérouler    leurs 
sentiments  de  vénération  et  de  se  donner  leur 
iime  en  spectacle  à  eux-mêmes.  Ils  contentent 
d'obscurs,  d'insaisissables  désirs  en  invoquant 
sur  ce  haut  lieu  la  DiviFiilé.  Sur   cette  falaise 
levée  au  milieu   des  labours  de   leur  race,  ils 
éprouvent    une    émotion,  qui    s'exprime   par 
celte  marclie  graNC  et  lente  et  par  ces  accents 
suppliants  ou  louangeurs. 

I"!t  iiiiniilciiaiil.  iU  s'installent  tous  sur  des 
bancs  de  bois  devant  la  chapelle,  autour  dur] 
autel  en  plein  air.  pour  écouter  le  sermon,  ils 


lOO  LA    COLI.INK     INSPlUKi: 

tiennent  leurs  coiffures  sur  leurs  genoux  ;  le 
soleil  blanc,  charge  de  pluie,  ne  gêne  pas 
leurs  visages  endurcis  au  froid  et  au  chaud, 
et  s'ils  froncent  le  front,  c'est  moins  à  cause 
des  rayons  qui  percent  le  feuillage  des  tilleuls 
que  pour  mieux  se  préparer  à  saisir  les  fameuses 
explications,  qui  surexcitent,  depuis  plusieurs 
semaines,  toute  la  curiosité  de  la  contrée. 

Léopold  Baillard  gravit  les  trois  marches 
d'une  estrade  en  bois  blanc  décorée  de  tapis, 
et  faisant  face  à  son  public  qu'il  enveloppe 
d'un  profond  regard,  il  débute  avec  un  accent 
bas  et  tendre  : 

—  Mes  biens  chers  amis,  enfin,  nous  nous 
retrouvons  !  Et  moi,  qui  ai  toujours  partagé 
avec  vous  mes  trésors,  je  viens  mettre  à  votre 
disposition  mon  cœur,  mon  cœur  plus  savant, 
mon  cœur  rempli  aujourd'hui  d'incomparables 
richesses... 

Et  d'une  voix  rapide,  il  entonna  son  propre 
éloge,  développant  à  l'infini  cette  idée  : 

—  C'est  moi  qui  ai  relevé  votre  pèlerinage 
et  rétabli  au  milieu  de  vous  ce  qu'avaient 
institué  vos  pères. 

Il  continua  sur  ce  ton,  puis  soudain  coupa 
court,  se  tut  deux  longues  minutes,  comme 
s'il  attendait  un  contradicteur,  et  s'avançaiit 
d'un  pas,  il  dit  avec  solennité  : 


LA    (.«ji.i.iM.    iN>rn;i.i.  loi 

—  Les  dangers  que  court  le  monde  ni'é- 
pouvanlenl... 

Ces  dangers,  il  les  énuméra  :  la  Irancc 
allait  être  humiliée;  trop  avare,  elle  aurait  à 
livrer  son  ur  :  incapable  d'honorer  la  vraie 
grandeur  spirituelle,  elle  serait  privée  d'hom- 
mes supérieurs... 

liien  qu'il  se  dît  épouvanlé.  la  force  de  sa 
voix,  son  marlellement  sur  chaque  mot,  son 
insistance,  son  rayonnement  indiquaient  trop 
(|uel  surcroît  d'énergie  et  même  quelle  allé- 
gresse il  recevait  de  ses  sombres  visions.  Il 
semblait  (|u"il  eùl  à  son  coté,  tandis  qu'il 
parlait,  un  des  anges  chargés  des  coupes 
rem[)lies  de  la  colère  de  Dieu,  celui  même 
qu'a  vu  I  apôtre  de  T Apocalypse,  et  que  par 
instant  il  bùl  im  l<»ng  trait  de  ce  breuvage  de 
colère  et  de  niNSlèrc. 

—  ...  Mais  je  ne  ronq>rai  pas,  mes  amis, 
mon  alliance  avec  vous.  Je  viens  avant 
la  tcnq)élc,  asant  (juc  les  eaux  de  Dieu 
s'élèvent.  Je  \ais  nous  assembler  conmie  des 
pièces  de  bois  prises  dans  une  foret,  travaillées 
et  éprouvées,  afin  de  composer  l'arche  de  ce 
nouveau  déluge. 

Alors  se  tournant  >ers  les  ecclésiastiques  et 
fixant  des  yeux  M.  le  curé  de  Xéronval,  il 
déclara  : 


102  LA    COLLINE    INSPIREE 

—  Je  vais  vous  mettre  au  courant  des  rap- 
ports spéciaux  qui  existent  en  ce  moment 
entre  le  ciel  et  la  terre. 

Il  parla  de  Tilly.  Sa  manière  de  comprendre 
Vintras,  plus  élevée  que  celle  de  François, 
l'autre  soir,  tenait  dans  ce  thème  :  les  évéques 
ont  laissé  la  religion  descendre  au  niveau  de 
la  nature  humaine  ;  le  rationalisme  les  a  péné- 
trés. Or  un  prophète  s'est  levé.  Vintras  nous 
a  rouvert  les  sentiers  qui  mènent  à  l'invisible  ; 
il  nous  fait  rentrer  dans  la  sphère  du  surna- 
turel. 

Mais  Léopold  avait  trop  de  hâte  d'épancher 
son  cœur.  Il  oubliait  d'établir  les  faits  les  plus 
essentiels,  de  donner  un  historique  de  son 
voyage  ;  il  supposait  connus  \intras  et  Tilly. 
Dans  le  prodigieux  eflbrt  qu'il  faisait  pour 
traduire  les  sentiments  qui  venaient  depuis 
trois  mois  d'émerger  de  son  ame  profonde,  et 
pour  tenter  avec  eux  une  éducation  nouvelle 
de  ses  paroissiens,  il  ne  pensait  plus  à  ra- 
conter son  aventure,  mais  simplement  à 
exprimer  le  frisson  lyrique  dont  elle  l'avait 
remué.  Ses  paroles  pleines  de  son  et  de 
cadence,  plus  qu'à  leur  ordinaire,  car  la 
passion  la  plus  vraie  l'enfiévrait,  mais 
trop  obscures,  passaient  par-dessus  la  tête 
des   auditeurs,    et  s'envolant  du   plateau,    au 


LA    COLLINE     LNSPlUtt:  100 

delà  des  buissons  des  pentes,  allaient  au 
loin  retomber  comme  des  semences  invi- 
sibles. 

Tandis  que  Léopold  exhale  ses  appels  au 
surnaturel,  toute  la  nature  semble  remise  à  sa 
place,  silencieuse,  immobile,  pensive.  Au 
loin  se  tait  la  grande  plaine  paisible.  Elle  a 
envoyé  ses  délégués  sur  le  plateau.  Ils  écou- 
tent avec  patience  et  ne  s'étonnent  point 
qu'un  prêtre  soit  obscur.  Parfois  une  note 
étrange  passe  comme  un  éclair  dans  les  pro- 
fondeurs de  ce  discours  et  leur  révèle  de  sa 
rapide  lueur  des  formes  bizarres:  ils  IcNcnt 
les  yeux  comme  un  troupeau  devant  le  train 
(jui  passe.  Trop  tard.  La  machine  a  disparu 
dans  la  nuit.  Messieurs  les  Ecclésiastiques, 
eux,  ne  comprennent  que  trop  ;  ils  donnent 
(les  signes  visibles  d'incjuiétude  et  puis  de 
désapprobation.  Ils  s'agitent,  se  penchent  les 
uns  sur  les  autres,  se  murmurent  des  mots  à 
I  oreille.  Thérèse  ne  les  quitte  pas  des  yeux  ; 
elle  suit  avec  anxiété  leur  mécontentement 
qui  grandit  avec  le  déroulement  du  dis>  ours. 
Elle  rougit,  pâlit,  sattriste  et  s'indigne  que 
I  un  puisse  échapper  à  l'action  de  Léopold. 
Sur  les  bancs  occupés  par  les  femmes,  rell'cl 
est  puissant;  les  dévutes  sont  au  ciel.  \  ces 
zélatrices  s'associent  de  confiance  une  clientèle 

6 


I04  LA    COLLINE    INSPIREE 

de  voituriers,  d'aubergistes,  de  gens  de  jour- 
née, de  fournisseurs  qui,  les  yeux,  les  oreilles, 
la  bouche  démesurément  ouverts,  admirent 
dans  le  prédicateur  le  puissant  esprit  qui  fera 
leur  prospérité. 

Étrange  pyramide  qui  se  construit  sur  ce 
haut  lieu  !  Un  petit  peuple  lève  son  regard 
vers  Léopold,  et  lui-même  est  tout  tendu  vers 
un  mojule  mystérieux  qu'il  distingue  déjà  par 
éclair,  derrière  le  monde  des  apparences.  Ses 
yeux  brillants  erraient,  dépassaient  l'assem- 
blée, ne  voyaient  plus  que  les  fantômes  qui 
flottent  au-dessus  du  couvent  et  là-bas,  sur 
l'autre  pointe  de  la  colline,  au-dessus  des 
ruines  de  Vaudémont. 

—  ...  Qaod  isti  et  isUee^  cur  non  ego  ?  Ce 
que  ceux-ci  et  celles-là  ont  fait,  pourquoi  ne 
le  ferais-je  pas  ? 

Léopold  ne  doutait  pas  que  les  anciens 
chevaliers  de  Notre-Dame  de  Sion  et  les 
comtes  de  Vaudémont,  s'ils  étaient  sortis  de 
la  tombe,  ne  l'eussent  reconnu,  entouré 
comme  l'un  d'eux,  et  que,  tous  ensemble,  ils 
auraient  marché  pour  le  service  de  Dieu. 
Maintenant  il  prêche  la  croisade.  Gomme  sa 
figure  s'illumine  !  11  se  voit  chevauchant  à  la 
tête  des  nouvelles  cohortes  de  Sion  contre  la 
Jérusalem  du   Diable,   qui,   dans  l'espèce,  se 


F.V    COLLINE     IN>«l'llu'l  I  ,S5 

trouvait  être  le  palais  épiscopal  de  Nancv... 
Ah  î  Monseigneur... 

Mais  soudain  une  voix  s'élève  du  milieu  du 
public  Léopold  est  tiré  de  son  rêve  et  bruta- 
lement ramené  à  la  réalité.  Il  voit  un  homme 
qui  gesticule  et  tout  le  monde  debout.  C'est 
le  maître  d'école,  M.  Morizot.  Qu'a-t-il  crié  :' 
11  a  crié  : 

—  Ktes-vous  donc  devenu  fou,  monsieur 
le  Supérieur  ') 

Léopold  lève  la  main  d'un  geste  sacerdotal 
pour  pacifier  ses  amis  qui  entourent  déjà 
M.  Morizot  avec  des  parapluies  menaçants. 
Son  mince  visage  rayonne  d'un  sourire  de 
toute-puissance  cl  d'indulgence  :  c'est  le 
sourire  de  celui  (jui  sait  et  qui  possède  un 
talisman,  le  sourire  d'un  guerrier  de  légende, 
son  épée  enchantée  à  la  main.Oue  les  princes 
des  prêtres  mobilisent  leurs  armées,  que 
M.  Morizot  passe  au  service  du  Diable, 
Léopold  repose  derrière  ses  mérites  comme 
un  saint-Georges  derrière  son  écu. 

Cependant  Quirin  a  causé  poliment  avec  le 
maître  d'école,  (jui  cède  à  la  majest/'du  carac- 
tère sacerdotal  et  se  retire.  Hélas  !  tous  les 
curés  le  suivent. 

Dans  le  même  moment  la  plui(»  commence 
de     tomber.     Pour     Léopold     qui    vient     de 


l3G  LA     COIJINK    INSPIREE 

reprendre  la  parole,  ce  bruissement  de  pluie 
c'est  la  colline  qui  frémit  sous  le  courant  de 
l'Esprit.  Elle  redevient  ce  que  Dieu  de  toute 
éternité  a  voulu  qu'elle  fut,  le  centre  de  la 
nature  et  le  siège  du  Paraclet.  Léopold 
éprouve  une  jubilation  qui  se  manifeste  dans 
tous  ses  gestes.  Mais  Quirin  le  tire  par  sa 
chasuble;  il  lui  montre  l'émotion  de  la  foule 
qui  s'est  levée  et  divisée  en  petits  groupes 
gesticulants  ;  il  lui  montre  M.  le  curé  de 
Xaronval  qui  s'éloigne. 

Léopold  regarde  et  dit  avec  tranquillité  : 
—  Mon    frère.    Si  Deus    pro    nobis,     quis 
contra  nos  ?  Si   Dieu  est  avec  nous,  qui  sera 
contre  nous  ? 

Il  rentre  à  grands  pas  au  couvent,  mené, 
pressé,  quasi  embrassé  par  son  fidèle  troupeau. 
Toutes  les  pièces  y  étaient  prêtes  pour  la 
réception  traditionnelle,  et  dans  le  réfectoire 
attendait  une  collation  que  les  sœurs  avaient 
préparée  de  leur  mieux.  Mais  il  n'y  a  pour  y 
faire  honneur  que  des  personnages  secondaires, 
et  pas  un  ecclésiastique.  Comment  le  petit 
cénacle  échapperait-il  à  une  impression  d'an- 
goisse en  se  voyant  ainsi  délaissé?  Comment 
les  esprits  ne  se  reporteraient-ils  pas  aux 
années  passées  P  Alors,  après  la  procession, 
tous     les     collègues    des    messieurs    Baillard 


LA    COLLINE    INSPIRKE  l^~ 

venaient  s'asseoir  à  leur  table,  heureux, 
allègres  de  cette  ame  religieuse  qu'ils  avaient 
senti  palpiter  sur  la  colline  et  profondément 
satisfaits  d'une  journée  qui  avait  été  pour  eux 
un  succcs "professionnel.  Et  tous,  ils  s'enten- 
daient pour  dire  de  Léopold  :  «Il  n'y  a  pas 
dans  le  diocèse  un  prêtre  dont  on  puisse  faire 
mieux  un  évéque.  ))  Et  quand  ils  s'étaient 
rafraîchis,  en  se  retirant,  ils  ne  manquaient 
jamais  de  faire  promettre  h  monsieur  le  Supé- 
rieur qu'il  amènerait  dans  leur  paroisse,  quel- 
que prochain  dimanche,  les  élèves  de  son  pen- 
sionnat et  qu'il  prêcherait  à  la  grand'messe. 
Mais  aujourd'hui,  quel  affront  !  Les  voilà  qui 
partent  tous  sans  un  mot  d'amitié,  sans  un 
signe  de  politesse. 

Et  c'est  vrai  ([ue  sur  la  pente  et  sur  les 
raidillons,  on  les  voyait  qui  se  hâtaient  à 
grands  pas.  sans  même  retourner  la  tête. 

Léopold  ne  se  laisse  pas  dominer  par  ces 
lâches  regrets.  11  vient  de  présider  au  réta- 
blissement des  rapports  qu'il  doit  \  avoir 
entre  ce  lieu  saint  et  la  population.  Plus 
d'Eglise  imposée  par  l'étranger,  mais  une 
Eglise  qui  sorte  de  ce  sol  miraculeux.  La 
fausse  religion  de  i'évéché,  médiocre,  sans 
ame,  scmi)lail  invincible  :  du  premier  coup  il 
l'a  jetée  par   terre,  tant  est  puissante  la  force 

8. 


Io8  LA    COLLINE    INSPIREE 

d'une  argumentation  véridique.  Victoire  î 
Léopold  est  ivre  de  plaisir.  Un  nouveau  pacte, 
une  nouvelle  amitié  se  fonde  sur  la  colline. 
C'est  le  début  d'une  ère  de  félicité. 

Ainsi  la  pensée  de  Léopold,  que  la  fièvre 
de  son  discours  tient  encore,  s'échappe  de  ce 
pauvre  réfectoire  et  vole  sur  les  sommets  ; 
non  pas  seulement  sur  les  hauts  lieux  qu'il  a 
restitués  au  culte,  mais  elle  rejoint  ses  plus 
hautes  espérances. 

—  La  quête  a  été  désastreuse,  dit  Quirin 
qui  fait  des  piles  de  gros  sous  sur  la  nappe. 
Je  ne  sais  pas  si  nous  aurons  dix  francs. 

Cette  phrase  pénétra  brusquement  au 
milieu  des  songeries  et  des  images  de 
Léopold,  comme  une  boule  dans  un  jeu  de 
quilles  ;  elle  jeta  tout  par  terre,  et  d'une 
manière  si  basse  qu'il  en  fut  exaspéré. 

On  vit  alors  un  fait  inouï,  incompréhensible 
pour  qui  n'est  pas  entré  dans  la  pensée  de 
l'aîné  des  Baillard,  un  fait  bizarre  qui  rejette 
le  personnage  étonnamment  loin  dans  le  passé 
et  qui  donne  un  accent  barbare  à  cette  solen- 
nité, oh  tout  avait  été  jusqu'à  présent,  au 
moins  en  apparence,  une  suite  d'actions 
régulières,  traditionnelles  et  quasi  proto- 
colaires. 

Léopold  regarda   Quirin,    répéta  machina- 


LA    COLI.INF    INSPIRÉE  I  Sq 

lement  :  a  La  quête  a  été  désastreuse...  a  Puis 
soudain,  se  levant,  il  entraîna  vers  la  chapelle, 
par  le  passage  intérieur,  tous  ceux  qui  l'en- 
touraient, et  là,  sans  monter  en  chaire,  depuis 
la  première  marche  du  chœur,  il  se  mit  derechef 
à  prêcher. 

C'était  toujours  le  même  rappel  des  services 
rendus  à  la  \  ierge  de  Sion  et  du  droit  que 
les  trois  frères  Haillard  possédaient  à  sa  gra- 
titude. C'était  une  litanie,  une  supplication, 
de  plus  en  plus  pressante,  impérieuse,  comme 
si  la  Mère  de  Dieu  résistait  et  qu'il  fallût  la 
vaincre  à  force  de  prières  et  d'objurgations. 
Et  voici  qu'enfin  une  parole  précise  sort  de 
la  bouche  de  Lcopold,  une  parole  saisissante 
et  claire  qui  remue  tous  les  cu'urs  : 

—  Notre-Dame  de  Sion,  l'heure  est  venue 
de  montrer  que  vous  n'abandonnez  pas  ceux 
qui  chipèrent  en  vous. 

]|  (lit.  et  au  milieu  du  profond  silence  qui 
s'établit,  il  va  prendre  la  bourse  des  quêtes. 
Il  se  dirige  vers  le  fond  de  l'abside  où  la  Vierge 
miraculeuse  trône  dans  le  petit  monument  à 
coupole  etàcolonnadesélevé  par  ses  soins,  ilsai- 
silunc  échelle,  l'appuie  à  la  console,  gravit  les 
échelons,  et  la  bourse  (ju'il  licnl  à  la  main,  il 
la  dépose  aux  pieds  de  Notre-Dame.  Pui<  il 
descend  à  reculons,  en  cherchant  avecquelque 


I^O  LA    C0LL1>E    INSPIRÉE 

peine  les  barreaux,  et  sa  soutane  embarrassée 
laissait  voir  au-dessus  de  ses  souliers  ses 
grosses  chevilles  de  paysan. 

Cela  fait,  il  se  remit  en  prière  dans  l'église 
où  la  nuit  tombait. 

Alors  un  frisson  mortel  s'empara  de  chacun. 
A  cette  minute,  ils  sentirent  qu'il  y  avait 
quelque  chose  de  changé  dans  la  religion  du 
pèlerinage,  et  de  tout  cœur  ils  adhérèrent  à 
celte  foi  inconnue.  Sous  ce  geste  décisif  de 
leur  maître,  la  qualité  religieuse  de  leurs  âmes 
se  révéla,  comme  une  terre  retournée  par  le 
soc  de  la  charrue  laisse  voir  ses  profondeurs. 


rïIAlMTRE    VU 


i:nTi:  vu:  hklrfxse 


Dans  la  nuit,  sœur  Thérèse  eut  un  songe. 
\olrc-Dame  la  visita  et  lui  tendant  la  bourse 
lui  dit  :  «  Une  moisson  naîtra  de  mon  pla- 
teau de  Sion,  qui  vous  nourrira  tous  surabon- 
damment. » 

Léopold  trouva  dans  ces  paroles  une  réponse 
à  sa  pressante  interrogation  de  la  veille,  et 
son  génie  bizarre  entendit  que  la  Vierge 
ordonnait  de  mettre  en  eulturc  le  plateau. 

Mais  dabord  il  fallait  couper  les  arbres. 
(Tétaient  de  magnifiques  tilleuls  de  trente  à 
«juarante  ans,  que  les  Baillard  avaient  vu 
grandir.  Avec  l'église  et  le  cimetière,  ils  cons- 
tituaient un  des  éléments  du  pèlerinage,  et. 
pour  avoir  si  bien  réussi  sur  celte  terrasse 
éventée,  ces  arbres   délicats  semblaient    favo- 


l42  LA    COLLINE    INSPIREE 

risés  d'une  proleclion  spéciale  du  Ciel.  Leur 
petite  armée,  dans  la  force  de  l'âge,  entourait 
l'église  de  ses  troncs  pressés  et  lui  faisait  une 
sorte  de  bouclier  contre  le  vent.  Ces  belles 
allées  circulaires  étaient  le  véritable  luxe  de 
la  contrée,  l'image  du  repos  dominical  et  du 
loisir  heureux,  après  les  semaines  de  travail. 
Pourtant  Léopold  n'hésite  pas  ;  il  décide  de 
les  couper  et  de  mettre  en  culture  les  terrains 
de  la  promenade,  afin  de  se  conformer  au 
songe  de  sœur  Thérèse  et  aux  paroles  de 
Notre-Dame  qui,  dans  sa  bonté,  avait  bien 
voulu  se  rendre  compte  qu'il  fallait  créer  des 
ressources  à  ses  fidèles  serviteurs. 

C'est  l'automne,  la  saison  où,  sous  un  soleil 
refroidi,  chacun  recuille  ce  qu'il  a  semé.  Mais 
Léopold,  à  cinquante  ans,  jette  bas  ses  œuvres, 
coupe  ses  ombrages  et  promène  le  soc  de  la 
charrue  sur  ce  qui  faisait  l'objet  de  sa  ten- 
dresse. Rien,  pas  même  sa  rupture  avec  ses 
confrères  et  avec  son  évêque,  ne  permet  mieux 
de  mesurer  la  puissance  de  ses  nouvelles 
espérances  que  de  le  voir  ainsi  couper  ses 
tilleuls,  sans  un  mot  de  regret,  sans  un  soupir 
de  tristesse.  Il  communique  autour  de  lui  sa 
ilamme  dévastatrice.  Ses  fidèles  de  Saxon 
accourent  à  la  rescousse.  Et  huit  jours  après 
la  fête  de  Sion  et  le  message  de  la  Vierge, 


LA    COM.lNh     l\M»IltÉL  I  '|  3 

tout  un  monde  de  paysans,  de  frères  et  de 
sœurs,  armés  de  haches,  de  pioches  et  de 
scies,  se  démenait  sur  le  plateau,  au  miheu 
des  arbres  surpris  de  l'elTroyable  aventure. 

Chose  admirable,  ces  barbares  travaux  s'ac- 
comphrentdans  l'allégresse.  On  vit  se  déployer 
sur  la  colline  une  activité  toute  virgilienne, 
mais  pénétrée  d'accents  chrétiens.  Une  perpé- 
tuelle prière,  ou  plutôt  une  constante  exalta- 
tion de  l  âme  l'accompagnait,  à  peu  près 
comme  le  chant  des  orgues  soutient  une  prose 
médiocre.  Le  malin,  l'escouade  des  frères  et 
des  sœurs  partait  en  chantant  pour  l'espla- 
nade. Ils  y  trouvaient  déjà  rassemblés  les 
amis  de  Saxon,  venus  avec  leurs  outils.  Ces 
ingrats  enfants  de  la  colline  commencent  par 
couper  arbres  et  arbustes  à  ras  de  terre, 
ensuite  ils  enlè\eront  les  souches  avec  des 
haches  et  des  pioches,  et  quand  les  beaux 
tilleuls  seront  débités  en  bùdies  pour  chauffer 
le  couvent  «-et  hiver,  ils  laboureront  l'espla- 
nade et  la  sèmeront  de  pommes  de  terre. 

Ces  destructions,  qui  allaient  prendre  tout 
leur  temps  durant  les  mois  de  septembre, 
d'octobre  et  de  noveml)re.  se  présentaient  à 
eux  avec  les  attraits  du  sentiment.  Tout  le 
long  du  jour,  cbacun,  par  un  signe  de  croix 
ou  par  une  prière,    faisait    liommage  à   Dieu 


l44  LA    COLLINE    INSPIREE 


de  ses  actes  un  peu  importants,  que  ce  fut  le 
premier  coup  dans  un  tilleul  ou  la  première 
tranche  coupée  dans  un  pain.  C'est  un  étal 
dont  l'allégresse  se  traduirait  par  des  hymnes, 
mais  où  il  serait  absurde  de  vouloir  chercher 
des  idées  claires.  A  quoi  songent  des  cultiva- 
teurs couchés  à  Tombre  d'une  haie,  auprès  de 
leurs  bouteilles  vides,  a  l'heure  rapide  de 
la  sieste,  entre  deux  étapes  d'un  dur  travail? 
Et  ceux-ci,  religieuses,  pauvres  frères,  villa- 
geois dévots,  avaient  reçu  dans  l'atmosphère 
des  Baillard  une  véritable  culture  de  la  senti- 
mentalité. Paysans  et  mystiques,  ils  étaient 
soumis,  ouverts  à  plus  d'influences  de  la  terre 
et  du  ciel  que  nous  n'en  connaissons. 

L'âme  du  travail,  c'était  Thérèse.  Elle 
venait  aux  champs  avec  les  autres,  mais  Léo- 
pold  ne  la  laissait  pas  travailler,  de  peur  de 
contrarier  en  elle  la  grâce  de  Dieu  et  de  Marie. 
Et  vraiment  ses  dispositions  étaient  merveil- 
leuses pour  saisir,  sur  le  moindre  indice,  l'in- 
visible a  travers  le  visible.  Elle  écoutait  avec 
amour  la  respiration  paisible  et  presque  insai- 
sissable de  la  sainte  colline,  et  savait  donner 
aux  choses  les  plus  humbles  une  signification 
louchante.  \  oyail-elle  jonchant  le  sol  les 
branches  coupées  des  tilleuls  :  ce  Les  feuilles 
pourrissent,  disait-elle,  mais  nous  sommes  les 


LA    COLI.IM:     l.NSPIKÉE  1^5 

vainqueurs  de  la  mort.  »  Quand  opparurcnl 
les  tristes  et  charmantes  fleurs  de  Taulomne, 
les  colchiques  violets,  elle  y  vit  une  image  de 
Tclat  religieux  :  «  Parfois,  disait-elle,  un 
semis  de  veilleuses,  comme  une  douce 
congrégation,  peut  semhler  inutile,  mais  elles 
servent  de  parure  au  milieu  de  l'hunihlc 
prairie  et  chantent  la  louange  de  Dieu.  »  Des 
groupes  de  papillons  qui  s'élèvent  et  se  pour- 
suivent lui  semblaient  des  àmcs  qui  se  libè- 
rent. Des  vols  de  corbeaux  qui  passaient  en 
croassant,  elle  les  insultait,  les  moquait 
comme  des  démons  désarmés. 

Parfois  des  pèlerins  se  scandalisaient  de  ces 
beaux  arbres  abattus  et  de  ces  terres  de  la 
Vierge  oii  Ton  menait  la  charrue.  Des  invec- 
tives s'échangeaient,  un  vrai  combat  de  gros 
mots.  Mais  sœur  Thérèse  marche  à  coté  de 
l'attelage  et  vaticine  :  «Ils  croient  (|ue  nous 
cultisons  la  terre  et   nous  cultivons  le  ciel.  » 

Les  brumes  d'automne  fermaient  l'horizon 
et  limitaient  ce  royaume  privilégié.  Sur  la 
colline  rendue  au  calme  divin,  on  vivait  tout 
le  jour  un  rusti(|ue  cantique  des  cantiques, 
qui  se  prolongeait  dans  la  nuit.  Cha(|ue  soir, 
les  sœurs  et  les  frères,  auxjjuels  se  joignaient 
les  amis  de  Saxon,  faisaient  la  veillée  autour 
du  feu    de    la   cuisine.     Tout    en    écossant    les 


1^6  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

légumes  pour  l'hiver,  on  causait  des  menus 
événements  du  jour,  et  Bibi  Cholion  faisait 
des  plaisanteries  dont  les  sœurs  s'amusaient. 
C'était  le  couarail  ordinaire  des  villages  lor- 
rains. Mais,  pour  Léopold,  c'était  bien  autre 
chose  !  Il  croyait  présider  une  de  ces  agapes 
fraternelles  comme  en  tenaient  les  premiers 
Chrétiens.  Et  pour  se  conformer  à  l'usage  des 
petites  chrétientés  primitives  d'Ephèse,d'Antio- 
che,  de  Pergame,  qui  avaient  coutume  de  lire 
à  haute  voix  les  lettres  de  saint  Paul,  il  se 
plaisait  à  communiquer  à  son  auditoire  quel- 
que épître  de  Yintras,  toute  pleine  de  malé- 
dictions contre  les  Princes  de  l'Eglise  et 
d'efiroyables  prophéties.  Puis,  tirant  son 
journal  de  sa  poche,  il  y  cherchait  la  confir- 
mation de  ces  sombres  pronostics.  Jamais  en 
aucun  lieu  du  monde  on  n'entendit  lecture 
pareille.  Léopold,  ses  lunettes  sur  le  nez, 
déployait  largement  la  feuille;  il  la  parcourait 
du  resrard,  et  tout  de  suite  tombait  en  arrêt 
sur  l'accident,  sur  la  catastrophe  du  jour. 
Sœur  Thérèse,  debout  derrière  lui,  se  penchait 
pour  regarder  si  nulle  calamité  ne  lui  échap- 
pait, et  avant  de  tourner  la  page,  il  attendait 
qu'elle  lui  fit  un  signe  de  têle.  Cette  année-là, 
Léopold  fut  particulièrement  ])ien  servi  ;  en 
septembre,    on   eut   des    cas   de    choléra;    en 


LA    COLLINE    INSPIREE  1^7 


octobre,  la  peslc  dans  le  golfe  Persique  ;  en 
novembre,  des  épidémies  sur  le  bétail  et  de 
grandes  perles  d'argent  h  la  l^ourse.  A  chaque 
fléau,  So'iir  Thérèse  battait  des  mains,  et  l'on 
voyait  apparaître  sur  les  lèvres  de  Léopold  un 
sourire  d'une  béatitude  inelTablc.  Quand  le 
vomilo  nerjro  se  réveilla  h  Rio  Janeiro,  le 
grand  François  s'écria  qu'il  donnerait  bien 
di\  sons  pour  voir  à  ce  moment  Ki  tête  du 
curé  de  Xaronval,  car  aucun  d'eux  ne  doutait 
que  M.  Magron  et  tous  leurs  confrères  ne 
fussent  comme  eux  uniquement  occupés  à 
vérifier  les  proph('ties  de  \  intras.  A  dix  heures 
Léopold  distribuait  le  pain  bénit,  auquel  les 
^u'urs  parfois  ajoutaient  un  supplément  de 
vin  chaud. 

Et  c'est  ainsi  que  chaque  soir,  là-haut,  au- 
tour d'une  table  de  cuisine,  des  villageois  se 
penchent  sur  un  journal  éployé  pour  y  cher- 
cher, avec  une  fièvre  joyeuse,  les  signes 
avant-coureurs  du  cnlaclysme  où  s'allait  en- 
gloutir ce  monde  d'iniquité,  hormis  la  poi- 
gnée de  justes  groupés  dansrom])rc  de  Léopold 
et  de  Vin  Iras. 

A  la  fin  de  la  semaine,  le  dimanche,  Léo- 
pold prêchait  solcnncllcmonl.  Ofi  accourait 
de  très  loin  comme  pour  un  théâtre.  Les 
Baillard    avaient  imaginé  d'organiser  des  dia- 


1^8  LA    COLLINE    INSPIREE 

logLies  OÙ  François  tenait  le  rôle  d'un  prince 
de  l'Église,  —  il  ne  demandait  pas  mieux  que 
l'on  reconnût  l'évoque  de  Nancy,  —  accablé 
par  le  réquisitoire  vintrasien  de  Léopold.  On 
riait  du  grand  François  ;  on  applaudissait 
Léopold. 

Celui-ci  avait  pris  à  Tilly,  comme  par  une 
sorte  de  contagion,  le  système  de  se  livrer 
aux  flots  de  ses  paroles.  Souvent  il  semblait 
le  jouet  de  son  inspiration.  Puis  au  retour  de 
ces  élancements  dans  les  régions  qui  s'éten- 
dent par  delà  les  limites  de  notre  esprit,  il 
parlait  du  ton  le  plus  plat.  Ses  discours,  plus 
qu'à  demi  incompréhensibles,  du  moins 
n'étaient  pas  des  soporifiques,  des  marmotte- 
ments confus  comme  il  pouvait  y  en  avoir  à 
la  même  heure  dans  les  églises  de  la  plaine. 
Il  en  sortait  une  voix  vivante,  d'un  positif 
déconcertant.  Ah  I  c'était  simple.  Du  milieu 
de  ses  obscures  redondances,  assez  pareilles 
aux  orchestrations  d'un  charlatan  de  foire,  il 
terrifiait  son  monde  en  prédisant  la  grande 
catastrophe  fmale,  puis  il  le  rassurait  en  offrant 
de  donner  après  l'office,  dans  la  sacristie,  un 
mot  de  passe  qui  garantirait  le  salut. 

Ces  ardeurs  insensées  touchaient  beaucoup 
les  femmes.  Elles  venaient,  chaque  dimanche, 
plus  nombreuses.  Léopold  attendait  beaucoup 


LA     COLLINE     INSPIRKE  l/lg 

d'elles  pour  la  propagation  de  ses  vues  sur  le 
rogne  du  Cd'ur.  Aussi  ne  négligeait-il  rien 
pour  leur  plaire,  et  par  exemple,  il  aimait  à 
répéter  que  l'excès  de  leur  amour  de  Dieu 
leur  a  causé,  dans  la  suite  des  temps,  une 
palpitation  si  violente  que  plusieurs  de  leurs 
cotes  ont  changé  de  place  pour  donner  de 
l'espace  à  leurs  ccrurs,  formant  ainsi  sur  leurs 
poitrines  une  douce  éminence. 

En  l'écoulant,  elles  rêvaient.  Cet  aputre 
extravagant  de  l'Esprit-Saint  ouvrait  à  ces 
paysannes,  médusées  d'étonnement,  les  royau- 
mes du  romanesque.  Beaucoup  s'émouvaient. 
Quirin  qui  les  surveillait  en  prenait  bonne 
note.  M.  le  Supérieur  gardait  toujours  un  cer- 
tain Noll  me  tangere  ;  il  ne  descendait  guère 
les  gradins  de  l'autel,  mais  les  deux  cadets, 
eux,  à  la  sortie  de  la  messe,  se  multipliaient 
en  conversations  sur  le  parvis  et  juscju'au 
milieu  des  labours  du  plateau.  Qu'est-ce  que 
vous  ristjucz  ?  disaient-ils.  Us  ramenaient 
ceux-ci  et  ceux-là  dans  la  sacristie.  Léo- 
pold  s'y  tenait  en  permanence,  ayant  à  ses 
cotés  sœur  Thérèse.  On  s'asseyait  comme 
dans  une  maison  de  village.  C'était  encore 
une  église,  mais  plus  familière  que  Tautro. 
'IVès  vite,  la  causerie  tournait  à  la  confes- 
sion,   et    Thérèse   s'éloignait,    s'o(Muipait    des 


100  LA    COLLINE    INSPIREE 

enfants,  s'il  y  avait  lieu,  les  caressant,  les 
approchant  de  l'autel,  joignant  la  puissance  de 
la  tendresse  féminine  à  l'effet  de  la  doctrine  prê- 
chée  par  le  Pontife.  Puis  revenant  à  la  sacristie  : 

—  Monsieur  le  Supérieur,  disait-elle,  mon- 
trez donc  à  Madame  l'hostie  miraculeuse  que 
vous  avez  reçue  de  Tilly. 

Léopold  exhibait  alors  une  de  ces  hosties 
tachées  de  sang  et  divinement  parfumées, 
comme  on  en  voyait  par  miracle  apparaître, 
de  fois  à  autre,  sur  l'autel  de  Vintras. 

De  la  sacristie,  les  néophytes  passaient 
dans  le  couvent,  oii  François  et  Quirin  offraient 
leurs  serA'ices.  C'était  comme  un  second  cabi- 
net de  consultation.  Ils  se  proposaient  pour 
trouver  des  sources,  des  trésors. 

Les  gens  s'en  allaient  enchantés,  un  monde 
nouveau  ouvert  devant  eux,  un  monde  nulle- 
ment ennuyeux,  oii  l'âme  de  quelques-uns  se 
satisfaisait,  oii  l'imagination  de  tous  se  trou- 
vait fort  à  son  aise.  Leurs  récits  agitaient 
toute  la  contrée  avec  force,  car  ils  flattaient 
le  goût  du  merveilleux  et  le  goût  du  comique. 
Et  beaucoup  qui  n'auraient  pas  voulu  péné- 
trer dans  la  sacristie  de  Léopold  venaient 
pousser  des  pointes  jusque  sur  la  colline,  où 
ils  avaient  parfois  la  bonne  fortune  de  rencon- 
trer François  et  Quirin  Baillard  occupés  a  de 


LV    COLLINE     INSPIUFE  10  I 

singulières  besognes.  Le  grand  François 
errait  dans  les  ruines  de  Vaudémont,  tenant 
du  bout  des  doigts  la  chaîne  de  sa  montre 
balancée.  Il  attendait  qu'elle  lui  révélât  les 
trésors  enfouis  des  anciens  seigneurs  du  don- 
jon. Quant  à  Quirin,  une  baguette  de  cou- 
drier dans  les  mains,  il  cherchait  une  source 
sur  la  partie  désertique  du  plateau,  autour  de 
((  l'arbre  penderet  ». 

La  colline  apparaissait  au  loin  comme  le 
plus  rare  des  tréteaux,  où  des  scènes  de  mi- 
racle se  joignaient  à  une  véritable  comédie. 
Et  pour  achever  d'intéresser  le  populaire, 
voici  que  des  ellets  de  drame  s'annonçaient. 
Des  nuages  gros  de  menaces  accouraient  vers 
Sioii,  et  tout  le  pays  disait  que  l'évéque  allait 
interdire  les  trois  frères. 

Un  jour,  Sd'ur  Thérèse,  qui  souiïrait  d'une 
rage  de  dents,  se  rendit  à  Nézelise,  en  com- 
pagnie des  sœurs  Euphrasic  ei  Lazarine,  pour 
consulter  le  docteur  Contai.  Mais  d'abord 
toutes  trois  entrèrent  chez  l'épicier.  La  ser- 
vante du  curé  s'y  trouvait. 

—  lionjonr.  mademoiselle  Mélanie,  lui 
dirent-elles  le  plus  civilement  du  monde. 

—  Bonjour,  mesdemoiselles,  réplicjua  l'au- 
Iro,  (jui  leur  fit  sa  révérence,  et  sans  |)lus  leur 
tourna  le  dos. 


102  LA    COLLINE    INSPIREE 

Mesdemoiselles  !  Appeler  ainsi  des  reli- 
gieuses I  Mais  ce  qui  acheva  de  les  confondre, 
c'est  le  regard  méprisant  de  la  servante,  quand 
l'épicier  refusa  de  leur  livrer  du  savon  à 
crédit . 

Le  médecin,  chez  qui  elles  sonnèrent  ensuite, 
leur  dit  dès  le  corridor  : 

—  Que  venez-vous  faire,  mes  bonnes 
Sœurs,  chez  un  simple  praticien  ?  Léopold 
vous  guérira:  il  fait  des  miracles  à  la  pelle. 

Il  les  poussa  poliment  dehors. 

Sœur  Thérèse  en  fut  suffoquée,  et  si  heu- 
reusement que  son  mal  de  dents  disparut. 

Cet  accord  inattendu  de  la  cure  et  de  la 
faculté  aurait  du  épouvanter  les  pauvres  filles. 
Le  croire,  ce  serait  mal  comprendre  la  divine 
irréflexion  qui  régnait  dans  le  cercle  des 
Baillard.  Les  trois  femmes,  comme  Léopold 
eût  fait  à  leur  place,  virent  seulement  dans 
l'insolence  de  la  servante  et  la  mauvaise  grâce 
du  médecin  deux  nouveaux  signes  ,  deux 
nouvelles  épreuves  par  où  se  manifestait  la 
sollicitude  du  Seigneur.  Cette  humiliation  et 
la  disparition  subite,  mystérieuse,  de  la  né- 
vralgie de  Thérèse,  exaltèrent  chez  elles  le 
sentiment  d'un  accord  avec  la  divinité.  Elles 
revinrent  eh  disant  alternativement  des  prières 
et  des  cantiques.  Cette  plaine  leur  semblait  un 


I-A    COLLINE    INSPIREE  I;).i 

temple  et  non  pas  immense,  un  temple  domes- 
tique, familier,  oii  les  villages  étaient  autant 
de  petits  autels,  les  travaux  des  champs  une 
suite  de  cérémonies  pieuses,  et  la  faible  rumeur 
des  bêtes  et  des  gens  une  large  action  de 
grâces. 

Sœur  Thérèse  ne  pouvait  se  retrouver  en 
pleine  campagne,  au  milieu  du  décor  et  des 
soins  agricoles,  sans  être  envahie  par  les 
souvenirs  de  son  enfance  de  bergère.  Elle  se 
rappelait  le  temps  où,  petite  lille  et  gardant 
avec  une  branche  cfl'euillée  à  la  main  ses 
vaches  sur  la  prairie,  elle  chantait  ses  pre- 
mières chansons.  Léopold  l'avait  initiée  à  de 
plus  mystérieuses  effusions.  Elle  était  bien 
convaincue  aujourd'hui  rpTil  n'est  pas  iiidiiVé- 
rent  de  chanter  telle  ou  telle  parole,  et  si 
elle  jetait  dans  les  airs  les  louanges  de  la 
Vierge  et  les  magicjues  syllabes  de  Sion,  c'est 
(ju'ellc  voulait  s'envelopper,  créer  autour  d'elle 
une  zone  de  protcrtinn.  (iroyance  vague  cl 
profonde.  Les  linif  lillos  s'avançaient  dans 
une  colonne  divine:  hur  allégresse  sc>ulcv;nl 
l(Mir  marche.  Elles  devaient  au\  voyages,  à 
I  habitude  des  sollicitations  et  des  remercie- 
ments une  souplesse,  une  aisance  rare  clicz 
les  villageoises.  La  mâchoire  serrée  dun  ban- 
deau, heureuse  de  n'avoir  plus  mal,  associée 

9. 


l54  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

à  cette  nature  par  une  fraîcheur,  un  parfum, 
des  couleurs  dont  la  suavité  s'accordait  avec 
les  parties  les  plus  inexprimables  de  son  âme, 
cette  sœur  paysanne  était  une  image  de  la 
fantaisie.  Toutes  les  fées  étaient  dehors  ;  Silène 
et  les  bacchantes  dans  les  vignes.  Un  chasseur 
sonnait  son  chien  sur  la  lisière  du  bois.  Dans 
cette  journée  de  bonheur,  l'esprit  de  Thérèse 
avait  les  virevoltes  d'un  martin-pêcheur,  tout 
bleu,  tout  or,  tout  argent,  sur  un  paisible 
étang  de  roseaux.  Avec  une  cadence  un  peu 
balancée,  les  trois  religieuses  chantaient: 

Sainte  Sion,  demeure  permanente, 
Sacré  palais,  qu'habite  le  grand  roi, 
Dans  tes  parvis  se  plaît  l'àme  innocente, 
Quoi  de  plus  doux  que  de  penser  à  toi  ! 

O  ma  patrie, 

0  mon  Sauveur. 

En  traversant  les  villages  quasi  déserts,  oti 
retentissaient  dans  les  granges  les  coups  ré- 
pétés des  batteurs  au  fléau,  elles  se  taisaient, 
et  par  un  innocent  génie  de  comédie,  pour 
raffermir  le  crédit  de  Léopold,  elles  s'appli- 
quaient à  laisser  paraître  sur  leurs  visages 
l'innocente  joie  dont  elles  avaient  le  cœur 
rempli.  Comment  la  méchanceté  de  Vézelise 
troublerait-elle  leur  confiance?  Un  temps  gris, 
silencieux,  humide,  enveloppe  les  vergers,  les 


L\    COLLINE    INSPIRKE  lOO 

prairies  où  sèchent  les  regains,  les  bons  che- 
vaux paisibles  qui  ramènent  les  voitures  char- 
gées de  récoltes,  et  les  grands  sacs  de  pommes 
de  terre  qui  s'alignent  debout  le  long  des 
champs.  Avant  de  quitter  leur  travail,  arra- 
cheurs et  arracheuses  font  des  tas  avec  les 
fanes,  y  mettent  le  feu,  et  ces  brasiers  solitaires 
achèvent  de  brûler  quand  la  nuit  est  déjà 
tombée  sur  la  campagne.  C'est  la  tristesse 
d'une  fin  de  journée  où  déjà  perce  l'hiver. 
Mais  devant  elles,  la  colline  semble  si  ferme 
et  assurée  des  faveurs  du  ciel  vers  lequel  elle 
se  soulève  !  Parfois,  une  nuée  lumineuse  vient 
l'envelopper,  la  baigner  de  jeunesse,  comme 
un  signe  de  la  complaisance  divine.  Sur  leur 
beau  couvent  veille  une  inlluence  surnatu- 
relle. 

Du  haut  de  la  terrasse,  Léopold  guettait 
leur  retour.  Il  leur  ménageait  une  surprise, 
et  se  réjouissait  de  les  voir  venir  dans  le 
hiintain.  lui  dépit  de  la  nuit,  maintenant 
(ju'elles  s'étaient  engagées  à  la  lilc  dans  l'étroit 
sentier,  à  travers  les  broussailles  des  pentes, 
il  devinait  à  sa  légèreté  sœur  Thérèse  qui 
marchait  en  avant,  et  il  s'attendrissait  (ju  une 
>i  longue  course  n'eût  pas  alourdi  sa  grâce. 
Avec  son  éternelle  manie  de  se  retrouver  dans 
les  grands  sainte  du  passé,  il  se  disait  :  «  Saint 


l56  LA    COLLINE    INSPIREE 

Chrysostome  s'est  appuyé  sur  la  sainte  veuve 
Olympias,  et  saint  Jérôme  sur  Marcelle  qu'il 
chargea,  lors  de  son  départ  pour  la  terre  sainte, 
d'arbitrer  les  difficultés  d'exégèse  ;  le  nom  de 
sainte  Scolastique  est  lié  à  celui  de  saint 
Benoît,  et  nul  ne  peut  penser  à  saint  François 
de  Sales  sans  voir  à  son  côté  sainte  Jeanne 
de  Chantai.  Sœur  Thérèse  est  digne  d'être  une 
Olympias,  une  Marcelle,  une  Scolastique,  une 
Jeanne  de  Chantai...  »  Auprès  d'elle,  il  sen- 
tait son  être  s'épanouir,  se  rapprocher  du  ciel. 
Quand  les  trois  religieuses  atteignirent  l'es- 
planade, Léopold  les  pressa  sur  son  cœur 
avec  respect  et  dilection  comme  trois  filles 
bien-aimées,  et  les  bénit  d'un  signe  de  croix. 
Puis  soudain,  il  les  entraîne  dans  la  sacristie, 
et  prenant  un  calice  posé  sur  la  crédence  : 

—  Mes  chères  filles,  leur  dit-il,  le  Prophète 
de  Dieu  daigne  vous  envoyer  ces  hosties  mira- 
culeuses descendues  sur  son  autel  et  qu'il  vous 
sera  permis  de  porter  en  scapul aires  sous  vos 
vêtements. 

Il  dit  et  les  leur  fait  baiser.  Quel  trouble, 
quelle  émotion  !  Elles  éprouvent  le  sentiment 
des  juifs  qui  croyaient  mourir  si  une  fois  ils 
avaient  touché  l'Arche.  Régulièrement,  nulle 
religieuse  ne  peut  mettre  la  main  sur  le  ciboire 
vide  et  les  linges  sacrés  sans  une  permission 


LA     COLLINE     INSPIREE  10" 

spéciale.  D'où  une  certaine  éminence  de  la 
religieuse  sacristine.  Mais  Léopold,  avec  une 
audace  dont  elles  défaillent  de  reconnaissance, 
leur  fait  monter  les  marches  de  l'autel.  Ce 
prêtre  chaste,  et  chez  qui  les  forces  phvsif|ues 
et  les  puissances  de  foi  étaient  intactes,  devait 
nécessairement  faire  des  prétresses.  Sa  pro- 
fonde raison,  inconnue  de  lui-même,  quand 
il  prête  un  tel  rôle  à  de  pauvres  religieuses, 
hier  encore  de  simples  paysannes,  c'est  qu'au- 
jourd'hui, au  lieu  de  chercher  sa  loi  dans 
rUglise.  il  Na  la  chercher  en  lui-même,  et  que 
tout  homme,  à  mesure  qu'il  donne  une  place 
à  rinspiratiun  dans  la  conduite  de  sa  vie,  est 
amené  à  honorer  davantage  la  femme,  à  croire 
qu'elle  pénètre  par  ses  intuitions  dans  l'au-delà 
et  que  illuminée  par  l'électricité  de  son  ccpur, 
elle  déchiffre  le  livre  divin. 

Les  jours  d'un  noveiiihrc  lorrain,  son  ciel 
abaissé,  son  horizon  rétréci  composent  l'at- 
mosphère la  plus  favorable  à  1  épaiinui^st- 
ment  des  puissances  religieuses  de  l'àme.  La 
pluie,  le  grand  vent  cjui  nous  enfernicnl  entre 
quatre  murs  nous  obligent,  pour  peu  (jue 
nous  en  soyons  capables,  à  écouter  les  pal- 
pitations de  notre  vie.  Tout  ce  qui  reposait 
dans  l'àme  de  Léopold  se  réveillait,  se  dé- 
ployait,   jetait    ses    lumières.     Il    écoutait    les 


l58  tA    COLLINE    INSPIRÉE 

irrésistibles  tendances  de  son  cœur  et  disait  : 
«Ce  sont  là  des  prophéties  pareilles  à  celles 
de  Yintras.  Aussi  vrai  que  je  suis  l'eiïet  des 
désirs  de  mon  père  et  de  ma  mère,  et  la  cou- 
ronne de  leurs  espérances,  mes  aspirations 
sont  vraies.  Ce  que  ma  nature  réclame  et  que 
ma  prière  sincère  sollicite  me  sera  néces- 
sairement donné.  »  Dans  sa  jeunesse  et  hier 
encore,  en  battant  tous  les  chemins  de  l'Eu- 
rope, il  avait  diminué  son  être;  il  s'était  senti 
jour  par  jour  refroidi,  gêné,  peut-être  dé- 
gradé. A  courir  le  monde  et  surtout  à  lutter 
contre  l'évêque,  il  avait  failli  perdre  sa  véri- 
table nature.  Maintenant  rendu  à  lui-même, 
il  va  se  réaliser,  épanouir  les  pensées  dépo- 
sées dans  son  cœur  par  les  générations  qui 
l'ont  précédé,  et,  dans  ce  début  de  novembre 
consacré  aux  trépassés,  son  esprit  s'oriente 
avec  plus  de  force  qu'aucune  autre  année  \ers 
le  souvenir  de  ses  parents  pour  y  trouver  un 
appui. 

Le  jour  des  morts,  Léopold  s'en  alla  s'age- 
nouiller au  cimetière  de  Borville.  Ni  François, 
ni  Quirin,  appelés  au  loin  pour  découvrir  des 
sources,  ne  raccompagnaient.  Cette  longue 
route,  il  la  fit  seul,  à  pied,  sous  un  ciel  bleu, 
divin  de  douceur,  par  le  soleil  le  plus  en- 
chanteur, au  milieu  de  ces  vieilles  campagnes 


LA    COLLINE    INSPIREE  iBQ 

paisibles  comme  la  mort  et  pourtant  pleines 
d'espérance.  Son  bâton  dans  la  main,  le  vi- 
goureux curé  parfois  pensait  ù  ses  ennemis 
et  faisait  un  dur  moulinet,  tantôt  et  le  plus 
souvent,  se  livrant  aux  songes,  il  pressait  le 
pas  pour  atteindre  le  but  des  désirs  de  son 
âme.  Une  prière  se  formait  en  lui  qu'il  pro- 
nonça sur  la  tombe  de  son  père,  dans  Tétroit 
cimetière  éblouissant  de  bouquets  de  fleurs, 
où  dans  cette  extivme  saison  bourdonnaient 
encore  les  abeilles  : 

ce  Mes  parents,  je  viens  vous  trouver,  vous 
dire  mes  pensées  qui  sont  les  vùlres,  élargies, 
colorées  par  des  expériences  plus  audacieuses. 
M'entendez-vous  respirer  et  frapper  votre  terre 
de  mon  bâton!'  C'est  moi,  Léopold,  votre  aîné. 
Vous  avez  construit  dans  Borville  une  maison, 
et  couclié  sous  le  sycomore  une  pierre  au 
titre  honorable  :  père  cl  mère  de  Irois  praires. 
Et  moi,  je  ne  laisserai  pas  annuler  la  maison 
ni  la  tombe  qu'à  mon  tour  je  dois  édifier. 
Esprits  célestes,  accompagnez-moi  :  je  viens 
vous  (juérir.  Votre  tâche  de  lioi  ville  est  rem- 
plie; c'est  sur  la  sainte  colline  maintenant 
que  tous  les  Baillard  combattent...  » 

Des  groupes  pieux  circulaient,  priaient  sur 
les  lombes.  Nul  ne  parla  à  Léopold  de  lui- 
même,  car  on  savait  qu'il  était  dans  l'ennui, 


l6o  LA    COLLINE    INSPIREE 

mais  de  ses  défunts  et  avec  des  mots  qui 
surent  trouver  dans  ce  cœur  exalté  la  source 
des  larmes. 

11  repartit,  convaincu  d'entendre  auprès  de 
lui  le  vol  glacial  de  ses  ombres  chéries,  et 
pour  leur  parler,  il  s'arrêtait  parfois  sous  les 
bouquets  d'aulnes  qu'aiment  les  trépassés. 
Dans  cet  extrême  état  d'émotion,  il  éprouva 
le  besoin  de  revoir  un  ami.  Le  cher  visage  du 
curé  de  Xaronval  lui  revint  à  l'esprit.  Celui- 
là,  comme  les  autres,  l'avait  abandonné  le 
jour  de  la  procession,  mais  n'était-ce  pas  un 
malentendu?  Il  saurait  bien  le  convaincre. 
Sans  hésiter,  il  fit  un  détour  afin  de  l'aller 
voir  et  de  lui  demander  l'hospitalité  pour  la 
nuit.  Mais  la  route  était  plus  longue  qu'il 
n'avait  calculé.  Quand  il  arriva  à  Xaronval, 
il  était  recru  de  fatigue,  et  déjà  les  ténèbres 
tombaient. 

Une  petite  fille  vint  ouvrir.  Il  se  nomma.  En 
entendant  ce  nom,  Léopold  Baillard,  l'enfant 
se  glaça  d'effroi,  comme  si  elle  eût  vu  Belzé- 
bulh  déguisé  en  prêtre,  et  reculant  vers  la 
porte,  elle  dit  que  son  oncle  était  absent,  mais 
sans  doute  allait  bientôt  rentrer.  Puis,  rapi- 
dement, elle  disparut  et  s'en  alla  s'asseoir  au 
bord  de  la  route,  sur  un  tas  de  cailloux. 

Comment  Léopold  interpréta-t-il  la  terreur 


LA    COLLINE     INSPIREE  l6l 

(le  r  en  Tant?  \  découvrit -il  un  refus  déguisé? 
f.e  certain,  c'est  qu'une  lieure  après,  fjuand 
M.  Magron  rentra  dans  son  presbytère, 
et  s'en  vint  tout  droit  à  la  cuisine  oIj  il  pen- 
sait trouver  son  ami  auprès  du  feu,  la  pièce 
était  vide.  Avec  sa  nièce,  il  chercha  vaine- 
ment dans  tous  les  coins  de  la  cure  Léopold 
Haillard.  Us  montèrent  jusque  sur  le  grenier, 
l'appelèrent  devant  sa  porte;  personne  ne  leur 
répondit...  Kt  pourtant  Léopold  était  là,  dans 
l'ombre.  Le  lendemain  on  découvrit,  contre 
une  meule  du  champ  voisin,  la  forme  de  son 
corps  dans  la  paille. 

La  petite  fille  se  demanda  toujours  si  c'était 
Léopold  ou  le  Diable  qui  avait  couché  dans 
cette  meule. 

Non,  ce  n'ét.iit  pas  le  Diable,  mais  c'était 
un  Léopold  que  M.  Magron  ni  aucun  de 
ses  confrères  n'avait  connu,  un  Léopold 
que  ne  touchaient  plus  les  paisibles  voix  de 
la  vie.  Il  avait  bien  entendu  les  cris  du  curé 
et  de  l'enfant,  mais  ses  chimères  le  tenaient 
et  d  une  telle  force  qu'aucun  appel  ne  pou- 
vait plus  le  leur  arracher.  Au  pied  de  la 
meule  où  \\  s  était  laissé  choir,  exténué  de 
fatigue,  il  restait  sans  mouvement  avec  une 
prodigieuse  luci<lité  d'esprit.  Il  regardait  com- 
ment, sous  la  nuit  descendante.  Sion  prenait 


tC)9.  LA    COLLTNE    INSPIREE 

des  accents  plus  mystérieux  et  l'aspect  d'un 
grand  autel  paré  de  lumières  pour  le  divin 
sacrifice;  il  écoutait  les  bruits  du  village, 
l'aboiement  des  cliiens,  la  douce  activité  du 
presbytère  tout  procbe;  il  se  prêtait  surtout 
à  ce  soufïle  de  Dieu  qui  glisse  le  soir  à  tra- 
vers les  campagnes.  Auprès  de  lui  se  tenaient 
avec  tendresse  les  deux  ombres  de  son  père  et 
de  sa  mère,  telles  qu'il  les  ramenait  de  Bor- 
ville,  et  dans  sa  longue  méditation  nocturne, 
le  cœur  et  la  pensée  envaliis  de  puissants 
ellluves  nouveaux,  il  cessait  de  se  tourner 
vers  l'ancienne  vie  lorraine  pour  en  appeler  à 
la  vie  surnaturelle.  Il  n'appartenait  plus  à  la 
terre...  Force  universelle,  amour,  puissance 
qui  s'éveille  en  nous  pour  donner  des  cou- 
leurs et  des  sonorités  au  monde,  désir,  voici 
que  tu  te  redresses,  une  fois  encore,  chez 
Léopoldl  L'étrange  homme  a  trouvé  son  bon- 
heur, le  seul  bonheur  qui  jamais,  il  le  jure, 
ait  été  digne  de  sacrifice.  Un  nouvel  amour 
vient  de  s'emparer  de  son  âme,  d'anéantir 
toutes  ses  expériences  antérieures,  de  le  laver, 
de  le  régénérer,  et  naïf  comme  un  jeune 
homme,  ce  vigoureux  quinquagénaire  s'élance, 
le  cœur  en  feu,  vers  des  régions  inconnues. 
Ce  n'est  pas  qu'il  ait  découvert  une  jeune 
figure  émouvante  dans  l'ombre  d'un  soir  d'été 


A    COLLINE    INSPIHKE 


i63 


et  qu'un  regard  plein  d'àme  ait  paru  répondre 
à  son  regard,  et  qu'une  sœur  céleste  soit  venue 
vers  lui  pour  le  guider  aux  régions  du  sublime. 
La  jeunesse  et  la  beauté  ne  songent  pas  à 
faire  leurs  cruels  miracles  dans  le  cercle  de  ce 
paysan,  qui  porte  au  front  le  signe  du  sacer- 
doce éternel.  Léopold  reste  obsédé  par  les 
seuls  problèmes  de  son  état.  La  grande  et 
l'unique  afl'aire  demeure  pour  lui  de  saisir  le 
pr(»blème  divin  du  monde.  11  ne  va  pas  en 
demander  la  solution  au  plaisir,  à  la  volupté 
d'un  cd'ur  (jul  se  brise,  à  l'éclair  d'un  tendre 
visage.  Le  dur  rêveur  esl  rempli  de  confiance, 
a  repris  avec  plus  de  force  son  bâton  de  route 
pour  le  voyage  de  la  terre  au  ciel,  parce  qu'il 
a  reçu  de  \iiilras  iiu  iiivlbe  à  sa  portée,  le 
mytlie  pour  lequel  il  avait  été  conçu. 

Dans  un  tel  enivrement,  que  pouvait  faire 
à  Léopold  le  soulèvement  de  tout  le  pays,  que 
pouvait  lui  faire  1  interdiction? 

Elle  éclata  contre  le>  trois  frères  vers  la  fin 
de  l'année. 

A  Ibeure  même  où  l'évccbé  décrétait  la 
sentence,  Léopold  se  promenait  avec  sd'ur 
Tbérèse  sur  le  plateau.  Il  calculait  le  moment 
et  priait  Dieu,  disant  : 

—  Je  ne  sens  pas  le  coup  d  une  boulette 
brisée. 


l6/i  LA    COLLINE    INSPIREE 

Quirin  et  François  descendirent  aussitôt 
dans  le  village,  en  répétant  de  porte  en  porte  : 

—  Dieu  soit  loué!  Nous  ne  verrons  plus 
nos  confrères;  Sion  n'y  perd  que  des  pique- 
assiettes...  D'ailleurs  nous  sommes  interdits 
avec  manque  de  formalité  dans  la  sentence. 
Elle  ne  compte  pas. 

Et  les  dévotes  s'éparpillaient  dans  les 
champs,  tourbillonnaient  autour  des  labou- 
reurs, en  marmonnant  avec  passion  le  mot 
de  sœur  Thérèse  : 

—  Il  en  sera  de  nous  comme  des  grains 
que  vous  jetez.  Le  blé  que  l'on  sème  au  prin- 
temps ne  donne  jamais  rien  que  de  maigre, 
mais  nous  produirons  beaucoup,  parce  que 
la  neige  va  nous  passer  dessus. 


CHAPITHE   MU 


UN  SOLDAI    DE  UUME 


Aucune  rêverie  des  longues  soirées  d'au- 
lomnc,  quand  la  pluie  cingle  nos  carreaux  et 
(\\\c  la  plainte  du  vent  nous  fait  tressaillir 
dans  notre  premier  sommeil,  ne  nous  présente 
rion  d'aussi  élrauLTC  (|ue  ces  prêtres  et  leurs 
compagnes  qui  circulent  sur  le  haut  lieu  de 
Rosmerllia,  y  cherchant  des  sources  spiri- 
tuelles et  qui  voient  les  anges  planer  au-des- 
sus de  leurs  têtes  en  même  temps  que  les  eaux 
courir  dans  l'épaisseur  du  sol.  Toute  la  J^or- 
raine  a  les  yeu.v  tournés  vers  l'antique  som- 
met (jui  porte  dans  le  hrouillard  une  mysté- 
rieux' (•«•monnt'  r«Miiminc.  Mais  cet  automne 
de  Sicui  prul-il  se  prolonger:'  Ce  château  de 
hiouillard,  tout  étincelant  des  prestiges  du 
l)i;il)l(\     jouir. i-l-il      cncoro     longtemps     dos 


i66 


LA    COLLINE    INSPIREE 


faibles  rayons  d'un  soleil  qui  s'incline  P  Est- 
ce  une  île  nouvelle  qui  monte  a  la  surface  et 
que  le  vaste  flot  de  l'église  officieîJe  ne  par- 
viendra pas  à  submerger  ?  De  toutes  paris  on 
se  le  demande... 

Le  II  novembre  i85o,  jour  de  la  fête  de 
saint  Martin,  un  religieux  de  l'ordre  des 
Oblats  de  Marie,  le  Révérend  Père  Aubry, 
gravissait  à  pied  la  sainte  colline.  Le  curé  de 
Chaouilley  le  guide  ;  un  paysan  porte  sa 
mince  valise.  C'est  le  nouveau  curé^  un  jeune 
homme  de  vingt-quatre  ans,  choisi,  délégué 
par  Monseigneur  de  Nancy.  «Je  te  donne,  lui 
a  dit  l'évcque,  les  âmes  de  Sion  et  de  Saxon. 
A  toi  de  les  arracher  aux  démons.  Va  recons- 
truire là-haut  Fédifice  de  la  vraie  foi,  et  fonde 
ton  action  sur  la  parole  inébranlable  de  saint 
Bernard  :  Melius  est  ut  pereat  anus  quam 
uni  tas.  » 

Ce  jour-là,  sous  le  porche  de  Sion,  un  bé- 
quillard  attendait  fortune.  En  voyant  s'avan- 
cer les  deux  prêtres,  il  se  hâta  vers  eux,  mais 
soudain,  frappé  d'un  mal  inconnu,  il  s'affaissa 
dans  les  bras  de  FOblat,  qui  eut  tout  juste  le 
temps  de  l'aider  à  bien  mourir. 

Le  jeune  prêtre  fit  un  rapprochement  entre 
cette  charité  qu'il  lui  était  permis  d'accomplir 
et  la  légende  du  saint  que  Ton  fêtait  ce  jour-là. 


LA    COLLINE    INSPIREE  167 

11  vit  dans  ce  pelit  drame  l'annonce  que  Dieu 
lui  permettrait  de  recevoir  un  jour  dans  ses 
bras  les  schismatiques,  comme  il  venait  de 
faire  pour  le  pauvre  boiteux. 

En  attendant,  il  fallait  trouver  un  logis.  Les 
cinq  maisons  oii  il  frappa  successivement,  et 
qui  sont  avec  le  couvent  toute  la  vie  du  pla- 
teau, lui  fermèrent,  l'une  après  Taulre,  impi- 
toyablement leurs  portes.  A  Saxon  où  il  des- 
cendit, la  même  hostilité  raccueillit,  et,  de 
pruerre  lasse,  il  dut  s'accommoder  dune  mau- 
vaise chambre  à  l'auberge. 

Cependant  les  Haillard,  indignés  qu'on  leur 
irrarhàt  1  église,  achevaient  de  la  déménager. 
Depuis  huit  jours,  il  s'y  employaient.  Ce  der- 
nier soir,  ce  fut  un  vrai  pillage.  Frères  et 
s(Eurs^  ils  s'y  mirent  Ums,  excités  jusqu'à  la 
folie  par  l'arrivée  de  l'Oblal,  ne  laissant  pas 
une  fleur,  pas  un  ornement,  pas  même  un 
linge  pour  olTrir  le  saint  sacrifice. 

C'est  dans  celte  église  désolée  que  le  Père 
Auhrv,  le  lendemain,  qui  était  un  dimanche, 
prit  le  contact  de  ses  paroissiens.  Au  moment 
où  il  se  présentait  à  I  autel,  Léopold,  Tranvois, 
(hiiriii,  escortés  des  deux  frères  Hubert  et 
M.nliii.  dos  religieuses  et  des  \illugeois  les 
plus  lidMes,  arrivèrent  glorieusement  dans  le 
sanctuaire  par  le  corridor  (jui   fait  communi- 


i68 


LA    COLLINE    INSPIREE 


quer  l'église  et  le  couvent.  Ils  se  placèrent 
debout,  les  bras  croisés,  au  fond  de  l'église. 
Sous  le  regard  de  ces  trois  pontifes,  im- 
menses dans  leurs  grands  manteaux  noirs  à 
collet  de  velours  et  à  triple  pèlerine,  et  qui  ne 
perdaient  pas  un  seul  de  ses  gestes,  une  seule 
de  ses  paroles,  le  jeune  curé,  non  sans  émo- 
tion, monta  dans  la  chaire,  et  prit  texte  du 
mort  qu'il  avait  administré  la  veille  sous  le 
porche  pour  célébrer  les  vertus  de  la  charité. 
Il  ne  parla  que  d'indulgence  et  d'aaiour  du 
prochain. 

A  la  sortie,  sur  le  plateau,  les  trois  Bail- 
lard  rallendaient,  et  devant  tous  les  parois- 
siens Léopold  l'aborda  : 

—  Je  suis  heureux,  dit-il,  d'offrir  mes  hom- 
mages et  mes  félicitations  au  jeune  mission- 
naire qui  a  si  bien  débuté  à  Sion. 

Mais  l'Oblat,  lui  lançant  un  regard  irrité, 
s'écria  : 

—  Vade  rétro j,  Satana  I  Retire-toi  Satan. 

—  Vraiment,  répondit  Léopold,  est-ce 
donc  là  cet  esprit  de  charité  que  vous  recom- 
mandiez dans  votre  prône  P 

Aussitôt  des  murmures  désapprobateurs 
s'élevèrent  contre  l'Oblat,  qui,  sans  se  trou- 
bler, commença  de  se  justifier  en  disant 
qu'il  avait  agi  selon  les  paroles  de  saint  Jean  : 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  I  69 

«Si  quelqu  un  vient  vers  vous  et  napporle  pas 
la  vraie  doctrine,  ne  le  recevez  pas  dans  voire 
maison  et  ne  le  saluez  pas,  car  celui  qui  le 
salue  participe  à  ses  œuvres  perverses.  »  Il 
s  appuyait  encore  sur  un  texte  de  saint 
Mathieu  :  ce  Si  quelqu'un  n'écoute  pas  l'Eglise, 
regardez-le  comme  un  publicain  et  un 
païen.  » 

Mais  les  Baillard  allaient  de  groupe  en 
groupe,  répétant  que  cet  étranger  méprisait 
les  gens  de  Saxon  et  qu'il  venait  d'insulter 
Léopold.  Poussé  par  eux,  Bibi  Cholion  osa 
interpeller  l'Oblal  : 

—  On  dit  que  vous  êtes  de  Limoges? 

—  Peu  vous  importe,  répliqua  l'autre,  je 
suis  le  curé  légitime  désigné  par  l'évéque  du 
diocèse. 

La  répli(jue  était  forte,  Léupold,  pressé  par 
François  et  Quirin,  fit  donner  ses  réserves: 
il  annonça  solennellement  que  l'Organe  de 
Dieu  viendrait  bientôt  à  Sion  et  qu'on  y 
N errait  ses  miracles. 

(le  fut  d'un  ellet  niagi(jue.  Tout  le  monde 
se  presse  aulour  de  Léopold.  il  viiliciiio,  il 
rcc'Miiinence  ses  discours  passionnés  et  mys- 
térieux ;  il  appelle  avec  une  impatience  fré- 
missante le  juur  prochain  où  Dieu  jugera  la 
colline  de  Sion,  la  vengera  de  ses  ennemis  et 

10 


I-^O  LA    COLLINE    INSPIREE 


mettra  au-dessus  de  tous  la  tribu  des  justes. 
Cependant  son  jeune  adversaire  descendait 
tout  seul  la  pente  de  Saxon  pour  regagner 
son  gîte.  Il  fallut  retenir  François  qui  voulait 
le  poursuivre  et  qui,  au  milieu  d'autres 
injures,  lui  criait  un  reproche  très  propre  à 
toucher  l'auditoire  : 

—  Ça  n'a  pas  quarante  sous  à  dépenser  à 
l'auberge,  et  ça  veut  ruiner  nn  pèlerinage 
qui  a  rapporté  des  mille  et  des  mille  au 
pays! 

Ainsi  la  guerre  était  déclarée.  Deux  chefs 
se  sont  jeté  le  gant.  A  oilà  que  s'affrontent 
deux  puissances,  l'étranger  et  l'indigène,  ou 
même  pourrait-on  dire,  le  Romain  et  le 
Celte.  Tout  le  pays  est  divisé. 

Les  frères  Baillard  régnent  sur  le  plateau. 
Us  y  occupent  le  monastère,  son  grand  jar- 
din, les  promenades  transformées  en  labours 
et  quelques  champs  épars.  Leurs  fidèles 
habitent  toutes  les  maisons  avoisinantes. 
Dans  Saxon,  ils  peuvent  compter  sur  la  plus 
grande  partie  des  habitants,  parmi  lesquels  le 
maire  et  son  conseil  municipal.  Même  les 
attributions  du  curé,  est-il  exact  qu'ils  les 
aient  abandonnées,  restituées  ?  Nullement, 
puisqu'en  qualité  de  propriétaires  du  cou- 
vent, ils  jouissent  du  droit  d'entrer  librement 


LV    COLLINE    INSPIREE  I7I 

dans  la  sacristie  et  dans  le  chœur  par  un 
corridor  intérieur;  ils  détiennent  les  clefs 
des  troncs,  les  clefs  du  clocher  où  ils  sonnent 
l'angelus  et  les  clefs  de  l'église  (qu'ils  ouvrent 
le  matin,  qu'ils  ferment  le  soir  et  qu'ils 
balayent);  enfin  ils  ont  en  leur  possession 
tous  les  ornements  et  même  des  objets  sacrés, 
tels  que  le  fer  à  hostie.  Href,  ils  demeurent 
les  gardiens,  les  véritables  maîtres  du  sanc- 
tuaire dont  l'éveque   les  a  déclarés  indignes. 

Quant  au  jeune  Oblat,  considéré  conmie 
un  intrus  par  ceux-là  même  qui  sont  le  plus 
attachés  à  leurs  devoirs  religieux,  il  va 
habiter  en  bas,  à  Saxon,  dans  une  misérable 
auberge,  distante  d  un  quart  de  lieue,  d'où 
chaque  matin  il  grimpera  la  côte  sous  le  vent, 
la  pluie,  la  neige  d'un  rigoureux  hiver,  pour 
aller  dire  la  messe  dans  son  église  qui, 
plutôt  que  la  sienne,  demeure  l'église  des 
schismatiques. 

Qu'ils  semblent  forts  sur  la  montagne  où 
depuis  trente  ans  ils  travaillent,  les  trois 
frères  liaillurd  !  Mais  derrière  le  pauvre  isolé 
de  Saxon,  il  y  a  la  puissance  de  son  ordre, 
il  y  a  toutes  les  réserves  de  l'Kglise,  dont  les 
files  profondes  s'étendent  à  perle  de  vue 
ju<(|u'au  \ati(an.  «Je  suis  Humain.  »  En  ces 
trois    mots,    tiennent    sa    force,   son  droit    et 


172  L\     COLLINE    INSPIREE 

l'éternelle  poésie  d'une  sentinelle  avancée  de 
Rome.  C'est  un  légionnaire  au  milieu  des 
Celtes. 

Là-liaut,  les  Baillard  et  leurs  fidèles  pré- 
parent la  résistance.  Leur  premier  soin  est 
d'organiser,  dans  le  réfectoire  du  couvent, 
une  chapelle  à  l'imitation  de  celle  oii  Vintras 
ofRcie  à  Tilly.  Ils  étendent  sur  le  plancher 
tous  les  tapis  dont  ils  disposent,  recouvrent 
d'un  damas  rouge  bordé  de  soie  jaune  l'autel 
construit  en  bois  sans  pierre  consacrée.  Aux 
portes  du  tabernacle,  ils  suspendent  quatre 
cœurs  en  vermeil  renfermant  des  hosties 
miraculeuses.  Une  girandole  à  trois  branches 
éclaire  ce  curieux  oratoire.  Et  Cintras  leur 
envoie  un  linge  odoriférant,  qui  avait  servi  à 
essuyer  la  coupe  de  son  premier  sacrifice. 
Les  Pontifes  y  abritèrent  pieusement  les 
reliques  de  saint  Gerbold,  qu'ils  placèrent 
sur  le  tabernacle.  Et  l'ensemble  faisait  le  plus 
bel  effet. 

Appuyée  sur  cette  arche  sainte,  la  congré- 
gation défiait  les  assauts  de  l'étranger.  Cha- 
cun de  ses  membres  éprouvait  cette  impres- 
sion excitante  et  gaie  qui  accompagne  les 
débuts  d'une  action  militaire.  Les  anciens 
règlements  ne  valent  plus  ;  c'est  une  vie  de 
guerre  et  d'aventures  qui  commence. 


I.V    COLMNr     INSPIKliE  17,3 


Quirin  se  multiplie  chez  les  hommes  d'af- 
faires de  A  ézelisc,  de  Lunéville  et  de  Nancy, 
faisant  les  chemins  de  jour  et  de  nuit  par 
les  temps  les  plus  alTreux:  François  court  les 
villages  pour  entretenir  l'enthousiasme  et 
lutter  contre  la  défection  :  quant  à  Léopold, 
il  demeure  dans  sa  chambre  et,  les  pieds  sur 
les  chenets,  s'entretient  avec  les  astres.  Par 
une  déchirure  des  ténèbres  qui  nous  empri- 
sonnent et  nous  glacent,  il  voit,  il  entend,  il 
respire  les  parfums,  la  musique,  la  couleur 
et  les  secrets  du  ciel.  Assisté  de  Thérèse,  il 
surveille  l'arrivée  des  secours  surnaturels. 

La  vie  du  couvent  est  bouleversée.  Tout  le 
monde  s'y  mêle  de  commander  les  deux 
frères  Hubert  et  Martin.  Autrefois  excellents 
travailleurs,  les  pauvres  gens  paraissent  main- 
tenant détestables.  Découragés,  ahuris  par 
des  ordres  contradictoires,  ils  ont  fini  par 
perdre  la  tète.  Les  sn'urs  ont  rompu  les 
observances  de  leur  vie  de  religieuses,  sans 
pouvoir  retrouver  les  conditions  d  une  vie 
paysanne.  Pour  elles  s'ouvrent  de  nouveaux 
horizons  :  elles  laissent  se  réveiller  des  désirs 
contre  lesquels,  autrefois,  elles  se  seraient 
réfugiées  dans  lii  piière.  So'ur  Lazarine, 
d'acc(ird  avec  (Juirin,  cherche  à  prendre  la 
haute   main    sur  I  admirM<îlralion  domestique. 


I-y/l  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

Naturellenient  dure  et  âpre  et  le  redevenant  à 
mesure  qu'elle  perdait  ses  allures  conven- 
tuelles, elle  eut  voulu  transformer  le  monas- 
tère en  une  simple  exploitation  agricole. 
Quant  à  sœur  Euphrasie,  grosse  fille  aux 
yeux  bleuâtres,  aux  joues  pleines,  et  dont 
toute  la  confiance  s'en  allait  à  François,  elle 
avait  renoncé  à  apprendre  l'A.  13.  G.  aux 
petites  filles  de  Saxon,  et  durant  les  heures 
de  classe  elle  se  promenait  avec  elles  dans  les 
champs,  pour  leur  montrer  comment  on 
trouvait  les  sources  avec  la  baguette  magique, 
d'après  la  méthode  de  François. 

Ainsi  chaque  sœur  s'était  modelée  sur 
celui  des  Baillard  qu'elle  avait  choisi.  Des 
oppositions  de  nature  qui  existaient  précé- 
demment entre  elles,  et  que  dissimulait  la 
règle,  apparaissaient  maintenant,  compliquées 
par  les  caractères  nouveaux  qu'elles  emprun- 
taient de  riiomme  qui  les  dominait. 

Dans  cette  anarchie,  on  ne  s'entendait  que 
sur  un  point  :  faire  la  guerre  au  Père  Aubry, 
rendre  la  vie  impossible  au  malheureux 
isolé.  Quelle  joie  pour  les  bonnes  sœurs  si 
elles  entendent  qu'on  a  crié  ((  Au  corbeau  !  » 
sur  son  passage,  qu'il  s'est  à  moitié  démis  le 
bras  à  la  descente  de  Sion  en  butant  contre 
un<î   corde  tendue    le    soir   sur   son   chemin, 


LA  collim:  inspiuke  170 

qu'on  lui  refuse  des  œufs,  qu'il  n'a  pas  trouvé 
de  clianvlte  pour  le  mener  à  Nancy!  La  nuit 
de  Not'l  vit  éclater  leur  malice. 

Pour  cette  fête  solennelle,  l'Oblat  ne  put 
décorer  son  sanctuaire  t|u'avec  des  lambeaux 
de  vieilles  robes  d'enfant  de  cluuur,  des  chan- 
deliers rouilles  et  des  fleurs  noires  de  pous- 
sière; et  tandis  qu'il  olliciait  pour  un  tout 
petit  groupe  de  fldclos,  il  entendait  les  Bail- 
lard  et  leurs  partisans  chanter  la  messe  dans 
leur  chapelle  toute  brillante  des  dépouilles  de 
l'église. 

Les  sœurs  avaient  rassemblé  tous  leurs 
pots  de  fleurs,  qu'elles  avaient  garnis  de 
la  plus  belle  variété  de  roses  en  papier,  et 
tous  les  chandeliers  du  couvent,  des  chande- 
liers grands  et  petits,  et  même  ceux  de  la 
cuisine.  Cette  centaine  de  feux  projetait  de 
magnifiques  moires  sur  le  damas  rouge  et 
jaune.  Oualre  anges,  Tépée  fleurdelisée  à  la 
main,  occupaient  les  gradins  de  Tautcl  cl 
faisaient  une  garde  d'honneur  à  un  élincelant 
candélabre  à  trois  branches. 

Cette  messe  de  minuit,  dans  un  décor  si 
nouveau,  fut  un  réel  succès  pour  les  Maillard. 
Presque  tout  le  Nillage  était  là  attiré  par  la 
cérémonie  et  par  l'espoir  thi  révedion  tjuo. 
sous  le  nom  d  agape  exceptionnelle    Lé^pold 


176  LA    COLLINE    INSPIREE 

promettait  à  ses  fidèles  depuis  la  première  se- 
maine de  l'Avent.  Dans  les  agapes  ordinaires, 
chacun  apportait  sa  part,  la  congrégation  se 
bornant  à  offrir  un  gâteau  bénit,  dont  chacun 
des  assistants  emportait  un  morceau  pour  sa 
famille.  Cette  fois,  vu  la  solennité,  l'agape 
eut  un  caractère  plus  généreux.  Dès  le  début, 
le  Pontife  d'Adoration  fit  sauter  le  Champagne. 
Fort  expansive  déjà,  la  joie  des  fidèles  éclata 
avec  violence  au  moment  où  les  orthodoxes 
sortirent  de  leur  misérable  messe  et  de  leur 
église  démeublée. 

Au  nombre  d'une  douzaine,  leurs  lanternes 
à  la  main,  ils  s'en  allaient  dans  la  nuit;  ils 
redescendaient  à  Saxon  en  faisant  cortège  à 
rOblat.  Soudain  les  fenêtres  du  couvent  s'ou- 
vrirent, et  les  religieuses  apparurent,  riant  et 
chantant  à  gorge  déployée.  Elles  chantaient 
un  vieux  Noël  en  patois  lorrain,  un  \oël 
gothique,  comme  on  dit  dans  le  pays,  tout 
plein  d'images  paysannes  de  guerre  et  de 
pillage  : 

Alarme,  Compagnons, 

Car  je  vois  de  bien  loin 

Une  grosse  troupe  de  gendarmes  et  soldais 

Qui  nous  prendront  nos  troupeaux  tout  à  l'heure. 

Hélas!  ils  sont  partout, 

Tout  en  est  noir, 

Us  sont  drus  et  menus, 

Ils  feront  la  guerre  à  riche  et  à  pauvre. 


Ah!  Dieu!  je  suis  pris 
S'ils  nous  trouvent  ici. 

Ce  vieux  chant  populaire,  où  s'exprimait 
jadis  la  détresse  des  paysans  du  duc  Charles  IV 
foulés  par  les  Suédois,  les  Raillard  l'ont  re- 
trouvé, et  tout  spontanément  le  prennent  pour 
chant  de  guerre.  Cette  plainte  villageoise  et 
guerrière  leur  plaît  par  son  caractère  de  dé- 
fiance et  d'hostilité  contre  l'étranger.  Le  sen- 
timent profond  qui  les  anime  y  trouve  une 
forme  saisissante.  La  sœur  Thérèse  les  en- 
flamme tous  quand  elle  chante,  avec  l'accent 
des  paysans  qui  voient  apparaître  sur  l'horizon 
une  petite  troupe  d'inconnus  : 

Filles  et  |Mlurcau\, 

C'est  pas  le  moment  de  parler  ; 

Vile,  au  plus  lût,  courez  parmi  les  champs 

Pour  ramasser  nos  troupeaux  tout  d'un  temps. 

Envoyez  le  chien  Rrissaud  après. 

Et  vous,  Fidèle, 

Pour  les  faire  retourner 

Pendant  que  je  ferai  la  sentinelle. 

Car  je  serai  [)ris. 

S'ils  nous  trouvent  ici. 

Mais  les  bergers  se  rassurent  :  il  y  avait 
une  méprise,  (^e  ne  sont  pas  les  terribles  sou- 
dards de  Gustave-Adolphe  (jui  arrivent,  ce 
sont  les  Rois  Mages,  et  tout  le  monde  part 
d'un  grand  rire  quand  ««rur  Euphra«;ie  rhanle 
à  son  tour  : 


lyS  LA    COLLINE    INSPIREE 

Mais  Colas  n'avez-vous  pas  vu 

Un  des  rois  si  camus 

Et  qui  est  encore  plus  noir  qu'un  cramail? 

Voilà  bien  longtemps  qu'il  n'a  pas  lavé  son  visage. 

Il  fera  peur  à  l'Enfant. 

Il  n'a  que  les  dents  qui  soient  un  peu  blanches, 

Ses  lèvres  se  retroussent  des  deux  cotés, 

Et  ses  gens  lui  ressemblent  aussi. 

Le  nègre,  c'est  l'Oblat,  tout  de  noir  vêtu, 
qui  se  tient  là,  cloué  dans  la  neige  par  la  sur- 
prise et  le  scandale.  Les  sœurs  le  montrent 
du  doigt.  Elles  jettent  les  strophes  comme  des 
filles  de  village,  un  dimanche,  en  regardant 
passer  les  voitures,  narguent,  raillent  et  font 
les  cornes  aux  promeneurs  venus  de  la  ville. 
Dans  leur  fidélité  mystique,  elles  ont  trouvé, 
à  leur  insu,  un  moyen  qui,  s'il  n'est  pas  de 
leur  état,  est  tout  à  fait  de  leur  race,  de  dire 
au  Régulier  l'homme  que  leur  cœur  a  choisi. 

L'Oblat  et  ses  compagnons  ne  peuvent 
supporter  une  telle  audace.  Ils  invectivent 
contre  les  chanteuses  qui,  ravies  de  leur  suc- 
cès, reprennent  en  chœur  une  strophe  nou- 
velle de  la  chanson  : 

Jean,  je  vois  un  goujat 
Dessus  un  dromadaire 

Le  Père  Aubry  et  ses  gens  s'éloignent  dans 
la  nuit  vers  Saxon,  en  mêlant  aux  injures 
populaires  les  plus  savants   exorcismes.   Mais 


LA    COLLINE    INSPIREE  IJQ 

que  leur  fait  t«>ul  ce  latin,  aux  trois  religieuses 
exaltées  el  qui  se  sentent  si  bien  h  l'abri  au 
milieu  du  cercle  qui  les  applaudit! 

Le  lendemain,  dans  le  pays,  on  raconta 
que  tout  le  couvent  était  ivre.  Plusieurs  n'y 
virent  pas  de  bonté.  Mieux  vaut  faire  envie 
que  pitié,  disaient-ils  en  patois.  Mah  le  scan- 
dale exaspéra  les  orlbndoxes. 

Un  Soir  de  janvier,  deux  femmes  dévouées 
au  couvent  rencontrèrent  le  nouveau  maire, 
qui  venait  cbercber  des  pierres  au  sommet  de 
la  colline,  nu  lieu  dit  le  Cul  du  Coq,  Coudjo, 
en  patois  lorrain,  l'allés  le  suivirent  et  s'éton- 
nèrent qu'il  fit  ranger  le  tombereau  dans  sa 
cour  sans  le  décbarger.  Dès  le  soir,  elles 
contaient  la  cbose  aux  I^aillard,  rjui  leur  re- 
commandèrent de  bien  surveiller  la  cour  du 
maire  et  de  les  tenir  au  courant. 

Peu  après,  un  malin,  comme  Léopold  acbc- 
vail  de  dire  sa  messe,  une  des  bonnes  femmes 
accourut  tout  essoulllée,  annonçant  que  le 
tombereau  de  pierres  montait.  Kt  bientôt,  il 
apparut  escorté  du  maire,  de  qucbjues  conseil- 
lers et  du  maçon  du  village. 

'l'out  ce  monde  venait  murer  la  fameuse 
porte  du  corridor. 

Celte  porte,  (jui  pcnnettail  aux  liaillard  de 
pénétrer  librcrurnl  dans  l'église,  c'i'I.iif  I'  ^rv- 


l8o  LA    COLLIISE    INSPIRÉE 

nier  vestige  des  droits  qu'ils  avaient  eus  sur 
la  paroisse  et  le  pèlerinage.  La  murer,  c'était 
clore  définitivement  leur  vie  passée.  Ils  ne 
pouvaient  y  consentir. 

Quirin  accourut  devant  l'hôtel,  entouré  des 
cinq  sœurs.  Il  commença  par  exposer  froide- 
ment, avec  cette  clarté  d'homme  de  loi  qui 
lui  était  naturelle,  que  mesdames  Thérèse 
Thiriet  (en  religion  sœur  Thérèse),  Jeanne 
Masson  (en  religion  sœur  Euphrasie),  Mar- 
guerite Cherrière  (en  religion  sœur  Quirin), 
Marguerite  Yiardin  (en  religion  sœur  Marthe), 
et  Marie-Claire  Boulanger  (en  religion  sœur 
Lazarine)  étaient  légitimes  propriétaires  du 
couvent;  qu'elles  le  tenaient  de  l'acquéresse, 
demoiselle  L'Huillier,  de  Forcelles  sous  Gu- 
gney,  communément  dite  la  Noire  Marie,  et 
qu'elles  s'opposaient,  conformément  a  leur 
droit,  à  ce  que  la  jouissance  leur  fût  supprimée 
d'une  servitude  qui  appartenait  à  leur  im- 
meuble. 

Cependant  qu'il  parlait  comme  un  notaire, 
les  cinq  femmes  poussaient  des  cris. 

Intimidés  par  l'argumentation  juridique  et 
redoutant  un  scandale  dans  l'église,  les 
magistrats  se  retirèrent,  et  le  parti  des  Bail- 
lard,  massé  sur  le  haut  de  la  côte,  couvrit  de 
huées  leur  retraite. 


LA    COLLINE    INSPIREE  l8l 

L  Oblat  lit  honte  aux  vaincus.  11  leur  re- 
prociia  de  s'être  arrêtés  aux  subtilités  juridi- 
ques d'un  imposteur,  et  il  annonça  partout 
que  l'opération  allait  être  reprise  sans  délai. 
Mais  une  alTreuse  tourmente  de  neige  survint 
(jui  rendit  les  chemins  iiupraticables  durant 
plusieurs  semaines.  Les  Baillard  virent  là  un 
signe  de  la  protection  céleste. 

A  la  nouvelle  lune  toutefois,  le  temps  passa 
au  sec.  Par  une  belle  matinée  de  gel.  des 
charrettes  amenèrent  de  nouveau  des  pierres 
devant  le  porche,  et  des  maçons,  traversant 
la  nef  et  la  sacristie,  les  portèrent  à  l'entrée 
du  fameux  corridor. 

Cette  fois,  les  sœurs  s'étaient  abstenues  de 
pénétrer  dans  l'église  ;  elles  se  tenaient  sur 
leur  propriété,  debout  dans  le  couloir.  Mais  à 
peine  les  ouvriers  avaient-ils  posé  un  moellon, 
qu'une  sœur  le  saisissait,  le  soulevait  et  l'en- 
voyait rouler  par  delà  l'étroite  sacristie  jusque 
dans  le  sanctuaire.  Le  Pontife  de  Sagesse, 
François,  entendant  l<»ul  ce  vacarme,  n'y 
peut  tenir.  Il  survient  comme  un  tourbillon. 
Sa  vue  centuple  le  courage  des  cinq  nonnes  ; 
les  maçons  reculent.  Le  Conseil  municipal, 
maire,  adjoint  en  tête,  apparaît.  Ramenés  au 
combat,  les  ouvriers  commencent  de  cons- 
truire leur  mur  sous  les  injures  et  les  coups. 


Il 


82 


I02  LA    COLLINE    INSPIREE 


Mais ,  ô  merveille ,  sœur  Léopold-Marie- 
Thérèse  du  Cœur  de  Jésus  se  couche  tout  de 
son  long  en  travers  de  la  porte  et  s'écrie  : 

—  Vous  me  maçonnerez  sur  le  corps,  mais 
je  garderai  le  passage  ! 

Une  bataille  acharnée  s'engagea  sur  la  reli- 
gieuse étendue.  Un  conseiller  municipal  y 
perdit  son  sabot,  dont  les  sœurs  s'emparèrent 
comme  d'un  trophée  pour  le  briser  sur  la 
muraille.  Tant  et  si  bien  que  les  assaillants 
se  retirèrent  en  déroute  sous  la  conduite  de 
rOblat,  abandonnant  pierres  et  mortier. 

Sans  plus  attendre  et  pour  prévenir  un 
retour  offensif,  les  sœurs  entassèrent  les 
moellons  contre  la  porte  de  la  sacristie,  y 
ajoutèrent  force  bûches  et  fagots,  et  dres- 
sèrent ainsi  une  vraie  barricade. 

Héroïsmes  superflus  !  Six  jours  plus  tard, 
la  préfecture  envoya  deux  gendarmes,  à  l'abri 
desquels  les  maçons  accomplirent  leur  tra- 
vail. 

Tout  Saxon  était  monté  là-haut,  et  les  en- 
fants eux-mêmes.  Ces  scènes  frénétiques 
firent  sur  eux  une  si  vive  impression  qu'ils 
en  furent  agités  dans  leur  sommeil  plus  de 
dix  ans  après.  Ils  crurent  avoir  vu  des  saintes 
transformées  en  sorcières.  Thérèse  avait  perdu 
sa  coiffe  de  toile  ;   ses  yeux,    ses   gestes,    sa 


LA    COLLINE    INSPIREE  l83 

voix  avaient  l'égarement  de  l'ivresse.  La 
pieuse  et  gentille  idée  qu'un  enfant  chrétien 
de  village  se  fait  des  c<  chères  sœurs  »  les 
persuada  que  celles-ci  n'avaient  pu  être  ainsi 
défigurées  que  par  le  Diable. 


CinPlTIîK  1\ 


VINTRAS  AU  MILIEU  DES  ENFANTS 
DU  CARMEL 


Aiiilras,  qui  voit  de  loin  le  péril  de  son 
peuple,  accourt.  Depuis  longtemps  son  ccpur 
brûlait  de  visiter  son  église  lorraine.  Il  arriva 
sur  la  sainte  montagne  par  les  jours  les  plus 
sombres  de  l'année.  Il  arriva  comme  une 
idole  dans  un  cliar,  mené  par  Léopold  et 
François  (jui  étaient  allés  rallendre  à  \onrv. 
C'était  un  jour  d  hiver  à  (juatro  heures,  et 
une  neige  glacée  couvrait  de  sa  blancheur  la 
montagne  et  tout  le  pavs.  Sa  voiture  ne  par- 
venant pas  à  démarrer  de  Sa\on,  il  dut  mon- 
ter à  pied  la  pénible  cMc.  Les  objets,  déjà  à 
demi  eflacés  par  la  hiume,  semblaient  reculer 
vers  un  passé  lointain,  dans  un  espace  im- 
mense. Tout  jus(ju'au  vent  terrible  de  Lor- 
raine,   jusqu  au     vague    scintillement    de    la 


l86  LA    COLLINE    INSPIREE 

lune,  semblait  s'accorder  pour  donner  au 
paysage  une  teinte  de  sauvagerie  bizarre  et 
presque  fantastique,  un  vrai  dies  irœ. 

Lui-même,  immédiatement,  introduisit  dans 
cette  maison  déjà  préparée  par  la  fièvre  et 
Tattente  une  atmosphère  d'oiseau  de  nuit. 
C'était  un  petit  homme  chauve-souris.  Il 
voyait  dans  le  noir,  il  voyait  l'invisible.  Ses 
hôtes  le  menèrent  tout  droit  dans  sa  chambre, 
oii  il  commença,  en  dépit  de  la  tempête  gla- 
ciale, par  ouvrir  la  fenêtre  sur  les  ténèbres, 
et  fit  à  voix  haute  cette  invocation  : 

—  Des  éclairs  couvrent  le  clos  mortuaire, 
que  l'on  a  nommé  pour  nos  maisons  d'argile 
le  champ  du  repos  ;  de  pâles  lueurs  glissent 
furtivement  sur  les  pentes  violées  du  sanc- 
tuaire ;  les  morts  tressaillent.  Ils  sortent  de 
leurs  tombeaux,  ils  s'élèvent  et  leurs  âmes 
blanchissent.  Il  se  fait  un  grand  travail. 
Depuis  que  nous  sommes  entrés  dans  Sion, 
les  rues  des  villages  pleurent  ;  des  gémisse- 
ments indescriptibles  descendent  de  la  col- 
line, sur  laquelle  le  Seigneur  m'envoie  crier 
aux  villes  et  aux  campagnes  de  l'Est  :  «  Reti- 
rez-vous du  nombre  des  adorateurs  qui  offrent 
l'encens  divin  au  colosse  de  domination, 
cessez  de  vous  donner  à  la  grande  prostituée, 
à    la    Babylone    romaine.    Cette    minute    est 


i.A   rr)i.i.i\E    INSPIRÉE  187 

solennelle  pour  le?  \ivants  et  pour  les 
morts.  )) 

Il  appela  les  morts  dans  les  nuages  chargés 
de  neige  que  roulait  le  ciel,  et  le  petit  céna- 
cle, bouche  bée,  le  vit  qui  rangeait,  avec  des 
gestes  de  la  main,  les  esprits  par  catégories 
dans  l'espace. 

A  neuf  heures,  dans  cette  tourmente  de 
neige  et  de  vent,  —  une  vraie  nuit  de  sal)- 
bat.  —  les  fidèles  arrivèrent  au  couvent.  Ils 
furent  priés  de  se  tenir  jusqu'à  nouvel  ordre 
dans  la  cuisine,  car  1  (  )rgane  —  c'est  ainsi 
que  Vintras  voulait  qu'on  l'appelât  —  s'était 
enfermé,  pour  prier  tout  seul,  dans  le  réfec- 
toire transformé  en  chapelle. 

Devant  cette  porte  close,  ils  étaient  tous 
fort  émus  et  l'imagination  surexcitée:  mais 
quel(|ues-uns  faisaient  les  braves, 

—  Tu  l'as  vu.  Bibi,  disait  avec  émerveille- 
ment la  mère  Munier  ;  il  a  sauté  à  terre 
devant  ta  maison. 

—  Oui  dame!  et  m(}me  (|u  il  avait  des 
bottes  de  veau  !  Je  croyais  que  les  prophètes 
allaient  nu-pieds. 

Mais  les  Iroi.s  Pontilcs  velus  avec  magnifi- 
cence apparurent  à  ce  moment,  et  en  passant 
François  écrasa  du  regard  le  sceptique  du 
villatrc. 


ibO  LA    COLLINE    INSPIREE 

Un  profond  silence  s'était  établi.  Léopold 
frappa  trois  fois  à  la  porte  de  la  chapelle. 
L'Organe  l'ouvrit  toute  grande...  Lui  aussi 
est  magnifiquement  vêtu.  Il  porte  une  robe 
rouge,  une  ceinture  blanche  ;  il  est  chaussé  de 
rouge. 

—  Prophète  de  Dieu,  dit  avec  solennité 
Léopold,  les  Enfants  du  Garmel  de  Sion  vous 
sollicitent  par  nos  bouches  de  leur  accorder 
l'entrée. 

Mais  l'Organe,  en  fronçant  le  sourcil,  lui 
répond  : 

—  C'est  ici  la  porte  de  Rome,  et  Dieu  a 
décidé  de  la  fermer  en  punition  de  l'orgueil 
romain.  H  y  a  placé  l'Ange  de  la  Force  et  du 
Courroux,  et  les  fidèles  doivent  se  présenter 
à  la  porte  du  Carmel. 

Les  Pontifes  s'en  vont  alors  frapper  ti  la 
porte  du  Carmel,  qui  est  en  réalité  celle  de  la 
cuisine.  L'Organe  leur  ouvre,  et  s'en  retourne 
a  l'autel,  il  fait  un  pas  et  baise  la  terre,  un 
nouveau  pas  et  se  prosterne  encore.  Derrière 
lui,  les  trois  Pontifes  s'avancent,  réglant  tous 
leurs  mouvements  sur  les  siens,  et  suivis  eux- 
mêmes  des  fidèles  qui  les  imitent  dans  toute 
leur  gymnastique. 

Dans  ce  bel  ordre,  chacun  gagne  la  place 
qui  lui  est  assignée  :  les   trois  Pontifes,    trois 


LA     COLLINE    INSPIREE  189 

sièges  dans  le  chœur;  Thérèse,  un  trône  en 
face  du  tabernacle  ;  à  ses  pieds,  sur  quatre 
tabourets,  les  sœurs  Marthe,  Quirin,  Euphra- 
sie,  Lazarinc.  Les  autres  fidèles  ont  retrouvé 
leurs  bancs  haijiluels. 

Et  la  cérémonie  de  1  Initiation  commença, 
emportant  les  villageois  en  plein  mystère. 

Successivement  l'Organe  fait  avancer  de- 
vant l'autel  les  Pontifes,  les  religieuses  et  les 
fidèles.  A  chacun  il  demande  de  lui  donner 
la  main  droite,  et  avec  une  aiguille  trempée 
dans  l'huile  sainte,  par  trois  fois,  il  leur  des- 
sine dans  la  paume  une  croix,  en  disant  : 

—  An  nom  de  .léhovah.  au  nom  de  Sa- 
baoth,  au  nom  d'Andomnie. 

Quand  tous  eurent  défilé,  reçu  les  trois 
onctions  et  regagné  leurs  places,  l'Organe  dé- 
clara : 

—  Notre  première  pensée  doit  aller  aux 
morts,  en  forme  d'amende  honorable  pour  la 
longue  attente  où  les  générations  défuntes  ont 
été  de  la  parole  de  salut.  (|uo  je  leur  apporte 
aujourd  hui. 

!)cl)out  devant  1  autel  et  face  à  I  auditoire, 
il  lit  mic  longue  méditation.  Il  regardait  par- 
dessus les  têtes,  et  paraissait  voir  des  esprits 
(|ni  venaient  se  nourrir  de  sa  parole. 

—  Mes  frères,  dit-il.   rnaL-ré  le  icfus  de  vos 

1  i . 


igO  L\    COLLINE    INSPIREE 

yeux,  il  faut  que  vos  cœurs  voient  et  entendent 
la  réalité.  Vous  croyez  n'être  ici  qu'une  tren- 
taine. Eh  bien  !  la  chapelle  est  pleine  des 
morts  de  Sion.  Relevez  vos  regards,  ô  mes 
frères,  ô  mes  sœurs,  voici  vos  parents  depuis 
la  huitième  génération  qui  planent  au-dessus 
de  nous  !  Je  A'ois  le  Seigneur  ;  il  a  à  sa  droite 
et  à  sa  gauche  le  père  et  la  mère  de  nos  trois 
Pontifes.  Puis  voici  feu  madame  Jory:  elle 
porte  sur  sa  poitrine  la  croix  de  grâce,  que 
les  cieux  lui  ont  donnée... 

Se  tournant  vers  Fanfan  Jory: 

—  Ta  mère  te  bénit,  mon  enfant...  Je  vois 
l'avenir.  Je  vois  les  cieux  tels  qu'ils  seront 
dans  les  siècles.  J'y  vois  ces  pauvres  femmes 
qui  ont  été  victimes  de  la  persécution  et  qui 
me  font  ce  soir  un  si  bel  accueil.  L'une  d'elles 
est  comme  un  lis... 

—  Sans  doute  Marie  Beausson,  dit  à  mi- 
voix  le  bon  François. 

—  ...  La  seconde  est  comme  un  jasmin... 

—  Probablement  la  mère  Poivre... 

—  ...  Et  la  troisième  comme  une  tubé- 
reuse. 

—  Madame  Jean  Cholion  ou  madame  Se- 
guin, intervint  encore  le  Pontife  de  Sagesse. 

Et  rOrgane  finit  en  disant: 

—  Nous  ne  ferons  entendre  aujourd'hui  ni 


LA    COLLINE    INSPIREE  1  f)  I 

Hosannah,  ni  Alléluia,  ni  Gloria  in  excelsis. 
Nos  cœurs  gonflés  de  bonheur  veulent  conser- 
ver cette  joie,  en  jouir  longtemps,  et  des  chants 
la  leur  feraient  perdre.  Restons  avec  l'amour 
qui  nous  remplit. 

Il  exhorta  les  fidèles  à  profiter  cliacun  d'un 
moment  de  silence  qui  allait  leur  être  donné, 
pour  écouter  les  paroles  que  le  Paraclet  leur 
murmurait  au  fond  du  cœur. 

Pendant  ce  temps,  il  prit  l'ostensoir,  donna 
la  bénédiction  aux  assistants,  et  d'une  voix 
plus  basse  aux  cires  invisibles,  il  se  répandait 
en  paroles  désordonnées,  sou  vent  inintelligibles, 
parfois  même  inarticulées.  11  voyait  l'au-delà. 
Mais  loin  d'entrer  victorieusement  en  lutte 
avec  l'Ange  des  Ténèbres,  il  semblait  s'en 
épouvanter  lui-même.  Tout  à  coup,  on  l'en- 
tendait (jui  criait  :  Ah!  Ah  !  Ah  I  et  on  croyait 
le  voir  courir  comme  un  phalène  dans  la  nuit. 
Ce  fut  ce  soir-là  un  papillon  tête  de  mort,  il 
ne  rendit  pas  le  royaume  des  ombres  saisissa- 
ble,  mais  par  ses  sursauts  d'enthousiasme  et 
ses  accablements,  par  ses  soupirs  et  ses 
cris,  et  aussi  par  dos  illuminations  ti«>p 
brèves,  il  fournissait  une  sorte  de  musicjuc 
expressive  et  bizarre.  Il  la  poursuivit  très  avant 
dans  In  Fuiil  ;  il  en  bouleversa  son  auditoire. 
Avec    cela,    pai*    hniscjucs    réveils,    la    neltelé 


19'^-  lA    COLLINE    INSPIRÉE 

plate,  le  terre  à  terre  d'un  charlatan.  Et  pour 
finir,  reprenant  ses  esprits,  il  donna  le  pro- 
gramme, dit  (juil  ne  resterait  à  Sion  que  trois 
jours,  que  le  lendemain  serait  un  jour  très 
solennel  et  qu'on  y  connaîtrait  les  rigueurs  de 
Dieu,  et  que  le  surlendemain  serait  un  jour 
plus  solennel  encore. 

Les  Enfants  du  Carmel  se  retirèrent  dans 
un  grand  trouble,  et  beaucoup  firent  paraître  des 
états  étranges  qui  allaient  du  rire  nerveux  jusqu'à 
un  efTroi  véritable.  Mais  les  Pontifes  et  Thé- 
rèse enivrée  orientaient  tout  cela  vers  l'enthou- 
siasme et  volatilisaient  les  terreurs  en  disant  : 

—  L'Organe,  c'est  un  instrument  sur  lequel 
l'Esprit  divin  opère  comme  un  virtuose  sur 
son  violon.  C'est  le  violon  du  Paraclet. 

Dans  la  nuit,  A  intras  eut  un  ravissement.  11 
fut  enlevé  par  la  lumière  divine  au  delà  de 
nos  horizons  et  hors  des  limites  de  nos  sens. 
Il  assista  à  un  conseil  de  Dieu.  Il  y  avait  là 
tous  les  Archanges  et  tous  les  voyants  de  la 
terre.  Dieu,  qui  avait  l'intention  de  détruire 
l'Univers,  demandait  l'avis  de  chacun.  Les 
Anges  s'inclinèrent  d'approbation  et  les 
Voyants  crièrent  tous  :  «  A  mort  !  à  mort  !  » 
Quand  vint  le  tour  de  l'Organe,  il  plaida  la 
cause  de  la  terre:  a  Soit!  conclut-il,  vous  la 
mettrez  en  poudre.    Seigneur.    En  serez-vous 


I 


LA     COLLINE     INSPIRÉE  If)3 

plus  honoré?  »  — a  Je  garderai  ceux  qui 
m'honorent  vraiment,  répondit  le  Très-Haut; 
j'en  ai  assez  de  cette  messe  romaine  où  mon 
lils  est  crucifié  tous  les  jours.  »  Il  expliqua  à 
rOrgane  ce  que  doit  être  la  messe  nouvelle. 
C'est  maintenant  à  l'humanité  de  prendre  la 
place  du  divin  Sacrifié;  c'est  aux  hommes  de 
se  faire  victimes,  de  s'ofTrir  tout  entiers,  de 
s'anéantir.  L'Humanité  est  le  Christ  nouveau. 
Jésus  va  enfin  entrer  dans  son  repos. 

Ce  second  jour,  il  vint  encore  plus  de  fidèles 
(ju  il  n'en  était  venu  ii  l'office  de  la  veille.  Au 
lur  et  à  mesure  de  leur  arrivée  à  la  cuisine, 
b'rançois  rayonnant  de  honte  heureuse  passait 
au  cou  de  chacun  un  ruban  rouge  où  pendait 
une  croix  de  bois  blanc,  de  la  grandeur  de 
celles  que  les  sœurs  portent  sur  leur  poitrine. 

—  (lardez  bien  ça,  disait-il,  c'est  un  para- 
tonnerre contre  la  colère  divine. 

La  petite  troupe  ainsi  armée  pénétra  dans 
la  chapelle,  magnifiquement  parée  et  illumi- 
née. Le  Prophète  avait  revêtu  la  robe  blanche, 
l'éphod  adamique  et  le  diadème  rouge:  les 
trois  Pontifes,  la  ceinture  bleue,  l'étole  en 
baudrier  et  la  grande  écharpe  blanche  :  Thé- 
rèse portait  en  sautoir  une  écharpe  bleue  bro- 
dée d'un  cœur  rouge,  sur  laquelle  était  tracé 
«Il  lettres  de  soie  :     Voici  venir  l'Eve  nouvr/lr. 


ig/i  LA    COLLINE    INSPIREE 

Autour  délie,  tous  les  enfants  de  l'Œuvre 
l'entouraient  radieux  sous  leurs  insignes  de 
protection-  Sur  l'autel  resplendissait  le  grand 
calice  réservé  à  la  communion  de  la  nouvelle 
Jérusalem  ;  derrière,  dans  un  abandon  mé- 
prisant, le  calice  et  la  patène  ternis  du  sacri- 
fice romain.  On  voyait  encore,  du  côté  de  1  é- 
pître,  et  avec  une  intention  syuibolique,  le 
missel  romain  recouvert,  écrasé  par  l'Evan- 
gile de  saint  Jean  largement  ouvert. 

Le  premier  geste  de  l'Organe  fut  de  déposer 
son  diadème.  Le  bandeau  royal  ne  convient 
pas  à  qui  va  s'offrir  en  sacrifice.  Il  déposa 
également  le  cordon  rouge  de  Jacques  le 
Patriarche,  sur  lequel  repose  un  mystère  et 
que  devront  porter  tous  les  patriarches  à  tra- 
vers les  siècles  comme  marque  distinctive. 
Puis  il  entonna  le  Venl  Sancte  Spiritus,  écla- 
tant appel  au  Paraclet.  Et  sur  la  dernière 
strophe,  élevant  les  mains  et  les  tournant 
alternativement  vers  l'Orient,  vers  le  Nord, 
vers  le  Couchant  et  vers  le  Midi,  il  bénit  les 
mondes.  Le  plus  beau  moaient  fut  celui  où, 
prenant  la  patène  du  sacrifice  romain  sur 
laquelle  était  un  pain,  il  dit  : 

—  Je  ne  l'offrirai  pas,  ce  pain,  parce  qu'il 
est  chargé  des  crimes  de  la  Jérusalem  romaine, 
mais  je  le  consommerai. 


I.V    COLLINK    INSPIRÉE  If)."» 

11  le  briac  en  edet  et  le  mange  avec  cou- 
rage, mais  avec  une  extrême  répugnance. 
Lorsqu'il  l'avale,  il  en  est  comme  malade. 
Il  prend  le  calice  et  le  regarde  avec  horreur; 
il  y  voit  toutes  sortes  de  reptiles.  Il  supplie 
le  ciel  de  ne  pas  le  contraindre  a  le  boire. 
Il  demande  qu'au  moins  il  ne  voie  pas  les 
horreurs  qu'il  renferme  et  qu'alors  il  le  boira. 
Il  hésite  queKjues  secondes,  puis  il  boit 
comme  on  fait  pour  la  plus  répugnante  méde- 
cine. 11  jette  alors  le  calice  et  tombe  (juasi 
mort,  piqué  par  le  serpent  qui  se  cachait  au 
fond... 

Quelques  minutes  s'écoulent,  chacun  se 
lève  et,  sur  un  signe  des  Pontifes,  tous  s'ap- 
prochent de  l'autel.  Ils  y  contemplent  avec 
émerveillement  un  semis  d'hosties,  d'hosties 
miraculeuses  décorées  de  cœurs  roses,  d'où 
sortent  des  flammes  et  des  majuscules  A.  M. 
qui  signifient  «  Aimer  Marie  ». 

L'oflice  se  termina  par  un  De  profondis 
avec    Requiem    sur    la    Rome    administrative. 

On  se  retrouva  le  soir  pour  l'agape.  Comme 
\  intras  se  faisait  un  peu  attendre.  Lét>pold 
en  profita  pour  adresser  des  observations  à 
Mibi  Cholion  et  à  la  mère  Munier. 

—  Bonne  Mère,  et  vous,  Hibi,  hier  au 
soir,    avant    la    cérémonie,    vous    n'étiez    pas 


196  LA    COLLINE    INSPIREE 

convenables.  Qu'est-ce  que  ces  plaisanteries 
sur  le  Prophète  et  les  bottes  de  veau?  Tachez, 
ce  soir,  de  bien  vous   tenir   devant  l'Organe, 

car    il    est    néreux    (i) Délicatesse  bien 

naturelle,  ajoute  Léopold  en  levant  les  yeux 
au  ciel,  chez  un  homme  assisté  dans  toutes 
les  circonstances  de  sa  vie,  à  sa  droite  par 
l'ange  Gabriel,  à  sa  gauche  par  l'ange 
saint  Michel,  et  suiA'i  de  soixante-dix  mille 
esprits  célestes  qui,  distribués  en  chœur, 
chantent  les  louanges  de  Dieu. 

L'agape  fut  très  réussie.  Au  dessert,  Léo- 
pold pria  l'Organe  de  chanter  certains  canti- 
ques qu'il  se  souvenait  avec  attendrissement 
d'avoir  entendus  à  Tilly.  L'Organe  tourna 
vers  son  disciple  des  yeux  pleins  d'affection 
et  répondit  : 

—  Tu  me  demandes,  fils,  des  cantiques 
de  Tilly?  C'est  demander  à  un  fugitif  qu'il 
cherche  à  se  rappeler  ce  que  la  bonté  divine 
s'est  plu  à  vouloir  effacer  dans  le  souvenir  de 
ses  douleurs. 

Cependant  il  chanta,  d'une  voix  pleine  de 
magie. 


(i)  Néreux,  vieux  mot  du  patois  lorrain  :  il  s'entend  au 
moral  d'une  personne  qui  répugne  à  manger  avec  des  gens 
malpropres. 


LA    COLLINE     INSPIREE  I  Q' 


Ces  chants  émurent  vivement  Thérèse,  et 
son  émotion  apparut  aussitôt  sur  son  visage 
qui  ne  cachait  rien  de  ce  qui  se  passait  dans 
son  cœur.  Pirjuée  de  jalousie,  Lazarine,  cjui 
n'avait  pas  été  du  voyage  de  Tilly,  osa  inter- 
rompre rOrgane  pour  lui  dire  que  ses  chants 
étaient  bien  tristes  et  lui  demander  quelque 
chose  de  plus  gai. 

L'Organe  en  fut  saisi  au  point  qu'il  tomba 
dans  un  discours  extatique  : 

—  Lazare,  on  ne  saurait  être  impunément 
facétieux  et  léger  dans  une  terre  désolée.  Le 
cœur  peut  éclater  en  sanglots  sur  une  ruine 
sacrée,  mais  il  ne  peut  se  livrer  Ix  une  com- 
plaisante allégresse.  Chanter  gaiement  à  Sion  ! 
Chanter  avec  des  femmes  qui  sont  forcées  de 
peser  de  tous  leurs  membres  délicats  sur  le 
tranchant  du  fer,  seul  moyen  mis  en  leur 
pouvoir  pour  contraindre  le  sein  de  la  terre 
à  leur  fournir  la  nourriture!  chanter  avec  un 
cfi'ur  heureux  devant  des  spoliés  et  des  hon- 
nis! Non,  Lazjire  !  Notre  chant  ne  peut  être 
qu'une  cordiale  tentative  d'engourdir  des 
douleurs  ou  des  souvenirs.  De  la  gaîté,  La- 
zare !  il  nous  faudrait  j)lul('il  un  ihrênc  où 
chacun  de  nos  firros  et  s<rurs  dispersés  appor- 
tât sa  note  de  d<juleur  et  d'espérance.  Il  nous 
faudrait  des  paroles  d'ouragan  ou  de  tempête, 


198  LA    COLLINE    INSPIREE 

des  menaces  comme  en  hurlent  les  aquilons, 
des  indignations  brûlantes  comme  la  foudre  I 
Pour  chanter  les  saisissements,  les  douleurs, 
les  dégoûts,  la  faim,  le  froid,  les  hu  mi  hâtions, 
les  injures  et  les  brutalités  de  tous  genres  dont 
furent  victimes  celles  et  ceux  qui  restent  à  la 
garde  de  la  foi  que  nous  confessons  tous,  il 
faudrait  de  ces  mois  et  de  cette  poésie  que 
nous  connaîtrons  un  jour,  mais  qui  nous  sont 
encore  profondément  cachés  !  Ah  !  ma  chère 
Lazare,  vous  voulez  plaire  au  cœur  de  votre 
père  et  pontife,  craignez  des  chants  qui  ne  lui 
rappelleraient  que  ces  récréations  oi^i  la  vanité 
féminine  se  chantait  elle-même,  plutôt  qu'el- 
les ne  rendaient  les  inspirations  spontanées 
du  cœur. 

La  pauvre  Lazarine,  que  le  Prophète  s'en- 
têtait à  appeler  Lazare,  elle  ne  savait  pas 
pourquoi,  était  grandement  humiliée  sur  sa 
chaise,  mais  ce  qui  la  consola  un  peu,  ce  fut 
la  scène  qui  suivit. 

Après  ce  discours  qui  n'avait  pas  duré 
moins  d'une  heure,  l'Organe  s'étant  arrêté 
tout  court  demanda  pourquoi  on  ne  chantait 
plus.  Convaincu  qu'il  n'avait  encore  rien 
dit,  et  que  c'était  pour  lui  le  moment  de 
prendre  la  parole,  il  s'excusa,  en  termes  qui 
surpassaient    son    humilité   habituelle,    de   ce 


LA     COLLINK     INSPIUEE  M)<) 

qii  il  ne  pouvait  pas  parler  parce  (jue  la  sueur 
lui  découlait  d'une  manière  extraordinaire  et 
qu'il  tombait  de  fatigue. 

Ce  n'est  qu'un  quart  d'heure  après  qu'il  se 
rendit  k  l'assurance  que  lui  donna  toute 
l'assemblée,  et  sœur  Lazarine  la  première, 
qu  il   avait  parlé,  et  même  surnaturellemcnl. 

Le  lendemain,  qui  était  la  troisième  et 
dernière  journée  de  ces  fêtes,  Thérèse,  suivie 
des  quatre  religieuses  et  des  zélatrices,  pré- 
senta h  l'autel  un  pain  magnifique.  L'Organe 
ayant  saisi  un  couteau,  dont  il  déclara  que 
c'était  un  glaive,  invita  les  cinq  religieuses  ?i 
l'enfoncer  d;«ns  la  miche. 

—  Uéjouissez-vous,  mes  fdles.  leur  dit-il. 
car  cet  acte  rituel  eflace  toutes  les  humilia- 
lions  de  la  femme  et  la  rétablit  dans  ses 
droits  originels.  Réjouissez-vous,  et  moi, 
pendant  ce  temps,  j'irai  m'entretenir  avec 
Dieu. 

Alors  l'extase  le  prit  et  il  discourut  sous 
I  iniluence  de  l'Lsprit. 

—  Pauvres  femmes,  pauvres  prêtres î  (l'est 
njon  cMMir  (|ui  nous  parle.  Ah!  jc  \oudrais 
que  mes  paroles  s'élevassent  comme  un  can- 
ti(pie.  Pauvres  femmes,  je  les  vois  dans  leur 
ministère  si  peu  c<»nq)rises,  si  chélives.  Je 
crois    voir    une    Mario    Salomé,    une    Marie 


200  LA    COLLINE    INSPIREE 

Marthe,  une  Marie  de  Cléophas.  Elles  vont, 
elles  suivent  leurs  prêtres,  elles  disent  :  «  Ils 
entrent  là,  allons-y  avec  eux.  »  Ah!  chères 
femmes,  chères  sœurs!  On  vante  la  reine  de 
Saba  venant  dans  la  majesté  de  sa  pompe,  et 
Salomon  lui  tendant  la  main,  lui,  pourtant  le 
roi  de  la  Sagesse.  Ah!  mon  bon  maître,  que 
cela  me  paraît  petit  auprès  de  ce  qui  attend 
ces  pauvres  femmes  que  l'on  a  honnies,  cons- 
puées. Et  cette  autre  femme,  c'est  notre 
Madeleine  à  nous  (et  en  ce  moment  il  se  tour- 
nait vers  Thérèse)  ;  comme  elle  Abeille  avec 
sollicitude  sur  ce  qui  regarde  le  sanctuaire  ! 
Comme  elle  accueille  les  Pontifes  qui  Aiennent 
ici  servir  les  besoins  de  leurs  frères  !  Quand 
donc  les  hommes  t'aimeront-ils  de  cet  amour? 
L'heure  est  venue  de  les  récompenser,  je  les 
appelle  toutes  au  sanctuaire. 

A  ce  moment,  il  se  retourna  vers  l'autel 
pour  prendre  le  ciboire  et,  par  une  délicatesse 
que  comprit  tout  le  cénacle,  il  le  remit  entre 
les  mains  de  Léopold  : 

—  Pontife  d'Adoration,  dit-il,  communiez 
les  saintes  et  fidèles  compagnes  de  votre 
épreuve,  de  votre  persécution  et  de  votre 
triomphe. 

Après  Léopold,  l'Organe  donna  la  commu- 
nion   à    son    tour.     Seulement,    lui,    au    lieu 


LA    COLLINE    INSPIREE  50I 

d  une  simple  distribution  de  pain  trempé 
dans  du  vin,  il  faisait  boire,  à  même  le  calice, 
une  gorgée  de  vin,  et  c'était  un  vin  de  Bor- 
deaux excellent.  11  accompagna  chaque  com- 
munion d'une  courte  exhortation.  A  Thérèse, 
il  dit  ces  paroles  qu'elle  recueillit  dans  son 
cu'ui*  : 

—  Renoncez  a  vous-même.  Vous  cherchez 
le  bonheur  et  presque  toujours  vous  prenez  le 
chemin  (jui  vous  en  éloigne.  Aimez,  c'est  la 
mission  qui  vous  est  dévolue. 

Sur  ces  mots,  une  seconde  fois,  l'Esprit  le 
saisit  : 

—  Sion,  séjour  enchanté  d  où  mon  destin 
m'entraîne  !  Que  de  fois  les  prophètes  m'a- 
vaient porté  vers  toi!  Quand  je  lisais  dans  les 
livres  sacrés  les  cantiques  du  Psalmiste, 
devant  ces  appels  qui  ressemblent  à  des  cris 
passionnés  adressés  par  l'Esprit  Saint  aux 
lilles  de  Sion,  mcjn  cœur  tressaillait,  mes 
sœurs.  Je  préférais  mille  fois  ces  vierges  enve- 
loppées de  leurs  voiles  célestes  à  la  trop 
visible  épouse  du  cantique  des  cantiques. 
J'aimais  à  voir  ces  ravissantes  idéalités  planant 
entre  le  ciel  et  la  terre,  leurs  pieds  cachés 
sous  la  rosée  des  blanches  églantines  qui 
couronnent  les  sommets  du  Maria  et  du  Ncbo, 
et   leurs    chevelures    ardentes    pâlissaient   de 


202  LA    GOLLIAE    INSPIREE 

leurs  reflets  dorés  les  rayonnements  qui  pré- 
cèdent l'aurore.  La  vie  ne  m'a  jamais  montré 
de  grâces  comparables  à  tout  ce  que  mon 
cœur  croyait  appartenir  aux  vierges  de  Sion  ! 
Hélas  I  le  premier  soir  de  mon  arrivée,  est  ce 
l'empire  de  celle  poétique  croyance  qui  m'a 
fait  trouver  Sion-Saxon  si  sombre  et  si  lugu- 
bre? Je  regrettais  la  beauté  du  nom  de  Sion 
ainsi  attaché  comme  une  moquerie  à  ce  pays 
perdu  pour  tout  ce  qui  est  de  bon  accueil.  Et 
malgré  moi,  je  me  répétais  :  Non,  ohl  non, 
tu  n'es  pas  Sion.  Gomme  nous  entrions  dans 
ce  village,  j'aperçus  à  leurs  portes  et  à  leurs 
vitrages  cette  partie  de  la  race  humaine  qui 
fait  souvent  à  elle  seule  le  charme,  l'anima- 
tion et  l'attrait  d'un  pays.  Presque  tout  occupé 
de  notre  véhicule  qui  semblait  lui-même 
effrayé  des  efforts  qu'il  fallait  faire  pour 
avancer  dans  la  seule  voie  ouverte  aux  char- 
rettes, aux  voitures,  aux  troupeaux  de  brebis, 
de  chèvres  et  de  pourceaux,  je  me  disais  plus 
fort  que  jamais  encore  :  Oh  1  non,  tu  n'es 
pas  Sion.  Mais  victoire,  mes  sœurs!  La  lu- 
mière s'est  faite  dans  ma  pensée.  Ici  enfin, 
je  vois  les  filles  de  Sion  dont  parle  l'Ecriture. 
C'est  Saxon  qui  est  dure,  sale,  brutale,  gros- 
sière ;  ce  sont  les  femmes  et  les  filles  de 
Saxon,   ce   sont  les  habitants    de   Saxon   qui 


LA    COLLINE    INSPIREE  203 

ont  injurié,  qui  injurieront,  outrageront,  vili- 
penderont, maltraiteront  et  voleront  les  hôtes 
que  le  ciel  voulait  revêtir  et  parfumer  des 
i^^randeurs.  des  beautés  et  des  splendeurs  de 
la  véritable  Sion.  Mais  ici!  La  vierge  Marie 
avant  de  quitter  la  terre  distribua  ses  vête- 
ments k  des  femmes  pieuses  qui  l'entouraient. 
Ici,  nous  avons  plus  que  ses  humbles  et  véné- 
rables vêtements,  nous  avons  les  roses  trou- 
vées dans  son  sépulcre  après  son  Assomption. 
Thérèse,  vuus  êtes  les  roses  sous  le  ciel 
entr'ouvert.  Filles  de  Sion,  persévérez  avec 
courage,  et  un  jour  vos  noms  seront  répétés 
avec  respect  et  admiration .  Vous  croyez 
n'avoir  qu  un  homme  à  qui  vous  donnez  vos 
soins.  C'est  plus  qu  un  homme,  c'est  un 
Pontife.  Ah!  ne  rougissez  pas,  les  reines  rou- 
giront devant  vous.  Si  vous  gardez  les  trois 
ministres  du  Très-Haut  comme  les  saintes 
femmes  gardaient  Jésus,  on  dira  de  vous  ce 
(juOii  a  dit  d'elles.  Filles  de  Sion,  je  vous  le 
déclare  au  nom  du  Seigneur  vous  êtes 
grandes  et  belles  devant  Dieu.  Nous  suivez  le 
sacrilice  de  vos  Pontifes;  vous  les  savez  innu- 
cents  et  justes,  et  vous  leur  donnez  tout 
ce  qui  peut  leur  rasséréner  le  cœur.  Fst-ce 
dans  le  cloître  cjuc  vous  auriez  su  grandir 
ainsi?  Nous  vous  fussiez  perdues,  comme  tant 


204  LA    COLLINE    INSPIREE 

d'autres,  sous  la  domination  d'une  morne 
règle;  vous  vous  fussiez  données  à  Baal.  Je 
vous  le  dis  :  aous  êtes  les  saintes  femmes  de 
Sion.  ^  ous  avez  entendu  insulter  dans  le 
Temple  vos  Pontifes.  Eh  bien  î  les  saintes 
femmes  n'entendirent-elles  pas  insulter  Jésus? 
Elles  ne  l'abandonnèrent  pas  pour  cela;  elles 
lui  firent  un  rempart  de  leurs  cœurs .  Ali  ! 
réjouissez- vous,  \otre  nom  est  connu  dans  le 
ciel  et  ne  sera  pas  oublié  jusqu'au  jour  où 
vous  serez  averties  que  l'heure  est  venue  et 
qu'il  faut  vous  parer,  pour  le  repas  céleste, 
de  vos  robes  et  de  vos  manteaux. 

Jamais  la  poésie  n'a  épuisé  plus  complète- 
ment un  thème  sentimental,  ni  pénétré  plus 
avant  dans  les  cœurs  que  ne  faisait  ce  poète 
baroque  dans  ces  cœurs  barbares.  Toutes  les 
femmes  avaient  les  yeux  baignés  de  pleurs 
qui  coulaient  sans  arrêt  de  leurs  yeux  agrandis. 

Le  Prophète,  après  avoir  longuement  parlé, 
fit  un  mouvement  de  corps  subit  et  violent, 
comme  s'il  tombait  du  ciel,  et  parut  tout 
étonné  de  sa  position.  Il  se  signa  et  com- 
mença d'une  voix  plus  douce  un  second  dis- 
cours sur  le  sacrifice,  où  il  démontrait  de 
quelle  manière  les  Enfants  du  Carmel  doivent 
se  victimer,  se  sacrifier  et  détruire  en  eux- 
mêmes  tous  les  faux  prétextes  de  se  soustraire 


LA    COLLINE    INSPIREE  205 

à  Tamour.  D'une  voix  onctueuse  et  douce,  il 
prouva  que  le  sacrifice  est  l'unique  preuve  de 
l'amour,  et  que  l'amour  demande  récipro- 
cité. Et  en  prononçant  avec  force,  pour  le 
faire  passer  dans  le  cœur  de  ceux  qui  l'écou- 
taient,  le  mot  amour,  il  tomba  étendu  sur  les 
marches  de  l'autel. 

Vintras  resta  quelques  secondes  dans  cet 
état  de  défaillance,  sous  une  inlluence  surna- 
turelle. Mais  bientôt  rendu  à  son  état  humain, 
il  se  relève,  donne  la  bénédiction  du  Saint 
Sacrement  et  entonne  une  sorte  de  cantique  : 
((  C'est  par  un  fait  d'amour  coupable  que 
dans  l'Eden  s'accomplit  notre  chute,  mais  par 
des  actes  d'amour  religieusement  accomplis 
va  s'opérer  n(jtre  rédemption.  » 

—  Amour,  amour,  répètent  toutes  les 
femmes,  depuis  Thérèse,  brillante,  excitée, 
jusqu'à  la  veuve  Marie-Anne  Sellier. 

A  minuit.  l'Organe  retournait  à  Nancy, 
accompagné  des  trois  Pontifes.  En  s'éloignanl 
de  Sion,  il  laissait  à  tous  une  impression 
extraordinaire,  l'idée  (ju  ils  n'avaient  pas  \u 
un  être  fait  de  chair  et  d'os,  ou  plutôt  qu'entre 
eux  et  lui  flottait  un  brouillard.  Et  c'était 
CMiumc  s  ils  aN aient  entendu  une  musique 
su[)ranaturellt3  dans  le  crépuscule. 

Au    milieu  de  la  nuit,  dans  les  cahots    de 


206  LA    COLLINE    INSPIREE  1 

la  voiture  que  menait  François,  Yintras  parla 
en  réaliste,  en  homme  éclairé  par  sa  propre 
expérience.  Il  annonça  à  ses  amis  la  réaction 
politique  qui  s'annonçait  déjà  pour  les  esprits 
clairvoyants,  et  dont  il  prévoyait  que  leur 
œuvre  serait  une  des  premières  victimes. 
Enfm,  il  les  engagea  à  considérer  comme 
certaine  et  prochaine  leur  excommunication 
par  le  pape. 

—  Gest  la  révolution  de  48,  dit-il,  qui  m'a 
tiré  de  prison.  Nous  sombrerons  avec  elle. 
Mais  soyez  sans  crainte,  ajouta-t-il,  toujours 
sur  le  même  ton  raisonnable  :  vous  serez 
sauvés  par  les  anges,  car,  ne  l'oubliez  pas, 
vos  téphilins  pontificaux  mettent  a  votre  ser- 
vice les  ordres  angéliques  auxquels  vous 
appartenez  et  les  harmonies  célestes. 


CHAPITRE  \ 


LKS  DKAGUNS  DU  PAGAMS.Mi: 
RÉAPPARAISSENT 


On  voudrait  s'arrc'ler;  on  se  dit  que  per- 
sonne ne  vit  dun  mensonge,  qu'il  y  a  là 
saiiS  doute  une  réalité  à  demi  recouverte,  un 
terrain  de  tourbe  où  jadis  un  beau  lac  reflé- 
tait le  ciel.  On  s'attarde  auprès  de  cette  vase, 
on  rcve  de  saisir  ce  fjui  peut  subsister  d'im 
\  erbe  dans  les  bégaiements  de  \  intras.  Ali! 
si  nous  pouvions  pénétrer  en  lui  jusqu'à  ces 
asiles  de  l'amo  (juc  rien  ne  trouble,  où  repose 
sans  mélange,  encore  préservé  des  contacts 
de  l'air  et  des  compromis  du  siècle,  ce  que 
notre  nature  produit  dcllc-môme  avec  abon- 
dance ! 

liui,  il  se  lient  pour  une  énergie  |)rimilive. 
\  l'en  croire,  il  a  retrouvé  ce  qu'Adam  et  Kve 
possédaient  avant  la  cbute  :    l'intelligence  de 


208  LA    COLLINE    INSPIREE 

toute  la  Création,  les  relations  spirituelles 
avec  les  Mondes,  les  communications  sensi- 
bles avec  Dieu.  Toute  cette  insanité  ne  laisse 
pas  de  parler  à  certaines  parties  de  notre 
imagination.  Mais  quelle  maladresse  d'invo- 
quer ici  les  figures  d'Adam  et  d'Eve,  et  de 
nous  rappeler  la  minute  glorieuse  oii  les  pre- 
miers des  hommes  s'agenouillèrent  devant  le 
le  jour  naissant  !  Ce  lever  du  soleil  sur  la 
jeunesse  du  monde,  à  l'heure  oh  nos  premiers 
parents  rendaient  grâce  au  Créateur,  c'est  le 
triomphe  de  la  lumière  et  la  fête  de  l'ordre, 
au  lieu  que  la  tare  de  Yintras,  c'est  d'être 
redescendu  au  chaos.  L'atmosphère  qu'il 
laisse  derrière  lui  à  Sion  n'est  pas  saine  ni 
féconde.  On  y  sent  le  renfermé,  la  migraine, 
la  prison,  le  triste  cénacle  oii  se  pressent  des 
demi-intelligences  o  Vintras  exprime  des  thè- 
mes qui  ont  usé  leur  vie,  dépassé  la  première 
mort,  accompli  leur  dissolution.  Loin  d'être 
une  aube,  une  aurore,  c'est  le  souvenir  dun 
triste  chant  de  crépuscule. 

L'univers  est  perçu  par  A  intras  d'une  ma- 
nière qu'il  n'a  pas  inventée,  et  qui  jadis  était 
celle  du  plus  grand  nombre  des  hommes.  Il 
appartient  à  une  espèce  quasi  disparue,  dont 
il  reste  pourtant  quelques  survivants.  Quelle 
n'est  pas  leur  iA  resse  !  Vintras  est  allé  jusqu'à 


LA    COLLINE     INSPIREE  OOC) 

cette  mélodie  qu'ils  soupçonnaient,  dont  ils 
avaient  besoin.  Il  l'a  reconnue,  saisie,  déli- 
vrée. Elle  s'élève  dans  les  airs.  Ils  palpitent, 
croient  sortir  dun  long  sommeil,  accourent. 
Vinlras  exprime  rinelTable.  Ses  vibrations 
éveillent  chez  eux  le  sens  du  supranaturel.  Il 
renverse,  nie  les  obstacles  élevés  contre  l'ins- 
tinct des  âmes  et  le  mouvement  spontané  de 
l'esprit.  11  fournit  à  ses  fidèles  le  chant  libé- 
rateur. 

Sur  la  sainte  colline  souillée,  c'est  une 
résurrection  des  forces  de  jadis.  Les  dragons 
du  paganisme,  vaincus  sur  le  haut  lieu  par 
le  glorieux  apôtre  de  Toul,  saint  Gérard,  y 
réapparaissent.  S'étaient-ils  depuis  tant  de 
siècles  engourdis  dans  les  anfractuosités  de 
cette  vieille  terre,  dans  les  mines  abandonnées 
qui  creusent  encore  ses  pentes  du  coté  de 
Fresnelles,  dans  les  souterrains  de  la  tour 
demi-écroulée  de  Vaudémont,  <ju  plut«'»t  n'ont- 
ils  pas  survécu  dans  les  profondeurs  de  ces 
Ames  de  pavsans,  derniers  souvenirs  d'ancê- 
tres lointains?  C'est  là  que  \  intras  est  venu 
les  ranimer.  Voici  que  se  réveillent  des  puis- 
sances spirituelles  que  l'on  pouvait  croire 
épuisées.  La  circonstance  rend  sa  virulence 
au  poison,  à  la  boue  (jui  demeure  après  le 
décantage.  Autour  du  sanctuaire  de  la  \  ierge, 


2IO  LA     COLLINE    INSPIREE 

c'est  une  prodigieuse  ronde,  qui  ne  peut  se 
comparer  qu'à  certaines  fêtes  païennes  dans 
la  saison  des  vendanges.  Puisque  la  fin  du 
monde  était  arrivée  et  qu'ils  étaient  préservés, 
pourquoi  les  Enfants  du  Garmel  se  fussent-ils 
gênés P  Ce  ne  sont  plus  des  prêtres,  des  frères, 
des  sœurs,  d'humbles  paysannes,  des  culti- 
vateurs matois,  autant  de  gens  réfléchis  et 
prudents,  formés  par  les  disciplines  hérédi- 
taires, mais  une  étrange  petite  église  aban- 
donnée à  ses  humeurs  et  prenant  son  plaisir 
avec  un  manque  inattendu  de  vergogne. 

Personne  deux  ne  résiste  plus  aux  affinités 
qui  les  entraînent  les  uns  vers  les  autres. 
\intras  leur  a  donné  TefiFusion,  le  don  des 
larmes,  de  l'éloquence,  la  confiance  en  soi,  une 
audacieuse  irréflexion,  la  jeunesse  du  monde. 
Il  leur  a  réappris  à  laisser  bondir  leur  cœur. 

Dans  ces  pauvres  filles,  hier  si  douces,  le 
Prophète  de  Tilly  a  éveillé  de  véritables  êtres 
parasitaires,  des  démons  et  des  vampires  qui 
leur  mangent  l'âme.  Elles  viennent  de  respirer 
les  fleurs  d'une  beauté  sauvage  et  fatale  qui 
étincellent  sur  les  ravins  de  la  perdition  ; 
elles  connaissent  désormais  la  poésie  du  mal, 
dont  les  premiers  rayonnements  agissent  sur 
des  êtres  neufs  avec  une  force  presque  irré- 
sistible. 


LA     COLLINF.     INSIMHKK  g  I  I 

Un  c'vénonienl  surprenant  manifesta  tout  à 
coup  dans  quelle  atmosphère,  amis  et  enne- 
mis, orthodoxes  et  hérétiques,  paysans  et 
rehgieuses,  tous  vivaient  sur  la  montagne 
empoisonnée. 

Après  le  départ  de  \  intras,  Monseigneur 
de  Nancy  avait  envoyé  à  Sion  un  de  ses 
secrétaires,  monsieur  l'ahbé  Florentin,  en- 
quêter sur  Tabominable  scandale.  Cet  envoyé 
de  iVIonseigneur  était  un  jeune  prêtre,  fort 
instruit  des  sciences  sacrées  et  spécialement 
des  choses  infernales.  11  parcourut  dans  Taprès- 
midi  le  village,  avec  l'Oblat,  pour  recueillir 
qucifjues  dé|)ositions.  puis  re  fut  le  dîner,  suivi 
dune  longue  veillée. 

Sans  un  mouvement,  sinon  de  (juclques 
rides  qui,  de  minute  en  minute,  s'accusaient 
avec  plus  de  force  sur  sa  ligure  ronde,  le  délé- 
LTué  de  Monseigneur  écoutait  avec  une  atten- 
tion intense  son  hôte  lui  détailler  les  scènes 
exécrables.  Parfois  il  posait  une  brève  ques- 
tion. Son  ellbrt  était  manifestement  de  ratta- 
cher les  faits  qu'on  lui  racontait  à  un  chaj)ilre 
précis  de  l'histoire  des  hérésies.  Quand  Vi  )blat 
tira  de  sa  poche  un  petit  objet  de  bois  blanc, 
l'une  de  ces  croix  de  grâce  que  Vintras  avait 
distiibuécs  à  f<MSon  : 

—   Parfait!   s'écria-t-il.    Monsieur  le  Curé, 


212  LA    COLLINE    INSPIREE 

nous  y  sommes  !  Là,  Satan  s'est  trahi.  C'est 
lui  qui  par  l'intermédiaire  de  Vintras  a  ima- 
giné cette  petite  croix  de  grâce,  une  croix 
sans  Christ,  notez-le  bien,  Monsieur  le  Curé, 
pour  remplacer  notre  crucifix...  Comment 
ne  pas  reconnaître  là  son  rêve  éternel  de  se 
substituer  à  Dieu  î 

—  Je  vous  le  disais  ce  matin,  Monsieur 
l'Abbé.  Tout  ce  que  je  vois  depuis  des  semai- 
nes me  prouve  que  Satan  veut  reprendre 
possession  de  notre  montagne  sainte. 

—  De  votre  montagne  et  de  vos  âmes. 
Prenez  garde!  \  ous  personnellement,  mon 
bien  cher  monsieur  Aubry,  vous  êtes  le  plus 
exposé.  Satan  veut  chasser  le  Christ  du  sanc- 
tuaire; il  veut  aussi  le  chasser  des  consciences, 
surtout  des  consciences  de  prêtres.  Pour  cela, 
tous  les  moyens  lui  sont  bons. 

Et  indéfiniment,  les  deux  ecclésiastiques 
poursuivirent  ainsi  leur  dialogue,  le  père  Aubry 
racontant  d'une  façon  saisissante  tout  ce 
qu'il  avait  vu  à  Sion,  et  l'abbé  Florentin 
confrontant  ces  témoignages  avec  ce  qu'il 
avait  lu  dans  les  livres.  Tous  deux  se  riaient 
de  la  pauvreté  d'invention  du  Diable,  car 
enfin,  disaient-ils,  ce  qui  se  passe  là-haut, 
c'est  ce  qu'on  a  vu  dans  tous  les  pays,  à  toutes 
les  époques.  Mais  ils  admiraient  que  le  Mahn 


LA     COLLINE    LNSPIKEE  2l3 

recourût  toujours  aux  fascinations  de  la  femme, 
et  ils  se  répétaient  d'un  ton  pénétré  une  phrase 
de  Monseigneur  :  «  Ces  nouveaux  Montanus 
sont  environnés  et  secondés  de  nouvelle^  Pris- 
cilles.  )) 

A  ers  minuit,  l'Oblat  reconduisit  son 
ilote  jusqu'à  l'auberge,  et  lui  souhaita  bon 
repos. 

Tout  le  monde  était  déjà  couché  dans  la 
maison.  L  abbé  Florentin  prit  un  bougeoir  et 
gagna  sa  chambre  qui  était  au  rez-de-chaussée. 
11  se  déshabillait  quand  il  lui  sembla  entendre 
un  léger  bruit  dans  l'alcôve.  Il  regarda,  sans 
rien  voir  de  net,  car  la  pièce  était  grande,  et 
la  faible  lueur  qui  flottait  autour  de  la  chan- 
delle ne  servait  qu'à  peupler  d'ombres  trou- 
blantes les  ténèbres.  Il  crut  entendre  soupirer. 
S  armant  de  courage,  il  osa  s'approcher  et  vil 
avec  terreur  dans  le  lit  la  forme  d'une  femme, 
une  femme  au  roi^ard  de  f<u,  (]iii  hii  tondait 
des  bras  suppliants.  Sans  même  prendre  le 
tcnq)s  de  distinguer  les  traits  de  celte  impu- 
dique, convaincu  (jue  l'on  en  voulait  à  sa 
vertu  et  à  sa  réputation,  il  se  jeta  hors  de  la 
chambre  et  courut  avertir  l'Oblal.  Mais  (juand 
les  deux  prrtres  accompagnés  d'honorables 
témoins  revinrent,  la  créature,  comprenant 
l'échec   de  sa   tentative  diabolique,    avait  eu 


2l4  LA    COLJJNr:    INSPIllKK 

tout  le  temps  de  gagner  le  jardin  et  de  se 
perdre  dans  la  nuit. 

Un  pâtureau  qui  revenait  avec  ses  bêtes 
afïirma  qu'il  croyait  bien  avoir  reconnu  à  la 
même  heure  sœur  Lazarine.  qui  regagnait  k 
travers  champs  le  couvent. 

Comment  interpréter  cette  circonstance 
singulière.^  Nouvelle  Judith,  sœur  Lazarine 
avait-elle  essayé  de  séduire  l'abbé  nancéien 
pour  qu'il  fît  à  Monseigneur  un  rapport  moins 
défavorable  aux  Baillard  ?  Voulut-elle  provo- 
quer un  esclandre  et  perdre  l'homme  de 
l'évêché  en  se  perdant  elle-même.'^  Prit-elle 
de  sa  propre  initiative  l'une  ou  l'autre  de  ces 
décisions?  Ne  fut-elle  pas  plutôt  dirigée  par 
Quirin,  qui  avait  exercé  de  tout  temps  sur 
son  esprit  un  ascendant  absolu  ?  Ou  furent- 
ils  l'un  et  l'autre  calomniés  de  tous  points 
par  un  pays  surexcité  et  disposé  a  les  croire 
capables  de  tout  ?  Le  champ  reste  ouvert  aux 
hypothèses.  Retenons  seulement  que  cette 
indécence,  réelle  ou  imaginaire,  est  une  trace 
du  passage  de  \intras  et  de  son  action  délé- 
tère sur  la  paix  publique.  C'est  une  des 
vapeurs  infernales  qui ,  par  bouffées ,  du 
sommet  du  Sion,  s'épandent  sur  la  plaine. 

Toute  la  Lorraine  ne  parle  plus  que  des 
scandales  de  Sion.  Toute  la  Lorraine  regarde 


LA     COLLINK     I.NSPIUKE  'MO 

la  ronde  satanitjue  menée  sur  la  colline,  dans 
les  brouillards  de  l'hiver,  par  les  trois  prêtres 
et  leurs  religieuses  échevelées.  Dans  chaque 
village,  le  prône  retentit  de  saintes  impréca- 
tions :  ce  Satan  impose  ses  prestiges  à  vingt  pas 
de  Notre-Dame  de  Sion.  Cl'est  autel  contre 
autel  et  chaire  de  pestilence  en  face  de  chaire 
de  vérité.  Le  serpent  se  dresse  au  parvis  où 
la  \  ierge  lui  écrase  la  tête...  NFais  que  les 
lidcles  se  rassurent.   Iiome  va  parler.  » 

Lu  dimanche,  l'Ohlat  monte  en  chaire 
as  ce  une  solennité  inaccoutumée.  Il  tient  en 
main  le  bref  pontifical  qui  excomnmnie  les 
Kaillard.  Les  trois  frères  étaient  là,  debout 
comme  d  habitude  au  fond  de  l'église,  drapés 
dans  Icuis  grands  manteaux  noirs  :  Léopold, 
immobile  et  souveiain;  l^rançois,  gouailleur; 
(juirin,  ses  luncHles  sur  le  nez  et  qui  gr<mi- 
mclait  d  une  manière  continue.  A  plusieurs 
reprises,  éleviuil  hi  soix,  il  j)rétendit,  a\ec  un 
prodigieux  sang-froid  de  pédant,  (|ue  TOblat 
faisait  des  contresens  de  traduction.  (  iettc 
suspicion  jetée  sur  la  science  de  leur  pasteur 
indigna  les  assistants,  et  le  cordonnier 
.l<)sc|>li  (^olin  se  leN;ml  de  mui  bane  intcMpella 
le  l'nntife  de  l^rudcncc  : 

—  I  aiscz-vous  donc,  malappris,  vous 
cmpéclic/  de  comprendre  le  prédicateur. 


2l6  LA    COLLINE    INSPIREE 

Le  troupeau  des  fidèles  sortit  affolé  de 
l'église.  En  vain  les  Pontifes  les  firent-ils 
entrer  au  couvent  pour  leur  expliquer  qu'ils 
étaient  condamnés  d'une  manière  qu'on 
appelle  en  théologie  subreptice,  c'est-à-dire 
par  suite  de  faux  renseignements  et  contre  la 
vérité,  et  qu'une  telle  condamnation,  d'après 
une  décision  du  pape  Innocent  III,  était  sans 
effet.  Ils  y  perdirent  leur  latin.  Une  terreur 
divine  agitait  les  consciences.  La  parole  du 
pape  déchirait  la  robe  des  trois  prêtres,  les 
dépouillait  de  tous  les  services  qu'ils  avaient 
rendus,  les  livrait  quasi  tout  nus  aux  renie- 
ments de  la  foule  inconstante.  Dès  le  soir, 
Léopold,  allant  avec  Thérèse  visiter  un 
malade  a  Saxon,  entendit  sur  son  passage 
monter  d'une  haie  le  cri  :  Au  loup  !  au  loup  ! 
C'était  la  première  fois  qu'un  de  ses  parois- 
siens élevait  contre  lui  une  parole  de  haine. 
Il  en  éprouva  une  profonde  amertume,  et 
surtout  il  put  voir  que  personne  ne  se  levait 
pour  le  défendre.  Mais  le  lendemain,  ce  fut 
pis. 

Le  lendemain,  les  Baillard  entendirent  de 
grands  cris  qui  venaient  du  fond  de  la  plaine. 
S'élant  avancés  jusqu'au  bord  du  plateau,  ils 
aperçurent  une  troupe  d'enfants  qui  gravis- 
saient la  côte  en  courant,  à  travers  les  champs 


LA    COLLIKL    INSPIHLE  21"] 

et  les  broussailles,  précédés  d'un  drapeau  et 
d'un  clairon  qui  sonnait  la  charge,  el  ciiacun 
d'eux  brandissant  un  éclialas  de  vigne.  Dès 
qu'ils  aperçurent  le  grand  François,  ils  pou- 
sèrenl  des  clameurs  sauvages  et  ramassèrent 
des  pierres.  Le  Pontife  d  Adoration  jugea 
prudent  de  battre  en  retraite.  A  peine  avait-il 
fermé  la  porte  du  couvent  derrière  lui  (ju  une 
grcle  de  projectiles  s'abattait  contre,  el  peu 
après  des  coups  de  bâton  faisaient  éclater  les 
\itres,  cependant  que  de  jeunes  liizures  ani- 
mées de  vaillance  se  bissaient  le  I<»nL:  du  mur 
avec  une  agilité  cl  une  malice  toules  simies- 
(jues.  ri'élaient  les  enfants  de  la  première 
conmumion  de  \ézeli/e  qui,  pour  lendemain 
de  fcte,  s'en  venaient  en  pèlerinage,  conduits 
par  le  vicaire,  et  tout  brûlants  d'ardeur 
religieuse  jouaient  contre  les  lUiilbud  In  prise 
de  la  Smala  d'Ald-cl-Kadcr. 

i^a  congrégation  eut  bien  du  mal  à  repous- 
ser ce  premier  assaut,  lleureuscmoiil  on 
sonna  la  messe,  et  toute  la  bande  s'y  rendit. 
Sur  l'ordre  de  I..éopold,  François  les  rejoignit, 
assista  à  1  olîice,  et  sur  le  parvis,  à  la  sortie, 
s'adressant  à  (juelques  parents  (jui  avaient 
accompagné  les  enfants,  il  essaya  de  leur  faire 
lionlc.  On  lui  r«'|tnndil  grossièrement  : 

—  Des  excommuniés!  Lst-cequeçacomjjlcçal 

i3 


2l8  LA    COLLINE    INSPIREE 

François  serra  les  poings.  Il  fui  pris  d'une 
violente  envie  de  disperser  toute  celte  racaille, 
mais  à  ce  moment  sœur  Euphrasie,  qui  sur- 
veillait la  scène  du  haut  de  la  (enêtre,  prise 
d'inquiétude,  le  rappela.  Pour  lui  obéir,  le 
bon  François  se  dégagea,  non  sans  peine,  de 
ce  peuple  de  Lilliput  qui  se  pendait  à  sa  robe, 
et  disparut  dans  le  couvent.  Toutes  les  huées 
se  tournèrent  contre  la  sœur,  avec  les  mots 
les  plus  libres.  François  ne  put  l'entendre 
sans  fureur,  et,  dans  la  même  seconde,  rou- 
vrant la  porte,  il  s'élança  de  nouveau  sur  la 
place.  D'immenses  rires  de  jeunesse  accueil- 
lirent celte  rentrée  de  clown  et  redoublèrent 
quand,  sur  un  nouvel  ordre  de  sœur  Euphra- 
sie, avec  mille  gesticulations,  il  s'engouffra 
de  nouveau  dans  la  maison,  que  la  Congré- 
gation barricada  solidement  derrière  lui. 

Les  enfants  continuèrent  la  bataille.  Une 
de  leurs  patrouilles  découvrit  dans  la  cam- 
pagne un  des  frères  travailleurs,  le  pauvre 
frère  Hubert,  qui,  terrifié  par  le  vacarme  et 
n'osant  regagner  le  couvent,  se  tenait  à  plat 
ventre  dans  un  champ ,  comme  un  lièvre 
entre  deux  sillons.  Ils  firent  lever  le  malheu- 
reux qui,  poussé,  bousculé,  déchiré,  se  réfu- 
gia à  grand'peine  chez  la  bonne  Marie-Anne 
Sellier   dans  Saxon.  Mais  leur  grand  succès 


i.v  coLLi>E  i.nsi'iiœl:  !^l^) 

fui  quand  ils  brisèrent  les  palissades  élevées 
par  les  Baillard  sur  l'emplacement  des 
anciennes  promenades  de  la  \ierge.  Les 
nombreux  pèlerins  (jui  étaient  montés  à  Sion 
ce  jour-Ia  applaudirent.  Marie  était  enfin 
rétablie  dans  ses  droits  de  propriété  I  Et  les 
enfants,  de  plus  en  plus  excités  par  leur  vic- 
toire, entonnèrent  sous  les  fenêtres  des  schis- 
matiques.  une  manière  de  cliant  de  triomphe, 
n'était,  sur  l'air  de  Maître  Corheaii,  une  chan- 
son satirique  (l'uvre  de  monsieur  Marquis, 
curé  de  Vand(puvre,  (jui  courait  depuis  quel- 
<jues  jours  le  pays  : 

Venez,  petits  et  grands  !  Que  tout  liominc  s'cmpicssc. 
Pour  contempler  trois  sots  qui  vendent  la  sagesse. 
Après  avoir  vendu  les  reliques  des  saints, 
Ils  changent  dinduslric  et  se  font  magiciens. 

Il  y  avait  quatorze  couplets  de  ce  ton.  Les 
assiégés  ne  purent  les  supporter  jus(|u'au 
bout.  Après  un  rapide  c<»nseil  de  guerre, 
Ouirin  fui  délégui''  Ncrs  le  \icaire  de  Vczclise. 

—  l^rcncz  garde.  Monsieur,  lui  dit-il,  vous 
avez  pénétré  par  bris  et  clliaction  dan?  une 
piopriété  privée. 

—  Pas  de  grands  mots,  monsieur  Quirin, 
lui  répondit  le  vicaire  avec  une  bonhomie 
ruéprisante  ;  on  ne  veut  pas  vous  manger. 

Pourtant  il  sonna  la  retraite. 


2  20  LA    COLLI.NE    INSPIREE 

La  mauvaise  troupe,  en  descendant  a  Saxon 
pour  le  retour,  s'attaquait  a  tous  ceux  qu'elle 
savait  être  de  ICJ^uvre,  et  notamment  lit  un 
charivari  a  l'excellente  Marie-Anne  Sellier 
chez  qui  tremblait  encore  le  frère  Hubert, 
donna  la  chasse  à  la  jeune  Apolline  J3ertrand, 
et  culbuta  dans  la  boue  du  fossé  le  sceptique 
Bibi  Cholion. 

Celte  expédition,  qui  fut  dénommée  dans 
les  cures  du  voisinage  la  croisade  des  enfants, 
l'autorité  ecclésiastique,  avec  un  sens  profond 
de  la  vie  du  village,  la  jugea  décisive.  Per- 
sonne sur  la  colline  ne  s'était  dressé  pour 
défendre  les  Baillard.  Le  dimanche  qui  suivit, 
au  prône  de  la  messe  paroissiale,  le  père 
Aubry  glorifia  les  jeunes  vainqueurs  : 

—  Ce  serait  faire  trop  d'honneur  au  Diable, 
dit-il,  que  de  le  redouter  encore  après  que  le 
pape  vient  de  le  frapper.  Les  enfants  suffisent 
maintenant  a  le  mater.  La  simplicité  de  ces 
innocents  fera  crever  l'orgueil  du  Serpent  qui 
est  logé  dans  ces  démoniaques. 

C'était  livrer  les  lions  aux  moustiques. 

Les  abjurations  commencèrent.  La  jeune 
Apolline  Bertrand,  agenouillée  avec  six  té- 
moins au  pied  de  la  Vierge,  dans  un  magni- 
fique décor  de  lumières  et  de  fleurs,  rejeta 
les  erreurs  de  l'infâme  secte.   Les   créanciers 


LA   coi.i.iNr   iNsiMin  r.  p.oî 

apparurent,  et  en  tète  le  plus  considérable  et 
le  plus  dangereux,  la  Noire  Marie,  de  For- 
celles-sous-Gugney,  à  qui  le  couvent  n'était 
pas  payé.  Leurs  derniers  amis  les  abandon- 
naient. M.  Macrron.  le  curé  de  Xaronval, 
ayant  rencontré  Quirin  dans  une  rue  de 
Nancy,  détourna  la  tête  pour  ne  pas  le  saluer. 
T/lionnéte  M.  Haye  lui-même  les  avait,  paraît- 
il,  blâmés  nettement.  Ils  ne  pouvaient  plus 
faire  un  pas  liors  du  couvent  sans  que  des 
polissons  se  missent  à  crier  ce  Cra  !  Cra  !  »  de 
toutes  leurs  forces.  Et  même  des  personnes 
notables  n'hésitaient  pas  à  leur  jeter  à  la  face 
le  terrible  c(  Au  loup!  Au  loup!  »  qui  les 
meltail  hors  la  lui.  Les  pauvres  frères  Hubert 
et  Martin  étaient  pi)iir^ui\is  à  coups  de  pierres, 
et  les  suîurs  entendaient  souvent  grommeler 
sur  leur  passaire  les  mots  cjue  l'on  réserve  aux 
femmes  de  mauvaise  vie.  Leurs  biens  étaient 
saccagés.  Si  quelque  étranger  se  d/lournait 
pour  ne  pas  fouler  leurs  récoltes,  il  se  trouvait 
toujours  un  méchant  drôle  pour  dire  : 
a  Passez  dedafis,  allez  !  c'est  de  l'avoine  de 
cochons.  ))  Dans  le  village,  il  ne  leur  restait 
plus  qu'une  poignée  delidMes,  forl  insensibles 
aux  débals  théologicjues  et  bien  incapables 
d'y  trouver  un  sens,  mais  grisés  par  ces  céré- 
monies étranges,  dociles  comme  d'excellentes 


2  22  LA    COLLINE    INSPIREE 

bêtes  domestiques  à  leur  pasteur,  attachés  aux 
Baillard  par  une  sorte  d'instinct  de  troupeau. 
Les  pauvres  gens  disaient  :  «  Il  est  temps  que 
le  ciel  vienne  à  notre  secours,  monsieur  le 
Supérieur,  car  nous  n'y  tiendrons  pas.  )) 

Les  trois  Baillard,  aujourd'hui,  sont  trois 
tabernacles  d'oii  l'on  a  retiré  le  ciboire.  Mais 
l'hostie  infâme  de  Yintras  y  flamboie,  et 
l'opinion  publique  exige  que  ces  trois  coffres 
damnés  soient  jetés  sous  la  pluie,  dans  la 
boue,  au  bas  de  la  colline. 


CHAPITRE   XI 


LA  SEMAINE  DE  LA  PASSION 


Ln  malin,  —  c'était  le  samedi,  veille  du 
dimanche  des  Rameaux,  —  Quirin  étant  des- 
cendu à  Saxon  vit  la  \oire  Marie  au  milieu 
d'un  groupe  de  leurs  ennemis.  Il  y  avait  Pu 
Apolline  Bertrand,  M.  Morizot,  et  tous  le 
regardaient  venir.  Que  devait-il  faire?  Saluer 
et  passer,  sans  plus?  C'était  avouer  publique- 
ment la  tension  de  leurs  rapports  avec  leur 
propriétaire.  Quirin,  le  sourire  aux  lèvres, 
marcha  droit  au  péril.  Il  calcula  dans  un 
éclair  que  la  Noire  Marie,  comme  toutes  les 
vieilles  filles,  aimait  les  égards,  ot  sans  tenir 
compte  du  peu  de  sympathie  (|ui  se  marquait 
sur  celle  face  noiraude  et  parcheminée,  il 
1  invita  à  dcjeuner. 

Klle    ne    se  décidait   pas.    Alors,  pour  ga- 


2  24  LA    COLLINE    INSPIREE 

gner  la  partie  devant  ces  malA-eillants.  il  lui 
dit  : 

—  Justement,  Léopold  voulait  aller  à  For- 
celles.  Il  a  quelque  chose  pour  vous. 

Ce  dernier  mot  arracha  un  affreux  sourire 
de  plaisir  à  la  vieille  avaricieuse,  qui  suivit 
assez  gracieusement  l'aimable  Quirin  à  travers 
le  village  et  le  long  de  la  côte  jusqu'au 
couvent. 

Là-haut,  ils  furent  bien  surpris  de  les  voir 
venir  ensemble  ;  et  lorsque  Quirin  dit  que 
Mademoiselle  leur  faisait  Thonneur  d'accepter 
à  déjeuner,  toute  la  congrégation  le  regarda 
atterrée,  car  depuis  beau  jour,  au  couvent, 
on  ne  vivait  que  de  légumes  et  d'eau  claire. 
Mais,  dun  regard  circulaire,  il  obligea  tout 
le  monde  à  prendre  une  mine  réjouie.  Sa 
chaleureuse  assurance  était  telle  que  les 
bonnes  sœurs  crurent  qu'il  devenait  fou. 

—  Chère  Mademoiselle,  disait-il,  si  nous 
avions  su  votre  visite,  nous  aurions  eu  soin 
de  tout  préparer  pour  que  vous  soyez  reçue 
avec  les  égards  que  nous  devons  à  notre 
propriétaire. 

Et  s'arrêtant  de  faire  des  grâces,  il  enjoi- 
gnit aux  sœurs  d'aller  tout  préparer  pour 
qu'on  eût  un  bon  repas. 

D'un  même  mouvement,  la  congrégation, 


L\     COLLINE     INSPIHKE  2^5 

laissant   là    Quiiin   et   sa   maudite   in\ilée,   se 
mit  à  courir  de  la  cave  au  grenier. 

Le  cadet,  resté  seul  avec  la  Noire  Marie, 
entreprit  de  lui  expliquer  que  la  situation 
n'avait  jamais  été  si  brillante  et  que  c'était 
extraordinaire  de  voir  l'alTeclion  qu'ils  inspi- 
raient dans  le  pavs. 

—  Mais  pourtant,  repartit  la  vieille,  à 
Saxon  il  y  en  a  beaucoup  qui  se  sont  séparés 
de  vous.  Apolline,  tout  à  llieure,  vous  arran- 
geait bien  ! 

—  liali  î  des  jeunesses  qui  aiment  à  rire  ! 
mais  le  C(L*ur  n'est  pas  mauvais.  Comme  je 
les  connais,  elles  viendront  dimanche  réparer 
par  une  belle  olTrande  la  peine  qu'elles  font  à 
la  Vierge. 

(Cependant  (|ue  le  prestigieux  Quirin  essayait 
ainsi  de  duper  une  femme  plus  maligne  (jne 
lui,  lessci'urs,  les  frères  et  l'rançois  revenaient 
de  leur  battue  à  la  cuisine,  ne  rapportant 
qu'une  corde  d'oignons,  des  (houx  et  des 
ponmies  de  terre  germées.  et  ils  tenaient  un 
triste  conseil  de  guerre  sur  la  manière  d  en 
tirer  le  meilleur  parti,  cjuand  le  frère  Hubert. 
pour  la  [)remière  fois  de  sa  vie,  émit  une 
opinion  personnelle  : 

—  Je  sais  (juc  matlame  Marne,  ce  malin,  cui- 
sait unecarpe.  (J*eslunebonnefenmie..ryrours. 

i3. 


2  2G  LA    COLLINE    INSPllŒE 

Il  se  glissa  jusqu'à  Saxon  par  le  raccourci 
et  fut  assez  heureux  pour  échanger  avec  la 
vieille  femme  une  hotte  de  bois  et  deux  jour- 
nées de  travail  qu'il  lui  promit  contre  le  gros 
poisson.  Tout  essoufflé,  un  quart  d'heure  plus 
tard,  il  faisait  à  la  cuisine  une  rentrée  triom- 
phale. 

Cependant,  les  bonnes  sœurs  avaient  étendu 
sur  la  table  une  nappe  d'autel.  El.  sans  plus 
tarder,  sœur  Lazarine  vint  annoncer  à  Ouirin 
et  à  Mademoiselle  que  le  dîner  était  prêt. 

En  passant  dans  le  couloir,  la  Noire  Marie 
remarqua  que  toutes  les  vitres  étaient  brisées. 

—  C'est  l'ouragan  d'il  y  a  huit  jours,  dit 
Ouirin.  Mais  que  faire  avec  les  ouvriers  d'au- 
jourd'hui !  Voici  une  grande  semaine  que 
nous  les  attendons. 

La  vieille  visiteuse  ne  formula  aucune  ob- 
jection, mais  si  elle  n'ouvrit  gtkère  la  bouche 
que  pour  profiter  du  bon  dîner,  ses  yeux 
fureteurs  ne  cessaient  d'espionner  tout  ce  qui 
se  passait  autour  d'elle.  Rien  ne  lui  échappa 
de  l'amabilité  forcée  de  Ouirin,  ni  de  l'agita- 
tion de  François,  ni  du  sombre  chagrin  de 
Thérèse,  ni  de  la  maigreur  de  tout  ce  monde. 
C'était  un  festin  oii  chacun  jouait  la  gaieté, 
et  par  là  singulièrement  triste.  Au  dessert, 
sadressant  à  Léopold  : 


LA   colmm:   in>1'iiu:i: 


—  Monsieur  Je  Supérieur,  dit-elle,  votre 
frère  m'a  dit,  ce  malin,  que  vous  aviez  mis 
quelque  chose  de  cùté  pour  moi. 

—  Oui-da.  répondit  l'autre,  avec  le  plus 
grand  sérieux. 

Et.  se  levant  de  table,  il  alla  chercher  dans 
un  placard  une  boîte  soigneusement  enve- 
loppée de  papier  d'argent. 

La  Noire  Marie  le  déplia.  Il  y  avait  dedans 
un  petit  chapelet  de  saint  Hubert. 

Une  boulTée  de  sang  monta  au  visage  de  la 
vieille  fille  indignée  et  colora  faiblement  ses 
joues  de  moricaudo. 

—  Quand  on  lait  des  banquets  avec  des 
carpes  de  dix  livres,  c'est  vraiment  malheu- 
reux, dit-elle,  de  ne  rien  mettre  de  coté  pour 
sa  propriétaire. 

Et  sans  toucher  aux  noix  et  aux  pommes 
fripées,  dont  les  sœurs  avaient  à  grand'peine 
rempli  un  compotier,  elle  prit  brusquement 
la  porte. 

Les  trois  frères  sorliroiil  avec  Thérèse.  .Au- 
cun vent  ne  souillait  et  toute  la  colline  de- 
meurait immobile  sous  le  grand  ciel  paisible. 
Celait  un  beau  temps  printanier,  mais  les 
trois  l^ontifcs  se  senlaicrit  bien  tristes.  Us  se 
vivaient  au  bord  d  un  pn'cipice,  dont  janïais 
Léopold  n'avait  permis  (ju'on  lui  parlAl.  Par- 


2  30  LA    COLLINE    INSPIREE 

fois,  Quirin  avait  bien  essayé  de  représenter 
à  son  aîné  que  la  Noire  Marie  pouvait  les 
expulser,  mais  chaque  fois  Léopold  avait 
annoncé  qu'ils  reprendraient  bientôt  leurs 
quêtes  et  que  tout  s'arrangerait  au  mieux. 
Comme  ils  passaient  dans  les  prairies  au- 
dessus  de  Saxon,  ils  furent  aperçus  par  une 
bande  de  jeunes  filles  de  seize  à  vingt  ans, 
qui  se  mirent  à  les  suivre  en  chantant  des 
cantiques  à  Marie.  Ils  tournèrent  à  droite, 
elles  tournèrent  avec  eux  jusqu'à  la  rive  du 
bois,  d'où  l'on  voyait  briller  sur  la  pente  la 
source  Sainte -Catherine  protégée  par  des 
aulnes.  Là,  ils  s'arrêtèrent  et  s'assirent  sur 
l'herbe,  dans  l'ombre  mince  des  buissons  tout 
chargés  de  sansonnets ^  tantôt  perchés,  tantôt 
bruissant  des  ailes,  congrégation  des  airs 
qu'animait  une  suite  de  caprices  rapides. 
Alors  les  méchantes  enfants  entonnèrent  les 
chansons  insultantes,  et  se  tenant  par  le  bras 
elles  passaient  et  repassaient  effrontément. 
C'étaient  des  filles  charmantes,  des  bergères 
et  des  dentellières.  Mais  pour  les  Pontifes 
insultés,  c'étaient,  nées  du  trou  boueux  de 
Saxon,  des  sorcières  enivrées,  toutes  bonnes 
pour  danser  le  sabbat  sur  la  ruine  de  Vaudé- 
mont. 

Toutes   les  vignes  de   la  côte  étaient  rem- 


I.  \     COLLINr:     IXSriHKE  2'JtC) 

plies  d  ouvriers  cjui  regarJaienl.  enlendaienl 
et  riaient.  Los  trois  Pontifes  nopposaient 
qu'un  silence  majestueux  à  toute  cette  audace, 
l'^nfin,  au  bout  de  deux  heures,  les  filles  se 
retirèrent,  sauf  trois,  et  ces  trois  étaient  de 
celles  à  qui  le  Pontife  d'Adoration  avait  fait 
faire  lo  première  communion,  l'année  précé- 
dente, après  leur  avoir  donné  des  soins  sans 
pareils.  Ces  ingrates  dépassèrent  en  insolence 
toutes  les  autres,  mais  c'était  à  Thérèse  quelles 
en  voulaient  surtout.  Elles  la  montraient  du 
doigt,  assise  sur  l'herbe  entre  les  Pontifes, 
avec  sa  robe  de  reliirieuse  iri'a«  ieusement  éta- 
lée. Et  sa  ligure  délicate,  plus  triste  et  toute 
lunée,  ne  les  attendrissait  pas  : 

—  \oNoz  la  belle  prophétesse  I  (l'est  à 
hausser  les  épaules  de  pitié  !  Dites,  monsieur 
le  Supérieur,  c'est  donc  elle  qui  nous  fera 
voir  cette  incarnation  (|ue  vous  nous  pro- 
mettez? 

Elles  parlaient  ainsi  par  allusion  aux  bruils 
répandus  sur  la  vie  déréglée  (jue  l'on  menait 
au  couvent.   Elles  criaient  encore  : 

—  Olii*  î  la  mère  du  Saint-Esprit! 

l'hérèsc  tremblait  de  colère.  Mais  celte  irri- 
tation céda  bientôt  pour  faire  place  à  un  fré- 
missement mystérieux.  Une  vague  et  terrible 
sensation   la   traversa.    Pour  la  première  fois, 


2^0  LA    COLLINE    INSPIREE 

à  cette  minute,  elle  venait  d'avoir  la  révéla- 
tion de  son  état.  Le  voile  de  poésie,  qui,  jus- 
qu'alors, lui  avait  caché  les  misères  de  sa 
situation,  se  déchira  tout  a  coup  ;  elle  se 
trouva  face  à  face  avec  les  rudesses  de  la  vé- 
rité nue.  Et  se  tournant  vers  Léopold,  elle 
regarda  avec  épouvante  l'homme  fatal  qui 
l'avait  perdue. 

Quand  les  Pontifes  regagnèrent  le  couvent, 
ils  rencontrèrent  encore  leurs  persécutrices  à 
la  porte.  Avec  une  précipitation  forcenée,  en 
quelques  minutes,  elles  dégoisèrent  les  injures 
qu'elles  avaient  mis  deux  heures  à  chanter. 
Les  Baillard  n'avaient  qu'une  idée,  s'abriter 
derrière  leurs  murailles.  Ils  y  trouvèrent  un 
hôte  trop  attendu,  l'huissier  de  Yézelise, 
M.  Libonom  en  personne.  La  Noire  Marie 
n'avait  pas  perdu  de  temps  !  Il  venait  signifier 
aux  sœurs  d'avoir  à  payer  à  jNP^Lhuillier  le 
prix  de  l'acquisition  du  couvent  sous  trois 
jours,  faute  de  quoi,  ladite  demoiselle  saisi- 
rait leurs  biens,  meubles  et  immeubles. 

Aussitôt,  les  frères  Hubert  et  Martin  cou- 
rurent avertir  les  Enfants  du  Carmel  et  les 
convoquer  pour  la  première  heure  du  lende- 
main. Il  s'agissait  de  sauver  ce  qu'on  pourrait 
du  mobilier  et  de  répartir  entre  les  dévoués  du 
viUage  les  objets  les  plus  précieux. 


fA   coi.lim:   insimuki:  .>.',\i 

—  Eh  !  disait  la  bonne  so'ur  Marthe,  v 
pensez-vous  !  Travailler  demain,  c'est  le  di- 
manche des  Rameaux  î 

—  Ma  sœur,  dit  Quirin,  Léopold  donne  à 
tous  et  a  toutes  une  dispense. 

Le  sommeil  de  Léopold  fut  traversé  de  pé- 
nibles insomnies.  Pour  se  donner  du  co'ur. 
il  respira  à  plusieurs  reprises  le  délicieux 
parfum  qu'exhalait  son  hostie  pontilicalc. 
Cette  nuit-là,  il  en  sortait  une  odeur  d'encens 
extraordinaire,  l'odeur  même  que  l'on  respire 
au  sanctuaire  de  Tilly,  les  jours  de  fête,  une 
odeur  suave  et  pénétrante,  qui  ne  pouvait 
être  comparée  qu'à  celle  de  cette  huile  de 
nard  d'un  grand  prix  fjue  Marie-Madeleine  en 
celte  même  veille  de  l^Aques  fleuries,  répandit 
aux  pieds  du  Sauveur. 

(les  sensalirins  mirarulcuses  et  l'approche 
du  danger  eurent  pour  elVet  d'exalter  chez 
Léopold  le  sentiment  de  la  personnalité.  Son 
esprit  échauH'é  fit  une  construction  singulière  : 
il  se  persuada  (juc  la  Semaine  Sainte  qui 
s'ouvrait  alhiit  reproduire  pour  lui,  sur  cette 
montagne,  au  milieu  de  paysans  ingrats, 
tout  ce  que  le  (Ihrist  avait  soulVert,  en  Judée. 
dune  foule  ameutée  |)ar  les  princes  des  prê- 
tres et  les  pharisiens.  Imagination  (|ui  n'a 
rien  pour  surprendre,   chez   un  homme  dont 


9.') 2  LA    COLLINE    INSPIREE 

le  rêve  fut  toujours  de  calquer  sa  vie  sur  des 
patrons  sublimes.  Et  pour  commencer,  ce 
dimanche  allait  être  vraiment  son  dimanche 
des  Rameaux  :  entouré  de  ses  fidèles  —  à 
l'occasion  de  son  déménagement  —  il  allait 
faire  son  entrée  dans  Jérusalem. 

Malgré  les  bruits  inquiétants  qu'on  répan- 
dait dans  le  village,  trente  personnes  accou- 
rurent dès  Taube.  A  l'issue  de  l'office,  Léo- 
pold  les  éleva,  toutes,  d'un  grade  dans  les 
dignités  de  l'Œuvre.  Il  confia  le  bouclier  de 
Marie  à  madame  Marne,  et  une  hostie  que 
Yintras  avait  portée  à  madame  Marie  Anne 
Sellier.  Ces  deux  veuves  dévouées,  dont  la 
première  avait  fourni  la  carpe  pour  la  récep- 
tion de  la  Noire  Marie,  venaient  d'arriver 
avec  des  corbeilles  d'osier  et  s'engageaient 
solennellement  à  ne  pas  quitter  le  couvent 
que  tout  fût  emballé.  Le  Pontife  d'Adoration 
donna  encore  la  croix  de  grâce  à  ses  deux 
nièces,  Marie-Rose-Elisabeth-Léopoldine  et 
Marie-Hubertine  Baillard.  Enfin,  à  ceux  qui 
n'étaient  pas  sortis  des  rangs  inférieurs,  il 
remit  des  petits  sachets  renfermant  de  la 
terre  de  Tilly.  C'était  autant  d'armes  dont  il 
attendait   qu'elles   fortifiassent   les    courages. 

Il  s'en  trouva  bien.  Les  Enfants  du  Carmel 
furent  admirables  de  dévouement.  En  vain  le 


I.\     COLMNr     INSPIRKF.  9.'^'^ 

vent  soulllait-il  avec  rage,  multipliant  les  ra- 
vages d'une  pluie  ballante  qui  dura  tout  le 
jour.  Ils  n'y  voulurent  voir  qu  une  faveur 
spéciale  de  la  Providence  qui  empcchait  les 
curieux  elTrontés  de  venir  espionner  le  démé- 
nagemenl.  Tout  ce  jour  de  fcle,  les  dévoles 
ne  cessèrent  d  aller  el  venir  de  la  (^ave  au 
grenier,  et  de  répartir  les  richesses  de  la  con- 
grégation chez  les  dévoués  de  Saxon.  Les 
ohjels  les  plus  précieux,  les  papiers  de  Léo- 
poKl,  les  vêlements  sacerdotaux,  les  objets  du 
culle  el  la  grosse  truie  du  couvent  furenl 
conliés  à  l'un  des  meilleurs  (idèles,  à  M.  Ma- 
thieu, (jui  allait  louer  sa  maison  à  la  pelile 
congrégation.  Une  sorte  d'enlhousiasme  reli- 
gieux planait  sur  ces  soins  misérables  El 
L.'.)|j..|il  remarqua,  avec  le  douloureux  sou- 
rire de  I  homme  (jui  sait  cl  (jue  n'élonnenl 
pas  les  apprêts  de  son  martyre,  (jue  tous  ses 
lidMes  avaient  coupé  des  rameaux  pour  acti- 
ver les  attelages,  en  sorle  (jue,  sur  les  onze 
heures,  il  descendit  entre  les  palmes  sur  une 
charrette  conduite  par  un  ane  et  chargée  de 
meubles,  de  paillasses,  de  tonneaux,  de  pom- 
mes de  terre,  de  betteraves,  de  bois  de  chauf- 
fage, de  planches  vieilles  et  neuves.  Du  haut  de 
cet  entassement,  il  regardait  l'ànon  (|ui  pliail 
dans  les    brancards,    il    regardait    ses    frères, 


2,S'|  LA    COLLINE    LNSPIUÉE 

ses  religieuses,  ses  enfants  dévoués,  tout  ce 
départ  magnifique,  et  il  trouvait  la  force  de 
sourire  avec  sérénité,  cependant  qu'il  disait 
dans  son  cœur  :  a  Dernière  joie,  jour  de 
Pâques  fleuries,  et  dans  cinq  jours  la  des- 
cente au  tombeau,  w 

Les  mêmes  soins  du  déménagement  se 
poursuivirent  toute  la  journée  du  lundi.  Du 
matin  jusqu'au  soir,  la  congrégation  trembla 
de  voir  apparaître  l'huissier,  mais  la  nuit  ap- 
prochant, on  commença  de  dire  que  la  jus- 
tice n'était  pas  à  la  disposition  de  la  Noire 
Marie.  Seul  Léopold  ne  partageait  pas  cette 
confiance  insensée.  11  savait  que  Pilate  allait 
venir  dans  une  heure.  Et  en  effet,  à  six 
heures  moins  dix,  M.  Libonom  se  présenta  à 
la  porte  du  couvent.  Trois  des  plus  mauvais 
habitants  de  Saxon  l'accompagnaient,  et, 
parrni  eux,  le  maire.  Sœur  Lazarine  courut 
avertir  Léopold  qui  s'habillait  dans  la  cha- 
pelle pour  la  bénédiction  du  soir.  Le  Pontife 
d'Adoration  se  dévêtit  paisiblement  de  ses 
ornements  sacrés,  et  s'en  alla  aussitôt  les 
rejoindre,  en  répétant  à  haute  voix,  dans  les 
couloirs  déserts,  le  texte  d'Isaïe  que  TEglise  a 
mis  dans  l'épitre  de  ce  jour  : 

—  Stcmus  simu/...  Allons  ensemble  devant 
le  juge.    Quel  est   celui  qui  se  déclare  mon 


LA    COLLINE    INSPlIu'r  ^35 

adversaire!*  Qu'il  approche  de  moi.  Le  Sei- 
gneur Dieu  est  mon  secours.  Qui  osera  me 
condamner? 

Dans  le  couvent  c'était  une  panique.  Les 
Sd'urs  pri>es  d'épouvante  s'enfuirent  d'abord 
dans  la  chambre  à  lard,  puis  réfléchirent,  in- 
ventèrent toute  une  comédie.  Sœur  Euphra- 
sie  courut  se  coucher  comme  si  elle  était 
malade  ;  sd'ur  Quirin  s'assit  auprès  d  elle  en 
jouant  l'infirmière,  et  sœur  Lazarine  se  cacha 
derrière  le  lit.  La  bonne  S(pur  Marthe  alla  dans 
l'étable  tenir  société  à  la  vache.  Thérèse, 
elle,  continua  de  prier  devant  la  Vierge,  dans 
l'église  du  pMerinai:e. 

On  sut  bien  vile  sur  toute  la  colline  l'arri- 
vée de  M.  Libonom.  Le  déménagement  fut 
suspendu,  et  les  fidèles,  hommes,  femmes, 
jeunes  garçons  et  jeunes  filles  se  dirigèrent 
en  hâte  sur  le  couvent. 

dépendant  Quirin,  sur  le  seuil,  disait  à 
NL  Liltonnni  cju'il  ('l.nt  six  heures  passées  cl 
(ju'il  n'avait  plus  le  droit  d'instrumenter. 

—  Pardon,  cher  Monsieur,  réplicjun  l'huis- 
^\r\'  (Ml  tirant  sa  montre.  Il  est  six  licures 
moins  tinis  minutes,  nous  pouvons  entrer 
jusqu'à  six  h(  urcs.  et,  une  fois  (Lins  la  place, 
nous  agissons  im^^^^i  loiiglemps  (|u'il  \^^^\^'i 
convient. 


2.36  LA    COLLINE    INSPIREE 

Puis  il  pria  les  messieurs  Baillard  de  le 
guider  à  travers  la  maison. 

M.  Libonom  n'était  pas  un  méchant 
homme.  A  la  cave,  il  ne  saisit  pas  les  légu- 
mes ni  le  peu  de  vin  qui  restait  encore  au 
fond  du  tonneau,  et  dans  l'étable  il  ne  calcula 
pas  strictement  la  pari  que  la  loi  accorde  au 
pauvre  homme  pour  la  nourriture  de  sa 
vache.  Mais  par  malheur,  auprès  de  la  bête, 
on  trouva  sœur  Marthe,  et  avisant  cette 
figure  innocente,  le  maire  lui  demanda  brus- 
quement : 

—  Ma  sœur,  n'est-il  pas  vrai  qu'on  a  con- 
duit à  pleines  charrettes  des  meubles  d'ici  à 
Saxon  ? 

La  bonne  sœur  fit  signe  que  oui. 

En  vain  Quirin  protesla-t-il  qu'un  huissier 
n'avait  pas  le  droit  d'ouvrir  une  enquête  et 
que  c'était  l'affaire  du  juge  d'instruction,  le 
maire,  haussant  la  voix,  énuméra  les  maisons 
oià  il  avait  vu  décharger  les  charrettes,  et  in- 
vita l'huissier  à  dresser  séance  tenante  un 
procès-verbal  que  la  pauvre  sœur  Marthe  eut 
la  simplicité  de  signer. 

Le  jeudi  saint,  au  malin,  Léopold  faisait  sa 
méditation  et  se  pénétrait  de  la  trislesse  de  ce 
jour,  sur  lequel  la  liturgie  répand  la  teinte 
sombre  des  funérailles,  quand  les  jeunes  filles 


LA    COI.LIM:     l.NSPIRhL; 


du  village,  qui  sorloienl  de  l'église,  enlrèrcnl 
au  nombre  de  quinze  à  vingt  dans  le  jardin  du 
couvent,  comme  autant  d'cvaltonées,  riant, 
dansant,  courant  h  toutes  jambes,  venant 
faire  sous  les  fenêtres  de  grands  saluts,  de 
grandes  inclinaisons  de  tète  et  de  corps. 
Léopold  jeta  sur  elles  un  regard  pénétrant, 
et  les  reconnut  comme  les  sœurs  de  cette 
populace  de  Jérusalem,  cpii  faisait  des  génu- 
iltxions  insultantes  de\ant  le  (Ihiisl,  au  mo- 
ment où  les  princes  des  prêtres  le  tenaient  en 
leur  pouvoir. 

Il  fut  tiré  de  cette  méditation,  dont  l'amer- 
tume  l'enivrait,  par  les  cris  allVoux  (jue  pous- 
saient les  saintes  femmes  de  Sion.  M.  I.ibo- 
nom  venait  d'apporter  le  conmiandemenl 
d'avoir  à  vider  les  lieux  dans  les  vingt-quatre 
heures,  et  toutes  les  instances  échouaient 
devant  le  marbre  de  son  cd'ur.  Derrière 
l'huissier,  la  Noire  Marie  avait  pénétré  dans 
le  jardin.  Elle  y  trouva  S(i*ur  Marthe  et  la 
gourmanda  d»'\anl  l<ius  on  la  liil<»vant  avec 
mépris.  Elle  amenait  avec  elle  (juatre  ou  cinq 
des  ennemis  de  l'Ul'luvre,  (jui  parcoururent  le 
terrain  en  faisant  des  olfres  de  location.  El 
durant  tnnic  cette  apn-s-midi,  les  Haillard 
furent  conmie  assiégés.  Ils  se  tenaient  reclus 
dans    leurs   chanjbrcs    vides,    regardant    avec 


2  06  LA    COLLINE    I.NbPllŒE 

désespoir  les  beaux  carrés  de  légumes  si  bien 
soignés,  dont  ils  ne  feraient  pas  la  récolte,  et 
où  leurs  ennemis  se  pavanaient  insolemment. 

Dans  cette  journée,  nulle  consolation  ne 
leur  vint  de  Saxon.  L'assignation  lancée  par 
Monsieur  Libonom  k  tous  ceux  qui  avaient 
reçu  des  dépôts  dans  leurs  maisons  produisait 
un  effet  terrible.  Six  d'entre  eux  coururent  k 
Yézelise  tout  révéler  au  juge  de  paix.  Mathieu 
lui-même  se  distingua  par  sa  couardise.  Il 
livra  tout,  les  papiers  de  Léopold,  les  orne- 
ments d'église,  un  fourneau  et  jusqu'à  la  grosse 
truie. 

Les  autres  fidèles  se  terraient.  Et  Léopold 
considérant  combien  il  avait  peu  de  monde 
autour  de  lui  se  disait  que  cela  encore  devait 
être  ainsi  et  que  le  Christ  n'en  avait  pas  da- 
vantage au  pied  de  sa  croix. 

Comme  s'il  devait  boire  le  caHce  jusqu'k  la 
lie.  au  soir,  Mathieu  le  fit  prévenir  qu'il  repre- 
nait sa  parole  et  ne  louerait  pas  sa  maison. 
Sa  femme  lui  avait  fait  honte  de  loger  des 
sataniques. 

Ce  fut  autour  de  Léopold  un  concert  de 
plaintes  et  de  gémissements,  mais  lui.  pour- 
suivant toujours  sa  rêverie  intérieure,  dit  avec 
le  plus  grand  calme  : 

—  Cessez  de  vous  agiter,  mes  frères,  car 


LA    COLLINE    LNSPlULt:  239 

Joseph  d'Arinialllie  et  Nicomède  ont  Irouvé, 
dans  le  lieu  même  où  le  Christ  avait  été 
crucifié,  un  sépulcre  tout  neuf  pour  le  recevoir. 

Ce  soir-là,  dans  le  couvent  derni-vide,  le 
souper  fut  bien  triste.  La  lampe  du  réfectoire 
s'étant  éteinte  faute  d'huile,  on  dut  achever 
le  repas  et  s'aller  coucher  sans  chandelles.  11 
faisait  un  grand  cliiir  de  lune;  Ouinn  el  la 
sœur  Ouirin  veillaient  à  une  fenêtre  du  pre- 
mier étage,  tous  deux  seuls,  et  ils  voyaient 
une  vive  lumière  à  la  maison  de  l'Oblal. 
(hnrin,  considérant  longuement  celte  petite 
maison,  où  fréquentaient  maintenant  les  plus 
im|)orlants  de  la  commune,  fut  pris  dune 
soudaine  angoisse,  et  lui,  d'ordinaire  si  ré- 
servé, il  demanda  à  la  sœur  (^)uirin  si  elle 
pensait  (jue  l'on  pouvait  encore  \ivre  en  coin- 
inunaulé. 

Elle  lui  répondit  ; 

—  l*ourquoi  voulez-vous  me  tendre  un 
piège?  \  ous  êtes  résolu  îi  lutter  et  vous  voulez 
me  renvoyer  si  je  n'ai  pas  confiance  en  Léo- 
pold  et  en  vous.  Alors  que  deviendrais-je? 

Mais  il  jura  sur  la  \  ierge  de  Sion  qu'elle 
pouNait  lui  répondre  en  toute  franchise,  et 
mémo  fjuil  suivrait  son  avis. 

Alors,  elle  lui  dit  : 

—  Les   frères   Hubert  et  Martin  ont  décidé 


2/|0  LA    C0LL1.\E    INSPIREE 

de  s'en  aller  d'ici,  et  sœur  Thérèse,  ne  le 
voyez-vous  pas,  a  des  raisons  pour  ne  plus 
demeurer  longtemps  avec  nous. 

Quirin  ne  répondit  rien.  Il  restait  assis  dans 
le  fond  de  la  pièce,  la  tête  entre  ses  mains. 
Et  la  sœur,  en  se  penchant  sur  lui,  vit  qu'il 
était  épouvanté  de  ces  paroles  raisonnables. 
Elle  reprit  : 

—  Je  vous  ai  obéi.  Je  vous  ai  dit  ce  que 
je  voyais  et  ce  que  je  croyais.  Quoi  que  vous 
décidiez,  je  suis  prête  à  demeurer  ici  ou  bien 
à  partir  avec  vous. 

Au  petit  jour,  Quirin,  sans  faire  d'adieux 
à  personne,  se  glissa  hors  du  couvent  avec  la 
religieuse.  Un  sac  de  nuit  sur  le  dos,  qui  con- 
tenait un  calice  et  quelques  effets,  il  se  mit 
en  roule  vers  la  Bourgogne,  se  rendant  chez 
monsieur  Madrolles,  celui  qu'à  Bosserville  le 
bon  père  Magloire  avait  appelé  le  Jérémie  de 
la  France. 

Tous  les  coqs  de  la  colline  chantaient 
quand  Léopold  apprit  ce  reniement  de  saint 
Pierre...  Le  jour  terrible  était  arrivé  :  le  jour 
de  ténèbres,  le  jour  de  la  descente  au  tom- 
beau !  Encore  quelques  minutes  et  il  faudrait 
quitter  le  couvent  pour  toujours... 

L'huissier  vint  interrompre  cette  médita- 
tion.    Son    arrivée    matinale    épouvanta    les 


LA    COLLLNL    INSPIREE  2^1 

sœurs  au  milieu  de  leurs  derniers  prcparalifs. 
Sœur  Lazarine  prit  dans  ses  bras  le  pelil  Jésus 
de  la  chapelle,  si  charnianl  avec  son  visage 
de  cire  et  sa  perruque  drloupe;  sœur  Eu- 
plirasie,  la  rôtissoire,  el  S(pur  Marllie  deu\ 
pois  de  beurre  fondu.  Mais  M.  Libononi 
avait  poste  à  toutes  les  issues  des  scnlinellcs 
armées  de  sabres,  qui  se  mirent  à  courir 
aprcs  les  pauNrcs  religieuses.  Scrur  Eu- 
plirasie  eut  une  illumination.  Sur  le  point 
d  être  prise,  elle  sacrifia  la  rôtissoire  (jui.  tin- 
tinnabulant sur  la  pente  avec  un  bruit  de  fer- 
raille, lit  In'buclicr  celui  des  estaficrs  qui  les 
serrait  de  plus  près.  Le  Jésus  de  cire  el  les  pois 
de  beurre  furent  sauvés.  Ce  fut  la  dernirre 
victoire.  Les  Enfants  du  (larmcl  ne  purent 
l>lus  emporter  que  les  lits,  el  précipitamment. 
On  les  poussait,  Tépée  dans  les  reins. 

Dehors,  la  foule  s'amassail.  Les  Haillard 
n  étaient  pas  sortis  de  leurs  chambres  que 
déjà  les  hommes  de  .Mademoiselle  Lhuillicr, 
inïpolimenl,  s'y  installaient.  François  récla- 
mait ses  pincettes,  sa  pelle  à  feu  et  son  souf- 
llel  :  Euphrasie  sollicitait  de  la  paille  pour  la 
litière  de  la  vache;  les  autres  scrurs  cher- 
chaient à  emporter  deux  corbeilles  de  pommes 
de  terre  qui  restaient  encore  à  la  cave;  i^éo- 
pold  ne  se  préoccupa  (jue  de  soins  spirituels. 

14 


2  42  LA    COLLINE    IxNSPIUÉE 

Il  alla  dire  adieu  au  petit  sanctuaire.  Une 
troupe  de  garçons  et  de  filles  vinrent  l'y  re- 
joindre et  se  mirent  à  danser  autour  de  lui. 
M.  Libonom  apparut  a  son  tour,  et  comme 
le  Pontife,  abîmé  dans  sa  prière,  ne  bougeait 
pas,  il  le  toucha  sur  l'épaule  et  le  conduisit 
dehors . 

Lorsque  Léopold  et  son  petit  monde,  en- 
cadrés par  les  gens  de  l'huissier,  sabre  au 
clair,  sortirent  du  couvent,  il  y  eut  une  bous- 
culade et  des  huées  chez  les  curieux  rassemblés 
pour  les  voir,  mais  d'un  groupe  de  femmes 
montèrent  ces  mots  de  pitié  :  «  Le  pauvre 
homme  I  ))  Ils  ne  furent  pas  perdus  pour  Léo- 
pold. Touché  de  l'intérêt  courageux  de  ces 
femmes  qui,  dans  la  faiblesse  de  leur  sexe, 
montraient  plus  de  grandeur  d'âme  que  le 
peuple  entier  de  Sion,  il  leur  adressa  un  regard 
superbe  de  bonté,  et  reprenant  toute  la  dignité 
de  son  langage  de  prophète,  il  leur  annonça, 
comme  avait  fait  le  Christ  sur  les  pentes  du 
Calvaire,  l'épouvantable  châtiment  qui  sui- 
vrait bientôt  l'attentat  dont  elles  étaient  témoins  : 

—  Filles  de  SionI  ce  n'est  pas  sur  moi 
qu'il  faut  pleurer,  c'est  sur  vous  et  sur  vos 
enfants. 

Ils  descendirent  la  côte  de  Saxon,  derrière 
la  voiture  chargée  de  leur  pauvre  literie.  La 


LA   colmnt:   i.\siMi;r;K  9.\l^ 

queue  entre  les  jambes,  la  chienne  Mou  va 
fermait  la  marche.  Où  allaient-ils?  Leur  lau- 
drait-il  passer  la  nuit  à  la  belle  étoile?  Pousser 
jusqu'à  des  villages  lointains?  Comme  ils 
anivaient  aux  prenncres  maisons,  la  bonne 
Marie-Anne  Sellier  sortit  de  sa  demeure,  la 
premicre  que  l'on  trouve  à  droite,  et  comme 
autrefois  la  femme  qui  se  précipita  au-devanl 
du  Sauveur  pour  lui  essuyer  la  face,  elle  cou- 
rut à  Léopold,  et  lui  montrant  la  porte  ouverte  : 

—  \encz.  Monsieur  le  Supérieur.  Tant  que 
Marie-Anne  aura  un  toit  et  du  pain,  il  ne 
^era  pas  dit  que  Léopold  Haillard  en  aura 
inan(|ué  sur  la  sainte  montagne. 

Léopold  prit  rapidement  congé  des  frères, 
qui  continuèrent  leur  route,  et  des  sœurs 
Lazarine  et  Marthe,  qui  furent  recueillies  un 
j)eu  plus  loin  par  des  fidèles.  Puis  avec  Fran- 
çois, Luphrasic  et  Thérèse,  il  pénétra  chez 
Marie-Anne.  C'était  justement  l'heure  où 
Notre  Seigneur  expira,  et  le  petit  cercle  des- 
cendit dans  le  tombeau  de  Saxon  quelques 
minutes  après  trois  heures. 

Kt  pour  clore  la  journée,  là-haul,  Hibi 
(Iholion.  traîln^  aux  liaillard  et  renégat,  écri- 
vait à  la  craie,  sur  la  porte  de  la  chapelle  : 
a  Fermé  pour  cause  d  épizootie,  conformé- 
ment aux  arrêtés  impériaux  sur  les  étable«i.  >^ 


CHAPn  lŒ  XII 


ou  TlIKRr.SE  SK  VVAW)  DANS  LOMBRE 


Huit  jours  passèrent.  Huit  jours  sans  que 
l'on  vît  au  dehors  personne  des  l^aillard.  lU 
se  terraient  dans  la  petite  maison  de  la  Neu\e 
compatissante.  Des  bandes  venaient,  de  dix 
lieues  il  la  ronde,  cliacjue  jour,  apr»s  le  tra- 
\ail.  I»'S  y  relancer.  (Télait  alors  un  cliarivari. 
pareil  à  relui  (jue  Ton  fait,  le  soir  de  leurs 
n<)('t'«:.  aux  veuxes  (pii  se  remarient,  un  tam- 
tam  assourdissant,  des  cris,  des  luices,  de 
grands  éclats  de  joie,  un  vacaime  d  arrosoirs, 
de  casseroles  et  de  tonneaux,  sur  lesquels  on 
frappait  cnnmie  sur  des  tambours.  Puis  sou- 
dain, tout  le  tapage  s'arrclail.  et  Alfred  Séguin, 
juché  sur  une  hiirricpic  cnloimait .  à  la  Fuanicre 
d'un  charlatan,  cl  d'un  tel  gosier  qu  on  pou- 
>ait  l'entendre  d  un  bout  à  l'autre  du  \illaL'e. 

»  i. 


2^1 6  LA    COLLINE    INSPIREE 

l'œuvre  de  M.  Marquis,  la  fameuse  chanson 
des  Pontifes^  largement  revue  et  augmentée 
par  tous  les  beaux  esprits  du  pays  : 

Venez,  petits  et  grands,  que  tout  homme  s'empresse 
Pour  contempler  trois  sots  qui  vendent  la  sagesse. 
Après  avoir  vendu  les  reliques  des  saints, 
Ils  changent  d'industrie  et  se  font  magiciens. 

Sur  l'air  du  tra  la  la, 

Sur  l'air  du  tra  la  la. 

De  miracles  nomhreux,  les  voilà  fabricants, 
Kt  d'emblèmes  dévots  habiles  traficants  : 
Ils  sont  allés,  dit-on,  apprendre  en  Normandie 
L'art  de  duper  les  gens  en  grande  compagnie. 
Sur  l'air  du  tra  la  la,  etc. 

Df'puis  longtemps  déjà,  ils  ont  à  nos  regards 
Le  talent  merveilleux  de  plumer  les  jobards  ; 
11  ne  fallait  donc  pas,  je  crois,  un  grand  prophète 
Pour  les  rendre  savants  des  pieds  jusqu'à  la  tète. 
Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  etc. 

Vous,  grossiers  pavsans,  ah!  vous  ne  savez  rien, 
\  ous  croyez  ce  qu'enseigne  un  évangile  ancien  ; 
Mais  si  vous  contemplez  la  lumière  nouvelle, 
(la  ^ous  retournera  joliment  la  cervelle. 
Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  etc. 

Voyez  ces  trois  oiseaux  accoutumés  au  vol  : 
Autrefois,  vrais  dindons,  ils  ont  rasé  le  sol; 
Mais  à  voler  bien  mieux,  instruits  par  leur  grand  maître 
S'ils  ne  sont  pas  des  aigles,  ils  peuvent  le  paraître. 
Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  etc. 

Peuples,  écoutez  donc.  A'oilà  le  graml  pontife! 
Grand,  ma  foi!  c'est  bien  Arai.  Monsieur  I   quel  escogriffe! 
Il  est  sacré,  dit-on,  miraculeusement. 
Et  de  fou  qu'il  était,  il  est  sage  à  présent. 
Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  etc. 


LA    COLLINE    INSI'IIŒE  3:'»  7 

Le  chef  de  la  boutique  est  un  rusé  compère  ; 
C'est  lui  qui  fait  l'article  avec  sa  commère. 
Pontifie  et  prophélesse  et  toute  la  nichée, 
Des  farces  de  Tartuffe  sont  très  fort  entichés. 
Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  etc. 

Si  vous  ne  crovez  pus,  iml>écilcs  humains. 
Ma  foi,  tant  pis  pour  vous,  je  m'en  lave  les  mains, 
La  fièvre,  la  colitjue  et  la  dysentrie 
Kt  tous  les  maux,  sur  vous,  viendront  avec  furie. 
Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  otr. 

i.a  lune  et  le  soleil  >ont  se  Lattre  en  duel, 
1).-  nombreuses  étoiles  manqueront  à  l'appol. 
I.a  terre  engloutira  et  les  gens  et  les  hci'";. 
Lxcepté  de  Sion  les  fortunés  bipèdes. 

Sur  l'air  du  tra,  la,  la,  etc. 

\insi  le  Di«*u-Vintras,  n'avant  aucun  éi^aril. 
I  era  du  genre  humain  une  omelette  au  lanl. 
Ole-toi,  dira-t-il,  et  laisse-moi  la  place, 
Pour  <lanser  la  polka  sans  gène  dans  l'espace. 
Sur  l'air  du  Ira,  la,  la,  etc. 

Vh  !  ro  sera  bien  beau  de  voir  polker  Quirin, 
l'ojM)!  et  j.'ratjd  Francis,  débris  du  genre  humain, 
'l'hérèse,  La/arinc,  avec  ces  libres  dames. 
Prétresses  de  l'amour  et  brûlant  de  ses  flammes. 
Sur  l'ail   du  Ira,  la,  la,  etc. 

C'est  alors  (pie  du  ciel  tombera  sur  la  terre, 
I  >'alouettes  rôties  une  pluie  salutaire. 
Merci,  messieurs,  merci,  6  saxants  bacheliers. 
Avec  ces  beaux  discours,  payez  vos  créanciers. 
\oui  n'étiez  pas  sorciers  a\ant  d'être  propliètes, 
Nfai<(  vous  êtes  depuis  devenus  bien  plus  l)éles. 
Sur  l'air  du  Ira.  la.  In.  etc. 


Les  sinistres  couplets!  C'est    un  pnMre,   un 
ami  de  la  veille  qui  les  a  composés  I  La  prose 


2/|8  LV    COLLINE    INSPIRÉE 

paysanne  vient  d'élre  cruelle,  une  fols  de 
plus,  et  de  méconnaître  le  mystère  de  Léo- 
pold  Baillard.  Léopold  présentait  un  mélange 
de  platitude  et  d'extravagance,  mais  en  lui  le 
passé  était  plein  de  vitalité.  En  lui,  comme 
des  plus  vieilles  couches  de  la  sensibilité  et 
du  tuf  éternel  de  l'homme,  jaillissent  des 
sources  quasi  taries.  Cette  poésie  des  élé- 
ments primitifs  de  la  race  ne  pouvait  pas 
résister  à  une  force  également  primitive  et 
plus  vigoureuse,  à  l'ironie  éternelle  de  ces 
villages.  Quelque  chose  d'antique  vient  d'être 
tué  par  quelque  chose  d'antique  et  de  plus 
fort.  Jl  n'y  eut  personne  autour  de  Sion 
d'assez  complet  pour  comprendre  le  danger 
de  ce  grand  duel,  pour  en  éprouver  l'ingrati- 
tude, pour  en  voir  le  sacrilège.  Les  meilleurs 
étaient  dans  la  joie. 

Sous  cette  meurtrière  ironie,  la  petite  mai- 
son de  Marie-Anne  Sellier  restait  les  volets 
clos,  émouvante  de  silence  et  de  tristesse. 
A  l'intérieur  même,  rien  ne  bougeait  ;  les 
Enfants  du  Carmel  récitaient  leurs  pieuses 
litanies  dans  la  cuisine  transformée  en  cha- 
pelle, et,  chaque  demi-heure,  le  Pontife  de 
lAdoration  bénissait  à  travers  les  murs  ses 
persécuteurs. 

Le  huitième  iour,    dès  l'aube,   Thérèse  et 


LA     COLLINE    INSPIRKE  f) '|  Q 

Euphrasie,  suivies  delà  Mouya,  se  glisseront 
pour  la  première  fois  au  deliors.  Pressées  par 
la  faim,  elles  allaient  à  Lunéville,  pour 
essayer  d'y  vendre  aux  religieuses  du  Bien- 
heureux Pierre  l^'uurier  quelques  ouvrai^^e^ 
consacrés  à  leur  sainl  fondateur  et  qu'on 
a\ait  sauvés  de  la  tourmente. 

Le  voyage  en  diligence,  de  Vézelise  à  Luné- 
ville,  n'alla  pas  sans  incidents.  On  était  au 
lendemain  du  coup  d'Llat  et  la  maréchaussée 
exerçait  sur  toutes  les  routes  une  surveillance 
rigoureuse.  Dans  la  petite  ville  de  Hayon,  les 
sœurs  furent  arrêtées  un  instant  par  les  gen- 
darmes, parce  qu'elles  portaient  des  livres 
sans  avoir  une  autorisation  de  colportage. 
Helachées  aussitôt,  elles  continuèrent  leur 
route.  A  Lunéville,  elles  eurent  la  déception 
de  ne  pas  trouver  M.  Navclet,  sur  qui  elles 
(onqjtaient  pour  leur  donner  l'hospitalité,  (ici 
ami  lidèle  faisait  en  ce  moment  l;i  menuiserie 
(I  un  chrileau  des  environs,  où  sa  femme 
l'avait  sin\  i 

Les  deux  nligieuses,  hieii  en  peine,  se 
rendirent  au  couvent,  accompagnées  de  leur 
(  hienne  qui  les  attendit  ;i  la  porte.  Quand 
elles  eurent  expliqué  (ju  elles  venaient  de  Situi 
la  lourière  s'en  alla  chercher  la  Mère  Supé- 
rieure,   c|ui    leur   dit,   en    éi-artanl    les   livres, 


20O  lA    COLLIM:    INSPIREE 

que  rien  de  bon  ne  pouvait  venir  aujourd'hui 
des  messieurs  Baillard.  Et  comme  elles 
demandaient  à  rester  cette  nuit  au  couvent, 
la  Supérieure  les  regardant  avec  autorité  leur 
dit  : 

—  Ce  n'est  pas  ici  une  auberge. 

Puis,  après  cette  dure  parole,  et  comme  si 
elle  eut  deviné  quelque  profond  désir  de  Thé- 
rèse, elle  ajouta  : 

—  On  entre  ici  pour  toujours  ou  jamais. 

Les  sœurs  baissèrent  la  tète  avec  une  humi- 
lité vraie.  Sans  rien  répondre,  elles  se  reti- 
rèrent. Il  leur  sembla  que  la  porte  mettait  un 
temps  infini  à  se  refermer  derrière  elles. 

Et  maintenant,  où  trouver  un  abri  :^  Elles 
entrèrent  dans  la  cathédrale  et  se  mirent  à 
prier,  et  toutes  deux,  à  mesure  que  le  soir 
tombait,  sentaient  leur  âme  remplie  d'efîroi.  A 
leur  sortie,  c'était  tout  à  fait  la  nuit.  Ln 
agent  de  police  voyant  ces  deux  minces 
formes  noires,  suivies  d'une  bête,  qui  battaient 
toutes  les  portes,  s'approcha.  0  surprise  !  A 
la  lueur  d'un  quinquet,  ils  se  reconnurent. 
C'était  un  ancien  frère  de  Sion,  qui  avait 
partagé  la  prospérité  des  Baillard  et  qui 
s'émut  de  la  détresse  des  deux  religieuses.  Il 
leur  indiqua  une  mauvaise  auberge,  oij  elles 
furent  réduites  à  coucher  sur  un  matelas,  par 


I 


LA    COLLINE    INSPIREE  30  1 

lerre,  dans  une  grande  salle  qu'encombraient 
déjà  des  rouliers. 

Pendant  la  nuit,  un  de  ces  hommes  s  ap- 
procha d'elles,  mais  la  Mouya,  qui  veillait 
sur  les  deux  femmes,  bondit  devant  et  montra 
des  dents  si  féroces,  que  l'insolent  regagna, 
sans  plus,  sa  paillasse. 

Quelles  réflexions  fit  Thérèse,  après  un  1(1 
émoi,  durant  sa  longue  insomnie!*  Les  mots 
(ju'avait  prononcés  la  Nh'Te  Supérieure  lui 
revenaient  sans  cesse  :«  l'esprit  :  «  Toujours 
ou  jamais.  »  Elle  reprit  les  pensées  qui  ne  la 
rjuittaient  pas  depuis  des  semaines  :  sa  vie 
détournée  de  sa  voie  naturelle,  la  poursuite 
de  rêves  qui  n'avaient  peut-être  aucune  réalité 
véritable,  et  par-dessus  tout  le  désir  de  relrou- 
\cr  le  calme,  la  règle,  et  de  se  mettre  en  paix 
avec  la  vie  (|ui  était  devant  elle.  A  travers  les 
fenêtres,  la  lune  versait  sa  lumière  dans  celte 
salle  misérable  et,  de  temps  en  temps,  dis- 
paraissait s(»us  les  nuages.  Thérèse,  les  yeux 
grands  ouverts,  regardait  l'autre  glisser.  Kllc 
repoussait  avec  horreur  les  images  sordides 
(jui  l'environnaient,  et  se  réfugiait  dans  ces 
mystérieuses  alternatives  d'oml)re  el  de  clarté. 

—  Ail  !  lune  charmante,  disait-elle,  prends- 
moi,  soulève-moi  jusqu'il  la  bonté  de  Dieu, 
ou   (lu    moins   guide     ma     prière    auprès    des 


202  L\    COLLINE    liNSPlKEE 

êtres  spirituels  qui  vivent  dans  les  espaces 
bleuâtres  au-dessus  de  nous,  afin  qu'un  rayon 
de  la  paix  des  anges  descende  sur  leur  très 
humble  servante  repentante. 

Des  le  petit  jour,  sœur  Thérèse  se  leva.  Sa 
figure  toute  pale  exprimait  à  la  fois  la  dou- 
leur, la  résignation  et  la  confiance.  L'épicier 
auquel  elles  proposèrent  les  précieux  livres 
de  Léopold  leur  en  donna  par  pitié  quelques 
sous.  Il  permit  encore  a  Thérèse  d'écrire  sur 
son  comptoir  une  lettre,  qu'au  sortir  de  la 
boutique  elle  remit  a  sœur  Euphrasie,  en 
disant  : 

—  C'est  pour  notre  père  Supérieur. 

Sœur  Euphrasie  comprit  tout  el  que  Thé- 
rèse ne  l'accompagnerait  pas  à  Saxon.  Elle 
dit  dans  son  amertume  : 

—  Il  y  a  des  belles  qu'on  ne  voit  plus 
quand  les  violons  sont  partis. 

Mais  Thérèse,  en  se  penchant  sur  la  sœur 
Euphrasie,  murmura  : 

—  \e  m'en  voulez  pas,  ma  sœur  ;  il  vaut 
mieux  que  je  ne  rentre  pas  à  Saxon  :  j 'y 
serais  un  sujet  de  honte  pour  vous  tous.  Ah  ! 
si  quelquefois  vous  m'avez  trouvée  orgueil- 
leuse, j'en  suis  bien  punie  maintenant,  et  je 
ne  pense  plus  qu'à  m'aller  cacher  avec  mon 
fardeau. 


LA    COLLINE    INSPIREE  953 

Alors  la  sœur  Euplirasie,  coniprenaiil  ce 
qu'elle  soupçonnait  depuis  des  semaines  et 
que  tout  le  pav*^  dénonçait,  embrassa  Thérèse. 
Les  deux  pauvres  filles  pleurèrent  ensemble, 
et  tandis  que  sonir  Thérèse  s'en  allait  au 
couvent  de  Notre-Dame,  sœur  Euplirasie  repre- 
nait il  pied,  avec  la  Mou  va,  le  chemin  de 
Saxon. 

Léopold,  au  reçu  du  billet  de  Thérèse,  dont 
il  devina  le  contenu  avant  que  de  l'ouvrir,  se 
leva.  Mais  il  n'y  avait  pas  de  pièce  où  il  put 
aller  j»Ieurer  en  secret;  il  dut  rester  là,  sous 
les  veux  de  François,  des  sœurs  Euphrasie  et 
Lazarine,  cl  de  la  vieille  mère  Sellier.  Malgré 
<(i]^  violent  désir  de  dominer  sa  douleur,  des 
larmes  roulèrent  sur  ses  joues.  Mais  il  ne  fit 
aucune  réflexion  et  jamais  ne  demanda  de 
détails  à  sœur  Euphrasie. 


i& 


CHAPITRE  XllI 


LE  MAKTYHE  DE  u  LA  SAGESSE  .. 


Les  scliismalicjues  étaient  chassés  du  pla- 
teau, mais  ils  s'accrochaient  avec  l'énergie 
du  désespoir  aux  pentes  de  la  colline.  Ni  le 
pr/fet,  ni  1  évéque  ne  pouvaient  se  satisfaire 
du  11  succès  incomplet  ;  un  ferment  de  désor- 
dit'  lestait  toujours  à  Saxon;  il  fallait  déhar- 
lasser  le  pays  des  Jlaillard.  C'est  ce  qu'un 
L'endarme  dit  un  jour  tout  bonnement  au 
graFid  Franvois  qui  s'en  revenait  de  Nézelize. 
Il  1  ahorda  ;tvcc  un  mélange  de  raideur  et  d 
bonhomie,  et  une  familiarité  qui  ne  disait 
que  trop  la  déchéan<<^  des  Maillard,  et  lui  tint 
ce  j)otit  discours  : 

—  .)••  vous  avertis  dans  votre  intérêt.  Ces- 
sez toutes  vos  histoires.  Mon  chef  a  reçu  des 
plaintes    (h»    la    brigade    de     Nancy.    On     lui 


e 


256 


LA    COLLINE    INSPIREE 


reproche  de  n'avoir  fait  aucun  rapport  sur 
vous  autres,  malgré  tous  les  mauvais  bruits 
qui  courent  sur  votre  compte.  Le  chef  a 
répondu  :  «  Je  ne  peux  pourtant  pas  inventer, 
mais  soyez  sûr  que  je  les  tiens  à  l'œil.  »  Pour 
moi,  je  ne  dis  pas  que  vous  soyez  des  mau- 
vaises gens.  Mais  il  y  en  a  déjà  plusieurs  des 
vôtres  qui  ont  filé  ;  vous  devriez  en  faire 
autant. 

Quand  François  lui  rapporta  cette  conver- 
sation, Léopold  fut  terrifié.  11  aurait  voulu 
suspendre  pour  un  temps  toutes  les  cérémo- 
nies. Mais  la  Pentecôte  approchait,  la  plus 
grande  fête  de  l'année,  pour  tous  ceux  qui 
substituent  aux  commandements  de  l'Eglise 
leur  inspiration  personnelle  :  c'est  le  jour  où 
l'Esprit  descendit.  Les  Enfants  du  Garmel 
pouvaient-ils  lui  refuser  un   culte    solennel.^ 

Le  matin  de  ce  grand  jour,  à  dix  heures, 
on  se  réunit  dans  la  grange  de  Pierre  Mayeur. 
Il  y  avait  là  une  dizaine  de  personnes  :  les 
sœurs  Lazarine,  Euphrasie  et  la  bonne  Marie- 
Anne  Sellier,  la  mère  Poivre,  les  veuves 
Munier  et  Seguin,  Amélie  Mayeur  et  le  fanfan 
Jory.  Léopold  célébra  la  messe,  assisté  de 
François.  Au  moment  du  prône,  il  commenta 
de  la  manière  la  plus  éloquente  ce  grand 
texte  essentiel  de  l'Evangile  selon  saint  Jean, 


LA    COLLINE    INSPIRKE  90  y 

qui  est  le  point  de  départ  de  toutes  les  doc- 
trines gnostiqucs  :  Cum  aulem  venerlt  ilte 
spiriliis  verltalls,  docebit  vos  omnem  verllatem. 
Il  insistait  sur  ccl  omnem,  plénitude  et  com- 
plément de  la  vérité,  qu'une  seconde  révéla- 
tion doit  nous  apporter,  quond  soudain,  par- 
dessus les  têtes  de  son  petit  auditoire,  il 
aperçut  des  ombres  suspectes  qui  rodaient 
dans  le  jardin.  Il  se  truiibla,  balbutia.  Au 
même  moment,  on  frappait  à  la  porte.  Tous 
les  Enfants  du  Carmel  s'élancèrent  pour  la 
fermer.  Trop  tard  !  M.  le  maire  Janot  faisait 
irruption  avec  l'adjoint  et  le  garde  champêtre. 

—  Monsieur,  dit-il,  en  s'adressant  à  Léo- 
pold,  avez-vous  la  permission  du  procureur 
impérial  pour  fiiiro  la  réunion  que  vous  tenez 
ici  '} 

Léopold    réflécliit    \in    instant   et    répli(jua  : 

—  Je  suis  dans  mes  fonctions  sacrées,  et 
ce  n'est  pas  le  moment  pour  moi  de  répondre 
h  vos  (juestions. 

Alors  le  maire  s'emporta  : 

—  Il  faut  en  finir  avec  toutes  vos  sima- 
grées. 

De  son  a(  cent  le  plus  sacerdotal,  Léopold 
répondit  : 

—  Nous  prions,  nous  ne  faisons  aucun  mal. 
Cependant  le  garde  cbampélre,  avant  avisé 


258  LA    COLLINE    INSPIREE 

un  tableau  de  sainteté  qui  ornait  le  mur 
au-dessus  du  tabernacle,  le  prit  pour  un 
portrait  de  Yintras  et  voulut  le  saisir  comme 
un  objet  délictueux.  Dans  le  même  temps,  le 
maire  se  jeta  sur  le  calice  en  argent  et  l'en- 
leva de  l'autel.  Ce  que  voyant,  le  Pontife  de 
Sagesse  s'élance,  bouscule  le  maire,  lui  met 
le  pied  sur  le  ventre  et  lui  arrache  des  mains 
l'objet  sacré  tout  tordu.  Aussitôt,  ladjoiat  et 
le  garde  champêtre  s'écrient  : 

—  In  coup  de  pied  à  monsieur  le  maire  ! 
Ln  coup  de  pied  à  monsieur  le  maire  î 

Et  tous  trois  se  hâtent  de  sortir  de  la 
grange.  M.  Janot  parcourt  les  rues,  les  mains 
sur  le  ventre,  se  plaignant  de  fortes  douleurs 
et  proclamant  qu'il  venait  de  mander  les 
gendarmes  de  ^ézelise.  Tout  le  village  mena- 
çant accourt  devant  la  maison.  A  l'intérieur, 
autour  de  Léopold,  il  ne  reste  plus  que  Fran- 
çois, Euphrasie  et  Marie-Anne  Sellier.  Les 
autres  avaient  fui.  François  se  dévoua.  Il 
résolut  de  sortir  pour  aller  chercher  du 
secours.  Mais  avant  de  s'élancer  dans  la  rue, 
il  se  mit  à  genoux  devant  son  frère  et  lui 
demanda  sa  bénédiction. 

A  peine  eut-iJ  paru  sur  le  seuil  de  la 
grange  que  les  huées  éclatèrent  et  les  cris 
de  :  c(  Au  loup  !  Au  loup  !  »   Les  jeunes  gens 


LA    COLI.INr     INSPIRÉE  ViOÇ^ 

s'élancent  pour  l'arrêter  au  nom  d»;  la  loi.  Il» 
le  rejoignent  devant  la  maison  du  petit  Henry, 
qui.  courageusement  avec  sa  femme,  veut  le 
faire  entrer  chez  lui.  Mais  on  lui  barre  la 
porte.  Il  prend  sa  course.  D'autres  survien- 
nent et  se  mettent  en  travers  de  la  route,  il 
se  jette  dans  les  champs.  Toute  la  troupe 
composée  de  plus  de  cinquante  hommes, 
garçons,  filles,  enfants,  lui  donne  la  chasse  à 
toutes  jambes,  avec  des  cris  et  des  rires,  car 
ils  ne  le  détestaient  pas,  mais  saisissaient  avec 
plaisir  l'occasion  de  lutter  avec  un  homme  si 
fort.  Ils  l'atteignent,  lui  sautent  au  collet.  Il 
se  débarrasse  des  premiers  assaillants  et  fait 
le  vide  autour  de  sa  personne  avec  son  para- 
pluie. Alors  ce  fut  fini  de  rire.  Sous  les 
coups,  ils  deviennent  furieux,  et  tous  ensem- 
ble ils  montent  à  l'assaut.  Son  chapeau  vole 
dans  la  boue:  sa  ceinture  est  arra<hée  ;  sa 
s(jutane,  mise  en  pièces.  Ils  s'enivrent  de 
dcchirer  dos  insignes  respectés  et  de  taper  au 
nom  (lu  vrai  Dieu  sur  le  serviteur  rejeté  de 
Dieu.  Enlin  le  voilà  culbuté  dans  un  bour- 
bier ;  se*^  agresseurs  tiennent  sous  leurs 
genoux  sa  poitrine,  son  ventre,  ses  pieds,  et 
lui  rrap|)cnt  la  tête  contre  les  pierres,  toutes 
les  fni>  (ju  il  vent  la  lever.  C'est  (Julliver 
par-dessous  les  habitants  de  Lillipul. 


260  LA    COLLINE    INSPIREE 

Léopold  s'était  réfugié  dans  le  grenier  de 
Pierre  Mayeur.  Du  haut  de  sa  lucarne,  bien 
caché,  il  vit  revenir  François.  Dans  quel  état, 
grand  Dieu  !  Couvert  de  boue,  il  avait  la  tête 
nue,  les  mains  liées  derrière  le  dos  ;  le  jeune 
Rouyer,  fils  d'Alexis  et  un  valet  de  ferme, 
Antoine  Mounier,  le  tenant  chacun  au  collet, 
le  poussaient  en  avant.  Toute  une  troupe  hur- 
lante suivait.  Deux  dentellières  marchaient 
sur  le  côté,  l'une  un  brin  de  muguet  aux 
lèvres,  les  yeux  brillants,  et  l'autre  plus 
excitée  encore  chantait.  Parfois  elles  couraient 
par  derrière  pour  lui  piquer  les  mains  avec 
les  aiguilles  qu'elles  prenaient  à  leur  corsage. 

Là-haut,  à  sa  lucarne,  Léopold  invisible  et 
tremblant  regardait  toujours.  François,  qui 
devina  sa  présence  plutôt  qu'il  ne  l'aperçut,  dé- 
tourna de  lui  ses  yeux  pour  ne  pas  le  trahir. 

Il  n'y  eut  dans  tout  le  village  que  deux 
personnes  pour  défendre  le  martyr  :  Marie- 
Anne  Sellier  et  une  enfant  de  sept  ans,  la 
propre  nièce  des  pontifes,  qui  jetait  les  hauts 
cris  en  appelant  :  ce  Mon  Nonoii  !  mon 
Nonon  !  »  Elles  furent  brutalement  repoussées, 
et  la  veuve  courageuse  jetée  dans  le  ruisseau 
du  chemin. 

On  mena  François  dans  la  maison  com- 
mune,   où  trente   à    quarante    personnes    se 


LA    COLLINE    INSPIREE  26 1 

relayèrent  pour  l'insulter  et  monter  la  garde 
autour  de  lui.  Euphrasie  et  Lazarine.  qui 
voulurent  s'approcher  pour  le  consoler  et  lui 
donner  quelque  nourriture,  furent  impitoya- 
blement écartées,  jusqu'à  une  heure  de  l'après- 
midi ,  oii  sœur  Euphrasie  réussit  à  lui  remettre 
un  peu  de  sucre  et  à  lui  glisser  un  billet  de 
son  aîné  qui  lui  disait  :  ce  Courage,  martyr  du 
ciel.  J'ai  prévenu  la  gendarmerie.  » 

Vers  cinq  heures,  le  prisonnier,  en  regar- 
dant par  la  fenêtre,  vit  venir  deux  gendarmes 
à  cheval.  11  ne  douta  pas  que  l'instant  de  sa 
revanche  ne  fut  arrivé,  et,  écartant  ses  gar- 
diens, il  s'installa  dans  la  chaire  du  maître 
d'école  pour  exposer  ses  plaintes  aux  repré- 
sentants de  la  force  armée  avec  plus  d'autorité. 
Mais  le  brigadier,  comme  en  fureur  lui-même, 
le  fit  taire  aussitôt  : 

—  Scélérat,  vous  ave/  dnnm''  un  coup  de 
pied  au  maire. 

—  Moi  !  moi  !  j'ai  donné  un  coup  de  pied 
.1  monsieur  le  maire  !  s'écria  le  grand  François 
suirofjué  d'indignation.  Mais  avec  ma  force  et 
Fua  taille  et  la  prise  (|ue  me  donnait  sa  corpu- 
lence, je  l'aurais  évcnlré  !  f.e  fait  d'ailleurs 
est  contraire  à  mon  caractère  sacerdotal  et  ù 
mon  caractère  personnel,  connu  de  tous  pour 
être  trop  bon  et  miséricordieux. 


9  6  3  LA    COLLINE    INSPIREE 

Pour  toute  réponse,  le  brigadier  lui  passa 
les  menottes,  et,  s'apprêtant  à  monter  à 
cheval,  lui  dit  avec  simplicité  : 

—  En  route,  mon  garçon. 

François,  tout  endolori  des  coups  qu'il 
avait  reçus  le  matin,  se  déclara  incapable  de 
marcher. 

—  Il  le  faudra  pourtant  l^ien,  répondit  le 
brigadier  exaspéré. 

Et  aussitôt,  il  dénoua  la  longe  qui  pendait 
à  l'arçon  pour  attacher  François  par  les 
menottes  à  son  cheval.  Puis  il  se  mit  en 
selle. 

Dès  le  premier  pas,  le  malheureux  chancela 
et  vint  tomber  sur  la  croupe  de  la  bête  qui  fit 
tête-à-queue. 

—  Qu'on  m'apporte  une  corde,  hurla  le 
brigadier,  je  la  lui  passerai  au  cou. 

C'est  alors  que  survint  l'honnête  monsieur 
Haye,  qui,  de  sa  voix  ferme  et  posée  s'adres- 
sant  au  gendarme  : 

—  Mais,  Monsieur,  ce  n'est  pas  ainsi  que 
l'on  traite  le  monde.  Vous  voyez  bien  que 
monsieur  l'abbé  a  de  la  peine  a  se  tenir  droit. 

—  Eh  bien  !  qu'y  faire?  repartit  l'autre,  un 
peu  honteux  d'avoir  été  surpris  en  colère  par 
un  homme  si  raisonnable.  Je  n'ai  pas  de 
voiture.  Voulez-vous  lui  en  payer  une  P 


I.A     COLI.I.NK     INSPIHÉE  363 

—  \olonliers,  repondit  monsieur  Haye. 
Combien  faut-il  ]} 

—  J  en  fournirais  une  pour  trente  sous,  dit 
un  des  plus  acharnés  bourreaux  qui  saisit 
l'occasion  d'un  profit. 

Monsieur  Hâve  lui  remit  sur  l'heure  une 
pièce  de  quarante  sous,  et  il  ajouta  en  s  a- 
dressant  à  tous  : 

—  Après  tout,  ces  messieurs  n'en  valent  ni 
plus  ni  moin«;  que  quand  vous  iuiviez  leur 
bon  vin. 

11  y  cul  lin  moment  d'accalmie.  On  con- 
duisit François  dans  la  maison  de  Marie-Anne 
Sellier,  il  y  prit  un  bouillon  et  un  verre  de 
vin,  et  se  disposait  à  manger  un  peu  de 
viande,  quand  le  brigadier  donna  l'ordre  de 
le  réenchaîner  et  do  le  mettre  sur  la  voilure. 
Ils  partiront.  A  peine  étaient-ils  sortis  du 
village  que  le  brigadier,  tout  en  cnvalca- 
dant,  dil  à  son  prisonnier  d'un  aii-  satis- 
fait. 

—  \li  !  mon  gaillard,  il  \  a  longtemps  f|ue 
je  NOUS  surveille  î 

A  Nézeliso,  on  était  averti.  Les  rues,  sur  le 
passage  du  cortège,  élaii  iit  couvertes  de 
monde,  et  les  gann'ns  accompagnèrent  le 
grand  l'Vaneois  de  leurs  insultes.  Parmi  les 
spectateurs,  beaucoup    témoignaient  leur  joie 


264  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

de  voir  enfin  le  canton  délivré  d'intrigants 
elTrontés,  qui  faisaient  des  dupes  et  jetaient  la 
division  dans  les  familles. 

En  arrivant  à  la  prison,  François  trouva 
une  blouse  que  le  juge  de  paix,  par  respect 
pour  la  soutane,  lui  faisait  parvenir.  Mais  il 
demanda  vainement  qu'on  le  mît  dans  un 
cachot  encore  inoccupé.  On  le  poussa  avec 
un  autre  détenu,  auquel  il  abandonna  la 
paille  hachée  et  la  couverte. 

A  cette  même  heure,  à  dix  heures  du  soir, 
à  Saxon,  la  porte  de  derrière  de  la  maison 
Mayeur  s'ouvrait  sur  le  jardin.  Un  homme 
apparut  sur  le  seuil,  et,  après  avoir  observé 
quelques  instants  la  campagne  silencieuse, 
s'enfonça  dans  la  direction  de  Vaudémont. 
C'était  Léopold  Baillard,  vêtu  de  pauvres 
vêtements  laïques  et  portant  au  bout  d'un 
bâton,  sur  son  épaule,  un  maigre  ballot  noué 
dans  une  serviette.  On  eût  dit  le  conscrit 
classique,  mais  le  conscrit  sans  la  jeunesse. 
ÉAitant  les  sentiers  ordinaires,  le  fugitif  tra- 
versa les  chènevières,  les  prairies,  les  fonds 
humides  dont  l'habitude  lui  avait  rendu  les 
détours  famiHers.  Il  se  dirigeait  en  grande 
hâte,  avec  des  mouvements  de  terreur,  vers 
le  pays  de  Langres.  Gomme  il  passait  au  pied 
de   la  côte   de   Vaudémont,  la   lune,  sortant 


LA    COLLINE    INSPIRÉK  205 

d'un  nuage,  éclaira  avec  plus  de  force  la  vaste 
campagne  muette,  où  quelques  bouquets 
d'arbres  mettaient  seuls,  çà  et  là,  des  ténèbres. 
Craignait-il  cette  lumière?  Eprouvait-il  trop 
de  fatigue  d'une  si  terrible  journée  ?  Sous  les 
frênes  battus  du  vent,  à  travers  les  buissons 
d'aulnes  et  de  cytises,  Léopold  gravit  la  pente 
et  s'en  alla  s'abriter  dans  la  grande  ombre 
de  la  tour  de  Rruncliaut,  près  du  petit  cime- 
tière. 

Elle  est  bien  romantique,  cette  nuit,  la 
vieille  ruine  des  comtes  de  ^  audémont,  avec 
ses  pauvres  tombes  paysannes,  son  église,  ses 
grands  arbres  et  l'immense  horizon  sur  la 
plaine  nocturne!  C'est  une  de  ces  solitudes  où 
s'attarde  aux  heures  de  crise  un  héros  malheu- 
reux; c'est  là  qu'un  vaincu,  par  les  exclama- 
tions de  son  désespoir,  appelle  les  esprits 
infernaux  et  leur  livre  son  ame  contre  une 
promesse  de  revanche.  On  n  y  entendait  que 
le  coassement  des  marécages  et  la  respiration 
mystérieuse  de  la  nuit.  xMais  Léopold  eut 
bientôt  fait  de  remplir  ce  désert  dos  fantnmes 
conjurés  par  sa  propre  imagination.  En  leur 
compagnie,  jusqu'à  l'aube,  il  erra  sous  les 
grands  arbres.  Il  s'élevait  contre  ses  persécu- 
teurs, et  pour  soutenir  et  raviver  sa  passion, 
là-bas,  sur  le   plateau  du  couvent,  il   voyait 


26G  LA    COLLINE    INSPIRIiE 

briller  une  petite  lumière,  la  lampe  de  l'Oblat 
qui  veillait  dans  la  cure.  Autour  de  cette 
flamme,  se  ralliaient  tous  ses  ennemis,  ceux 
d'autrefois  et  ceux  d'aujourd'hui. 

Les  plus  coupables,  disait-il,  les  responsa- 
bles de  tout  le  mal,  ceux  qui  en  sont  la  cause 
première  quoique  éloignée,  ce  sont  les  chan- 
sonniers, ceux  qai  ont  composé  et  répandu 
ces  allreux  couplets  si  puissants  sur  le  peu- 
ple, où  sont  dépréciées  et  vilipendées  les 
choses  les  plus  respectables  et  les  personnes 
d'un  caractère  sacré.  Les  plus  coupables,  ce 
sont  les  chanteurs  habituels  de  ces  chansons, 
femmes,  filles,  jeunes  gens  qui  en  ont  fail 
couler  le  poison  mortel  dans  les  cœurs.  Les 
plus  coupables,  ce  sont  ces  parents  cruels  qui, 
au  lieu  de  réprimer  ces  chants  moqueurs, 
aussi  pernicieux  pour  leurs  enfants  qu'insul- 
tants pour  ceux  qu'ils  attaquaient,  les  ont 
soufferts  complaisamment  et  souvent  même  les 
excitaient  par  leurs  éclats  de  rire.  Les  plus 
coupables,  les  premiers  coupables,  les  grands 
coupables,  ce  sont  surtout  les  prêtres  de 
toutes  les  paroisses  voisines  qui,  au  lieu  de  la 
doctrine  de  paix  et  d'amour,  n'ont  su  faire 
entendre  du  haut  de  la  chaire  que  des  dis- 
cours de  mépris  et  de  haine  contre  leurs  con- 
frères. Mais  par-dessus  tous  encore,  le  coupable 


par  excellence,  le  coupable  de  tous  les  autres 
coupables,  c'est  l'évèque,  qui  suspend,  interdit, 
condamne,  foudroie  par  tous  les  moyens 
trois  prêtres,  jusque-là  honorés,  et  qui,  lan- 
çant contre  eu\  les  premières  et  les  plus 
solennelles  insultes,  autorise,  excite,  com- 
mande toutes  celles  qui  les  ont  suivies... 

La  nuit  était  magnifKjue.  La  pleine  lune 
versait  les  flots  de  sa  lumière  magi(|ne  sur  la 
plaine  et  sur  la  colline  rendue  plus  mysté- 
rieuse. Les  étoiles  se  levèrent  au-dessus  du 
donjon,  des  branchages  et  des  croix  funé- 
raires. Léopold  sentait  se  rompre  le  cercle 
ordinaire  de  ses  idées.  Au  terme  d'une  journée 
si  amère,  qui  venait  de  1  atteindre  aux  sources 
de  son  àme,  il  goûtait  une  consolation  de 
celte  tour  millénaire  et  <le  ces  pierres  tombales. 
Leur  solitude  I  invitait  à  se  faire  une  solitude 
dans  son  (d'iir.  il  renia  ses  parcussiens,  tous 
les  vivants  de  Sion.  de  Saxon,  de  \audém<ml 
et  (le  toute  lii  plaine,  honnis  une  poignée  «le 
justes,  pour  n  aimer  (jue  les  morts  et  le  ciel. 
Il  se  glorifia  en  songeant  cjuil  s'était  perdu 
daii^  le  monde  visible  pour  le  service  »lu 
iiioFide  invisible.  Lt  sans  détacher  son  regard 
de  la  pelile  lumière  de  son  ennemi,  il  se  jeta 
à  genoux  dans  l'Iierbe  des  lombes  :  il  pria 
Dieu;  Il  lui  d«'manda  (jue  la  \  ierge  indignée 


268  LA    COLLINE    INSPIREE 

par  l'ingratitude  des  paysans  n'abandonnât 
pas  son  trône  de  Sion. 

La  tradition  raconte  que  quelques-uns  de 
ceux  qui,  le  matin,  s'étaient  acharnés  sur 
François,  avaient  guetté  Léopold,  qu'ils  l'a- 
vaient vu  s'enfuir  et  s'abriter  dans  les  ruines 
du  château  et,  que  n'osant  pas  l'arrêter,  ils 
coururent  avertir  la  cure.  On  décida  qu'il  n'y 
avait  qu'à  laisser  faire  le  schismatique  si  de 
lui-même  il  quittait  le  pays...  Ainsi  dans 
l'heure  où  Léopold,  sur  une  des  pointes  de  la 
coUine,  priait  Dieu  en  surveillant  la  maison 
éclairée  de  l'Oblat,  celui-ci,  entouré  des  vain- 
queurs, rendait  grâce  au  ciel  et,  depuis  la 
terrasse  de  Sion,  cherchait  à  distinguer  à  tra- 
vers l'espace  les  mouvements  du  réprouvé. 

Je  ne  vais  jamais  à  Yaudémont  m' asseoir 
sur  la  ruine,  auprès  du  cimetière,  que  je  ne 
songe  au  fugitif  contemplant  la  petite  lumière 
de  son  ennemi  dans  son  domaine  perdu... 

AFaube,  Léopold  Baillard,  non  sans  tourner 
la  tête,  s'éloigna  sur  la  route  de  l'exil  en 
jurant  de  revenir. 


CIÏAPITIŒ  \IV 


L  V  COLLINE  RESPIRE 


Ucposons-nous,  la  colline  est  tranquille, 
délivrée  des  Baillard.  Le  monde  a  rejeté  ces 
trois  audacieux.  Voici  Quirin  en  Bourgogne, 
sous  un  toit  précaire,  obligé  à  des  travaux 
indignes  de  sa  cléricature  ;  voici  François 
cnlernié  pour  trois  mois  dans  la  prison  de 
Nancy;  vcjici  Léopold,  enfin,  (jui  arrive  tout 
épuisé  à  Londres,  auprès  de  \  intras,  et  à  (jui 
une  condamnation  par  défaut  interdit  pour 
cinq  années  de  rentrer  en  France. 

I^a  montagne  respire  du  départ  de  ces 
insensés.  Ils  ont  follement  dépensé,  prodigué, 
gâché  ses  forces  religieuses  accumulées.  Us 
l'épuisaient  et  la  conqîromettaient.  Il  faut 
(|u*elle  se  refasse,  (ju'elle  répare  ;  il  faut  que  la 
solitude  et  le  silence    recomposent   les  près- 


270  LA    COLLINE    INSPIREE 

tiges  et  lautorltc  qu'un  cortège  de  carnaval 
en  quelques  mois  vient  de  dilapider.  Un  beau 
silence  se  réinstalle  sur  la  colline.  C'est  le 
grand  silence  du  nouveau  régime  impérial; 
c'est,  mieux  encore,  le  silence  des  nuits,  des 
matinées,  des  brouillards.  Jouissons  de  cet 
apaisement.  La  Reine  éternelle  de  Sion  est 
reine  des  batailles  ;  nous  Ihonorons  comme 
une  \ictoire  sur  son  acropole,  quand  elle 
anéantit  une  barbarie  renaissante  ;  mais  elle 
est  aussi  la  figure  de  la  fécondité,  le  symbole 
de  la  terre  inépuisable  sous  la  caresse  des 
quatre  saisons.  Goùtons-la  dans  un  décor  qui 
varie  des  diamants  d'une  gelée  d'hiver  aux 
illuminations  d'un  coucher  de  soleil  en  au- 
tomne. 

Connaissez-vous  la  rude  allégresse  de  gravir 
les  pentes  de  la  colline  par  une  courte  après- 
midi  glaciale  de  l'hiver!^  Il  semble  que  [vous 
remontiez  dans  les  parties  les  plus  reculées  de 
de  riiistoire.  Le  ciel  est  couvert  d'épais  nuages 
qui  naviguent  et  sous  lesquels  des  troupes  de 
corneilles,  par  centaines,  voltigent,  allant  des 
sillons  de  la  plaine  jusqu'aux  peupliers  des 
routes,  ou  bien  s'élevant  à  une  giande  hau- 
teur pour  venir  tomber  d'un  mouvement 
rapide,  au  milieu  des  arbres  qui  forment,  sur 
le  sommet,   le   petit  bois    de    PJaimont.    Par 


LA    COLLINE    INSPIREE  3yi 

intervalles,  un  vent  glacé  balaye  la  colline  en 
formant  des  tourbillons  dune  force  irrésis- 
tible, et  il  semble  que  tous  les  esprits  de  l'air 
se  donnent  rendez-vous  là-baut.  assurés  d'y 
trouver  la  plus  entière  solitude.  C'est  un 
royaume  tout  aérien,  étincelant,  agité,  oij  la 
terre  ne  compte  plus,  livré  aux  seules  in- 
fluences inbumaines  du  froid,  de  In  neige  et 
des  rafales. 

Mais  vienne  le  printemps  et  ses  longues 
journées  molles,  chargées  de  pluie,  chargées 
de  silence.  Sur  les  branches  encore  nues  et 
sur  la  terre  brune,  tout  se  prépare  à  surgir, 
précédé,  annoncé  pai-  Inubépine  dans  les 
ronces  et  par  l'alouette  dans  le  ciel.  La  pluie, 
toujours  la  pluie  !  La  plaine  et  les  villages, 
autour  de  la  colline,  se  recueillent  sous  le^ 
longues  averses  qui  flattent  leur  verdure. 
Journées  d'indifférence  et  de  mun«itonie,  où 
les  vergers  et  les  prairies  et  toutes  les  cultures, 
sous  un  grand  ciel  chargé  d'hunjidité.  som- 
meillent et  nous  présentent  un  >isnge  de 
douceur,  de  force  et  de  maussadeiie.  Le 
printemps  est  triste  en  Lorraine,  ou  du  moins 
sév^re  :  la  neige,  ù  tous  instants,  passe  encore 
dans  le  ciel  et  pmlonge  ses  derniers  adieux. 
\  ers  la  iin  des  phis  hclh's  journées,  il  n'est 
pas  rare  que    l'hiver,    dans   un    dur  coup  de 


272  LA    COLLINE    INSPIREE 

vent,  revienne  montrer  sa  figure  entre  les 
nuages  du  soleil  couchant.  N'importe!  Nous 
goûtons  une  sensation  de  sécurité  ;  au  fond 
de  nous,  un  être  primitif  connaît  le  cycle  de 
la  nature  et  se  réjouit  avec  confiance  d'une 
suite  de  jours  qui  vont  verdir  et,  de  semaine 
en  semaine,  embellir.  Quand  le  soleil  brille 
au-dessus  de  la  terre  mouillée  et  que  les 
oiseaux  s'élancent  et  font  ouïr  la  fraîcheur 
toute  neuve  de  leurs  voix,  nous  respirons, 
dans  l'averse  qui  vient  de  passer,  une  force 
prête  à  se  développer,  une  vigoureuse  espé- 
rance, un  long  espace  de  plaisir,  qui  va 
depuis  les  coucous  et  les  marguerites  d'avril 
jusqu'aux  veilleuses  de  septembre. 

Par  les  grands  jours  dété,  le  promeneur 
gravit  la  côte  de  Praye  jusqu'à  la  Croix  de 
Sion,  en  cherchant  le  peu  d'ombre  qu'y  met- 
tent le  talus  et  les  minces  peupliers.  De  temps 
à  autre,  il  se  retourne,  en  apparence  pour  ad- 
mirer le  vaste  panorama,  au  vrai,  pour  re- 
prendre haleine.  Mais  là-haut,  tout  est  facile, 
agréable  ;  c'est  la  saison  pour  errer  vers  Vau- 
démont,  à  travers  les  friches  et  sous  les  futaies 
de  charmes,  de  noisetiers  et  de  chênes,  dans 
le  joli  bois  de  Plaimont.  Bois  charmant, 
désert  et  civilisé,  où  les  sentiers  sont  aménagés 
en  charmilles,  où  l'on  s'attend,  à  chaque  pas, 


LA    COLLINE    INSPIREE  O.-'S 

à  déboucher  sur  un  décor  de  vieilles  pierres, 
sur  (juelfjuc  cliàleau  entouré  d'ifs  taillés  en 
boulingrins.  En  flânant,  en  rêvant,  on  gagne 
le  ÎSignal,  le  mamelon  herbu  (jui  maïque  le 
plus  haut  point  de  la  colline. 

Ici  l'immense  liorizon  imprévu,  la  griserie 
de  Tair,  le  désir  de  retenir  tant  d'images  si 
pures  et  si  pacifiantes  obligent  à  faire  halte. 
C'est  une  des  plus  belles  stations  de  ce  pèle- 
rinage. On  passerait  des  heures  à  entendre  le 
vent  sur  ia  friche,  les  appels  lointains  d'un 
laboureur. à  son  attelage,  un  chant  de  co(|, 
l'immense  silence,  puis  une  reprise  du  vent 
éternel.  On  regarde  la  plaine,  ses  mouvements 
puissants  et  paisibles,  les  ombres  de  velours 
(|ue  mettent  les  collines  sur  les  terres  labou- 
rées, le  riche  tapis  des  cultures  aux  couleurs 
variées.  Aussi  loin  que  se  porte  le  regard,  il 
ne  voit  que  des  ondulations:  plans  successifs 
qui  ferment  l'huiizon  :  roules  qui  courent  et 
se  croisent  en  suivant  avec  une  mollesse  les 
vallonnements  du  terrain  ;  champs  incurvés 
ou  bombés  comme  les  raies  (ju'v  dessinent  les 
charrues.  Et  cette  multitude  de  courbes,  les 
plus  aisées  et  les  plus  variées,  ce  motif  indé- 
finiment repris  (jui  meurt  et  (jui  rcnuît  sans 
cesse,  n'est-ce  pas  l'un  des  secrets  de  l'agré- 
ment, de  la  légèreté  et  de  la  paix  du  passage. 


274  lA     COLLINE    LNSPIRÉE 

Cette  souplesse  et  le  ton  salubre  dune  atmos- 
phère perpétuellement  agitée,  analogue  à  celle 
que  1  on  peut  respirer  dans  la  haute  mâture 
dun  navire,  donnent  une  divine  excita- 
tion Il  notre  esprit,  nous  dégagent,  nous  épu- 
rent, nous  disposent  aux  navigations  de 
1  âme. 

Mais  sur  ce  haut  Signal,  même  au  cœur  de 
l'été,  la  brise  nous  pénètre  et  nous  glace.  On 
se  remet  en  route  sur  l'étroite  et  longue  crête 
qui  mène  a  ^audémont.  Un  berger  nous  sa- 
lue, seul  au  milieu  de  ce  désert,  oii  rien,  pas 
même  un  arbre,  ne  lui  tient  compagnie. 
Comme  le  soir  qui  vient  donne  aux  choses  un 
caractère  d'immensité!  La  rêverie  s'égare, 
dans  ce  paysage  infini,  sur  les  formes  aplanies 
sur  la  douceur  et  l'usure  de  cette  vieille  con- 
trée. Et  soudain,  à  nos  pieds,  à  l'extrémité 
du  promontoire,  surgit  un  noble  château  ruiné, 
au  milieu  de  toits  rouges.  Là-bas,  ne  vais-je 
pas  apercevoir  un  cavalier  qui  monte  xers  la 
forteresse  inconnue?  Des  sentiments  romanes- 
ques, depuis  longtemps  perdus,  se  réveillent 
en  nous  :  l'espoir  de  quelque  inattendu,  le  sou- 
venir d'images  aimées  bien  effacées.  C'est 
dans  notre  esprit  un  besoin  indéfinissable  de 
légende  et  de  musique.  Mais  la  nuit  vient,  et 
je  connais  la  ruine  de  nos  ducs  :  je  sois  que. 


i.A   coLi.i>E   i.\>i'iiu;i;  îi-o 

plus  niuile  (|ue  la  maison  du  .Maître  de  Kavens- 
wood.  elle  n'a  même  pas  de  Caleb  ;  il  est 
temps  de  se  préoceuper  du  repas  et  d'un  gîte: 
il  est  temps  de  retrouver  notre  voiture  dans 
la  i)laine. 

Cependant  l'année  s'achève.  Kien  n'égale 
les  grandes  journées  de  septembre,  si  douces 
que  l'on  voudrait  y  ralentir  Técoulement  des 
heures,  et  sans  fin  les  respirer  et  les  remer- 
cier. Dans  ces  journées  clémentes,  d'une  qua- 
lité si  fine  de  lumière  et  d'air,  le  passiint  ne 
croit  pas  aux  sévérités  prochaines  de  la  nature, 
ci  déjà  toute  la  montagne  se  prépare  soucieu- 
sement  à  l  hiver.  Sous  le  dernier  soleil,  les 
manœuvres  scient  et  préparent  les  bûches  pour 
le  chaulïage  des  ohlats.  Le  grand  jardin  mé- 
thodicjuemenl  dépouillé  prend  sous  les  derniers 
soleiN  son  aspect  InNernal,  cl  l'œil  n'v  trouve 
j)lus  (jiic  de  hautes  liges  de  choux  (jui  peu- 
vent impunément  subir  les  gelées.  Autour  des 
(louv  auberges  et  dans  les  chêne vières,  où 
courent  une  multitude  de  volailles.  Ihumblc 
vie  rustique  du  plateau  termine  son  cycle.  Les 
petits  bois  nombreux  frissonnent  sous  le  >enl 
qui  les  dépouille  et  répondent  aux  mc»u>e- 
nu'nls  d  un  grand  ciel  nuageux.  Tout  cher- 
che son  sonnneil.  Lt  devant  cette  sorte  de  ré- 
signation,  (le  médiocrité  pastorale,  on  s'étonne 


276  LA    COLLINE    INSPIREE 

naïvement  que  soit  ici  le  lieu  d'un  grand  épa- 
nouissement spirituel. 

Qu'elle  est  charmante  dans  ses  quatre  sai- 
sons la  colline  bleuâtre  I  Mais  l'on  s'ennuierait 
à  la  longue  de  cette  solitude.  Le  cœur  s'y 
gonfle  d'air  pur,  mais  reste  sans  mouvement, 
inactif,  inerte;  il  voudrait  aimer,  réprouver, 
agir.  Cette  nature  toute  seule  nous  commu- 
nique mille  sentiments  qui  ne  savent  que  faire 
d'eux-mêmes  dans  ce  désert.  Il  manque  ici 
une  présence,  quelque  forme  qui  incorpore 
les  énergies  de  se  haut  lieu.  Oij  sont  les  fils  de 
la  colline.'*  Que  deviennent  les  Baillard?  Au 
milieu  de  ces  splendeurs  physiques,  pouvons- 
nous  ne  pas  apercevoir  François,  si  mince,  à 
peine  respirant,  tapi  dans  le  creux  de  Saxon; 
et  le  regard  de  l'esprit  peut-il  ne  pas  chercher 
là-bas,  dans  le  brouillard  de  la  Tamise, 
Léopold  assis  sur  la  rive  étrangère,  qui  ré- 
cite inlassablement  les  psaumes  de  l'exil  ^  Les 
fontaines  qui  s'enfuient  de  ces  pentes,  oii 
qu'elles  aillent  se  perdre,  participent  de  la 
colline  qui  les  mit  au  jour.  Les  anciens  don- 
naient le  même  nom,  rendaient  le  même  culte 
au  sommet  et  à  la  source  qui  en  sortait.  Elle 
et  lui  ne  formaient  qu'un  seul  principe  divin. 
Une  force  invincible  unit  toujours  les  Baillard 
a   la    montagne   sainte.   C'est  assez  pour  que 


LA    COLLI>E     INSPIREE  277 

nous  maintenions  sur  eux  notre  regard,  durant 
ces  misérables  années  d'un  hivernage  sans 
sommeil,  durant  ces  cinq  années  où  séparés 
les  uns  des  autres,  il  vivent  on  veilleuses. 

Trois  mois  aprcs  la  journée  de  la  Pente- 
côte, qui  avait  vu  l'écrasement  des  Enfants  du 
Carmel,  sur  la  fin  d'une  après-midi  d'octobre, 
une  ombre  se  glissait  dans  Saxon  et  jusqu'à 
la  maison  de  Marie-Anne  Sellier,  une  ombre 
misérable:  c'était  François,  mis  en  liberté 
après  avoir  subi  sa  peine,  François,  maigre, 
eillancjué,  demi-fou,  qui  regagnait  son  gîte, 
(liiez  la  veuve  compatissante,  il  retrouva  la 
pauvre  sœur  Euphrasie,  et  tous  trois,  baissant 
la  voix,  passèrent  la  nuit  à  causer  de  Léopold 
(|ui,  depuis  Londres,  avait  enjoint  à  son  cadet 
de  rentrer  sur  la  sainte  colline  pour  \  donner 
>es  soins  à  la  petite  communauté. 

Le  grand  François  c|ui  est  revenu  !  Cette 
nouvelle  fit  une  prodigieuse  explosion  dans 
tout  le  village.  Les  enfants,  avertis  au  sortir 
de  l'école,  s'élancèrent  jo>eiisement,  leurs 
sabots  à  la  main,  sur  les  pentes  du  plateau  et 
attendirent  le  pauNie  liomnie,  là-haut,  devant 
I  église  où  son  premier  soin  avait  été  de  monter 
pour  y  prier  et  pour  s'y  déchirer  le  ccrur.  il 
apparut.  Quelle  mascarade  I  Défense  lui  avait 


278 


LA    COLLINE    INSPIREE 


été  signifiée  de  porter  dorénavant  le  costume 
ecclésiastique.  Il  était  vêtu  dune  longue  re- 
dingote noire  et  d'un  vieux  pantalon,  chaussé 
de  gros  soidiers  crevés  et  coiffé  d'un  gibus 
informe.  Une  abondante  chevelure  retombait 
presque  sur  ses  épaules.  Son  nez  s'était  allongé, 
ses  joues  flétries  et  creusées,  sa  haute  taille 
voûtée.  Entouré,  assailli  par  cette  nuée  sans 
pitié,  on  eût  dit  un  mannequin  des  champs 
qui  a  cessé  d'efîrayer  les  oiseaux.  L'Oblat,  un 
peu  caché  dans  le  corridor  de  la  cure,  com- 
parait ce  cortège  de  carnaval  avec  les  pro- 
cessions que  les  Baillard  menaient  jadis  sur 
le  plateau,  et  il  admirait  la  justice  de  Dieu. 

Pour  le  pauvre  revenant,  ainsi  bafoué  par 
des  polissons  à  qui  récemment  encore  il  faisait 
le  catéchisme,  ce  qui  lui  retourna  le  cœur, 
c'est  quand  il  vit  la  chienne  de  Léopold,  la 
Mouya,  la  Meilleure,  qui  se  tenait  la  queue 
basse  sur  le  seuil  de  la  cure  où,  depuis  la 
glande  catastrophe,  elle  avait  trouvé  sa  pâtée. 
Effrayée  par  tout  ce  tapage,  la  bête  n'eut 
aucun  mouvement  vers  son  ancien  maître, 
qui,  lui-même,  sentant  l'impossibilité  d'une 
nouvelle  rixe,  tâchait  de  regagner  au  plus 
vite  sa  niche. 

Il  eût  voidu  s'y  terrer,  ne  plus  bouger 
d'entre   ses   deux  femmes.    La  faim  l'obligea 


I.\     COLI.IM-      INMMUKi:  MJQ 

de  sortir.  On  le  vit  circuler  dans  les  fermes 
en  quête  de  travail.  Ce  fut  des  affronts  qu'il 
trouva.  Le  malheureux  cassa  des  cailloux  sur 
les  route>.  Il  lisait  son  luéviairc.  caché  derrière 
une  haie.  Partout  les  enfants  le  suivaient. 
s'amusaient  à  le  mettre  en  colère,  à  s'en 
épouvanter,  à  lui  jeter  des  quolibets  et  des 
pierres.  Il  devint  le  souffre-douleur  qu'il  v  a 
toujours  dans  un  village. 

L'hiver  s'avança,  et  au  déhul  du  prin- 
temps, il  se  louait  avec  la  sœur  Euphrasie, 
pour  les  travaux  des  champs,  l  ne  vieille 
demoiselle  septuagénaire,  M"'  Elisée  Magron, 
m'a  donné  une  image  saisissante  de  leur 
misère.  «  Etant  jeune  fille,  m'a-l-ellc  raconté, 
je  descendais  avec  mon  oncle,  le  curé  de 
\aronval.  par  une  chaude  aprè.s-midi,  la  cote 
de  Sion.  Un  homme  et  une  femme,  près  de 
la  route,  hcchaient  les  pommes  i\r  terre. 
L'homme  avait  un  pantalon  de  treillis,  comme 
les  soMats  à  la  corvée,  et  un  vieux  chapeau 
(le  paille.  La  femme,  une  pauvre  jupe  rac- 
courcie, ainsi  (ju'on  en  voit  aux  mendiantes 
devant  les  fermes.  Tous  deux,  les  pieds  nus 
dans  des  sahots.  ils  saluèrent  profondément 
mon  oncle,  (jui  leur  rendit  le  salut  et  passa. 
Je  VIS  hien  (ju'il  était  troublé  et,  après  un 
temps,  je    lui   dis:  <c  Ils  vous  ont  salué,  mon 


8o  LA    COLLINE    INSPIREE 


oncle,  comme  des  gens  qui  vous  connaissent.  » 
Il  me  répondit  :  a  C'est  le  grand  François  et 
la  sœur  Euplirasie.  Je  n'ai  pas  voulu  m'arréter, 
mais  tout  de  même,  ça  m'a  fait  quelque  chose.  » 

Voici  donc  en  quel  état  un  familier  des 
jours  heureux  et  la  petite  fille  que  Léopold 
avait  tant  effrayée,  quand  il  s'était  nommé 
devant  elle  sur  le  seuil  du  presbytère,  retrou- 
vaient un  collègue,  jadis  chargé  d'œuvres  et 
d'estime  !  J'ai  senti,  dans  ce  souvenir  de 
soixante  ans  que  je  ranimais  sous  les  cendres, 
ce  qu'eut  de  retentissement  pathétique  la 
chute  des  Baillard  dans  le  cœur  des  plus 
nobles  de  leurs  anciens  amis.  Mais  ceux-ci 
pour  un  bien  supérieur  devaient  étouffer  leur 
sentiment.  Si  quelque  pitié  s'éleva  dans  la 
plaine  de  Sion,  elle  ne  prit  pas  de  voix.  Per- 
sonne ne  mit  en  question  le  droit  de  tous  à 
lancer  des  pierres  au  chien  galeux. 

Le  pauvre  Pontife  de  Sagesse  !  Il  est  là, 
tapi  dans  la  maison  de  Marie-Anne  Sellier, 
pas  une  maison  confortable  comme  celle  des 
parents  Baillard  a  Borville,  ni  comme  les 
presbytères  de  village,  ni  comme  le  couvent 
de  Sion!  S'il  pleut,  on  entend  l'eau  sans  répit 
ruisseler  sur  les  murs  et  percer  des  gouttières 
dans  le  toit  ;  aux  temps  de  dégel,  on  est  transi 
d'humidité.  Le  grand  vent  de  Lorraine,  quand 


L.V    COLLINE    INSPIRÉE  28 1 

il  enveloppe  et  pénètre  celte  masure  de  ses 
sifflements,  l'isole  encore  du  monde.  Et  là-haut, 
sur  le  sommet,  la  ruine  est  pire,  plus  déso- 
lante que  tout  pour  le  cœur  de  François. 

Ceux  qui  virent  à  cette  époque  le  plateau 
de  Sion  ne  l'ont  jamais  oublié.  C'est  une 
imaue  (jui.  dans  ce  pays  tout  de  repos  et 
dimuL'ination  assoupie,  a  exercé  une  influence 
énorme  sur  la  formation  de  toute  une  jeu- 
nesse, ce  Lorsqu'on  nous  menait  en  promenade 
à  Sion.  me  raconte  un  sexagénaire,  ancien 
élève  du  collèfre  de  Nézelise,  nous  passions 
devant  la  cliétive  maison  des  Baillard  :  on  se 
la  montrait  du  doigt  et  l'on  disait  tout  bas  : 
a  C'est  là  qu'ils  demeurent  »,  car  ils  nous 
paraissaient  marqués  au  front  par  le  doigt  de 
Dieu:  ils  étaient  hors  de  l'Eglise  et  pour  lors 
des  damnés.  Et  arrivés  sur  le  plateau,  nous 
faisions  irruption,  en  vrais  sauvages,  dans 
l(Hjr  grand  couvent,  ouvert  à  toutes  les  pluies 
et  pas  gardé.  Nous  nous  croyions  les  vengeurs 
(le  la  sainte  Eglise,  les  soldats  de  Dieu.  Nous 
-alissions  et  brisions  tout.  Quel  bonheur  de 
jflcr  iiidélininicnt  des  débris,  des  pierres,  des 
tuiles  dans  le  puits  très  profond,  pour  écouter 
le  temps  rpi'ils  mettaient  à  toucher  l'eau. 
Quelle  v«jlupté  encore  de  faire  écrouler  une 
poutre,  un  plafond  branlant...  » 

16. 


989  LA    COLLINE    INSPIREE 

Dans  cet  effondrement,  comment  l'âme  de 
François  put-elle  subsister  P  Cette  âme  reli- 
gieuse, exclue  de  l'Eglise  et  vidée  de  tout  son 
contenu  dogmatique,  a  du  devenir  la  proie 
des  spectres  qui  se  lèvent  de  la  solitude.  Sûre- 
ment le  choc  de  la  catastrophe  a  fait  surgir 
en  elle  de  folles  terreurs.  Jeté  hors  de  son 
ordre  et.  Ion  peut  dire,  hors  de  la  loi,  séparé 
de  toute  société,  sauf  de  quelques  pauvres 
gens  qui  se  serrent  contre  lui,  François  est 
retourné  k  cette  sorte  de  fatalité  qui  pèse  sur 
un  paysan  ignorant...  C'est  du  moins  ce  qu'on 
croit  au  presbytère.  On  imagine  que  chez 
Marie- Anne  le  prêtre  schismatique  est  sur  la 
paille  avec  le  Diable.  Eh  bien!  non.  il  est 
avec  les  anges.  Il  lit  à  ses  deux  compagnes 
éblouies  les  messages  prophétiques  que  depuis 
l'exil  lui  envoie  Léopold. 

C'est  l'esprit  qui  souffle  de  Londres  qui 
maintint  François  au-dessus  de  1  animalité.  11 
vécut  des  lettres  de  son  frère  et  d'une  corres- 
pondance intarissable.  Pendant  cinq  années, 
Léopold  projeta  jusqu'à  Sion  les  grandes  rêve- 
ries que  Vintras  élaborait.  Elles  consolèrent, 
enivrèrent  le  pauvre  solitaire  delà  colline.  Ce 
qu'il  y  avait  d'enthousiasme  et  d'amour  au 
fond  de  ces  extravagances  le  sauva.  Dans  sa 
niche    de    Saxon,    François    BailJard    est    un 


I.A    COLLINE    INSPIRÉE  283 

chien  épouvanté  par  des  ombres,  que  son 
cœur  fidclo  sauvegarde,  et  qui  se  rassure  s'il 
entend  dincompréhensibles  paroles,  pourvu 
qu'elles  viennent  de  ceux  (ju'il  aime. 

El  Léopold  lui-même,  comment  aurait-il  pu 
vivre,  si  tous  les  liens  avaient  été  rompus 
pour  lui  avec  celte  colline  où  il  puisait  depuis 
toujours  les  aliments  nécessaires  à  sa  vie 
morale:*  Installé  dans  un  faubourg  de  Londres, 
le  petit  cercle  extravagant  des  \  intrasiens 
partageait  les  privations  des  proscrits  de  l'Em- 
pire et  semblait  se  confondre  avec  eux.  Mais 
il  mieux  voir,  c'était  un  cercle  de  dervi- 
ches tourneurs.  Pendant  cinq  années,  Léo- 
pold, un  coude  sur  le  genou,  la  tête  appuyée 
dans  la  paume  de  sa  main,  contempla  de  son 
regard  intérieur  les  milliers  de  songes  qui  se 
levaient  incessamment  de  sa  conscience, 
comme  de<  nuées  de  moustiques  d'une  eau 
morte.  <>u  bien,  s«iulevant  ses  paupières,  il 
surveillait  le  prophète  \intru«^.  L'homme  po- 
sitif, l'homme  d'entreprises  qu'avait  été  le 
restaurateur  de  Flavign\.  de  Maltaincourt,  de 
Sainte-Odile  et  de  Sion,  cet  honmie  si  actif, 
(jui  venait  d'être  jusrju'îi  la  cincjuantaine  animé 
par  dos  soucis  d'argent  et  de  d(»mination, 
semblait  s'être  évanoui.  On  1  un  ait  chassé  de 
toutes   ses   entreprises  ;    il    se   réfugia    vers    l« 


284  LA    COLLINE    INSPIREE 

fond  de  ce  mouvement  lumineux  qu'il  entre- 
voyait en  lui.  Il  ne  vivait  plus  que  pour 
pressentir  l'Invisible.  Ces  cinq  années  ne 
furent  pour  lui  que  de  grands  espaces  remplis 
du  seul  mouvement  de  son  cœur.  Dans  cette 
épreuve  de  la  ruine  et  de  l'exil,  il  se  réfugiait 
sur  son  trésor  intérieur,  dans  la  région  de 
l'âme  où  il  n'y  a  plus  de  raisonnement,  aucune 
pensée  formulée. 

A  certaines  heures  toutefois,  il  se  plaignit 
qu'au  milieu  des  brouillards  de  l'exil,  il  n'eût 
plus  d'effusion,  plus  de  désir,  plus  une  raison 
de  vivre.  Il  se  tournait  alors  en  esprit  vers  la 
colline  et  son  petit  cénacle.  A  cette  idée  seule 
de  Sion,  il  se  remettait  k  tressaillir.  Pour 
recharger  sa  conscience,  que  la  perpétuelle 
contemplation  du  Dieu  de  Yintras  aurait  pu 
épuiser,  il  suffisait  d'un  mot  de  François. 
Cette  voix  de  la  sainte  montagne  ravivait  en 
lui  toutes  les  forces  de  l'Espérance. 

Ainsi  les  deux  frères  vécurent  réellement 
en  deux  endroits  à  la  fois  :  François  auprès 
de  Léopold  à  Londres  et  Léopold  k  Sion  aux 
côtés  de  François.  Chacun  d'eux  était  dans 
l'exil  et  sur  la  colHne.  Et  leurs  lettres,  ce  sont 
des  strophes  alternées  qui  s'emmêlent  et  se 
répondent,  les  hymnes  de  la  captivité. 

Et  Quirin  ?  Il  participe  k  cette  vie  de  ses 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  285 

deux  aînés,  à  leur  échange  perpétuel  de  regrets 
et  de  désirs.  Le  bon  M.  Madrollc  a  mis  libé- 
ralement à  sa  disposition  une  maison  agréable 
avec  un  beau  jardin  de  fruits  et  de  légumes, 
et  lui  donne  du  vin  à  volonté.  Il  n'est  pas  a 
plaindre.  Pourtant,  lui  aussi,  il  pense  à  Sien. 
La  nature  pour  le  façonner  n'avait  plus  trouvé 
que  très  peu  de  la  riche  pâte  dont  elle  avait 
fait  Léopuld  et  François,  mais,  plus  mince,  il 
est  de  la  même  farine  et  du  même  levain. 
Comme  eux.  il  subit  l'attrait  de  la  colline  ;  il 
y  veut  voir  leur  fortune  rétablie.  Et  que  Léo- 
pold  s'élance  vers  Sion.  il  abandonnera  les  petits 
avantages  que  xM.  Madrollc  lui  a  ménagés,  il 
accourra  avec  son  inséparable  sœur  Quirin. 

Un  jour,  en  elTet,  le  captif  de  Londres  n"v 
lient  plus.  11  veut  sortir  du  dur  exil  de  son 
ame.  Cette  ville  noire,  confuse,  inexistante 
j)(»ur  lui,  cette  ville  que  son  regard  n'a  ja- 
mais lixéc,  oii  s<jn  àme  n'a  rien  puisé,  il 
l'abandonne  dans  un  coup  de  passion  :  il 
court  vers  sa  montagne  do  Sion,  claire,  mélo- 
dieuse et  vraie  :  il  (h'scrle  le  lieu  stérile  et  (|ui 
jamais  ne  produira  pour  lui  de  feuilles  ni  de 
fruits,  et  d'un  tel  élan  (ju'il  ne  calcule  pas  et 
<|u'a  peine  débarqué  en  France,  on  I  arrête, 
•  n  le  jette  en  prison  pour  (ju'il  y  purge  sa 
«  ondaninalion... 


S>8G  LA    COLI.l.NE    INSPIRÉE 

Lne  année  encore,  une  année  où  il  ne  volt 
rien,  ne  reçoit  rien  de  l'extérieur,  où  il  ne 
fait  que  se  durcir  et  se  ramasser  dans  sa  pen- 
sée comme  dans  une  plus  étroite  caverne. 
Mais  au  sortir  de  cette  prison  d'Angers, 
en  1857,  après  une  année  de  détention  et 
quatre  d'exil,  cinq  ans  après  la  nuit  de  tragé- 
die qu'il  a  passée  dans  les  ruines  de  la  vieille 
tour,  il  ne  fait  qu'une  envolée  jusqu'à  Saxon. 
Ses  deux  frères  l'y  attendent  avec  Marie-Anne 
Sellier,  avec  les  sœurs  Euphrasie  et  Ouirin, 
avec  quelques  fidèles,  tout  un  petit  peuple, 
plein  de  modestie,  de  bonne  volonté  et  d'é- 
motion. Le  pauvre  François,  bien  changé, 
bien  affaibli,  mais  tout  heureux,  le  serre  dans 
ses  bras.  Ce  beau  jour  est  son  œuvre.  Lne 
fois  encore,  Ariel  a  ranimé  les  flammes 
éteintes  dans  l'île  de  Prospéro.  Charmant 
François  !  Il  a  fait  l'office  du  bon  chien  de 
berger,  au  cœur  fidèle,  resté  seul  sur  le  do- 
maine abandonné  et  qui  saisit  avec  un  bond 
joyeux  le  moment  de  rassembler  ses  moutons 
dispersés. 

La  colline  de  Sion  \  audémont  a  réellement 
fasciné  les  Baillard.  Léopold  l'a  aimée  d'un 
amour  qui  venait  quasi  des  arrière-fonds  de 
sa  nature  animale.  Quel  pouvoir  exerçait-elle 
sur  cette  âme  primitive?  On  songe  a   ce  lac 


LA    COLLINE    INSPIREE  287 

hleu  des  \  osges  dont  les  eaux  glacées  avaient 
infaluc  Cliarlenuiirne.  Le  vieil  empereur  n'en 
pouvait  plus  détacher  son  esprit,  son  regard. 
C'est  qu'il  y  avait  laissé  choir  son  anneau, 
nous  raconte  hi  légende.  J.éopuld  I^ailhird  a 
jeté,  dans  le  pli  que  forme  Saxon  au  milieu 
de  la  sainte  colline,  sa  jeunesse,  sa  fidélité  de 
clerc,  d'immenses  espoirs  et  peut-être  sa  vie 
éternelle.  C'est  a  Sion  qu'il  a  été  le  plus 
puissant  de  corps  et  d'esprit.  C'est  là  qu'il  a 
mésusé  de  ses  forces  et  que,  par  celle  faute, 
par  cette  fissure  de  son  ame,  les  plus  amers 
sentiments  et  les  plus  inoubliables  l'ont  péné- 
tré. Mais  il  lui  doit  de  garder  l'enthousiasme 
et  Téliin. 


GHAPITUE  \V 


LÉOPOLD  SUR  LES  RUINES  DE  SION 


Lne  heure  après  son  arrivée,  Léopold  gra- 
vit la  colline  de  Sion.  Là-haut,  son  couvent 
l'appelle.  Il  défend  qu'on  le  suive,  il  laisse 
au  village  la  petite  communauté  et  s'ache- 
mine tout  seul,  vers  le  soir,  sur  les  pentes 
sacrées. 

Quel  spectacle  l'attendait!  De  la  ruine  et 
du  sublime.  Le  plateau  avait  repris  sa  dignité 
rehgieuse.  A  l'inhni,  l'immuable  et  magni- 
fique horizon,  rempli  du  repos  de  l'été, 
avec  ses  villages  et  ses  moissons,  entourait 
gravement  la  colline,  et  toute  celte  nature 
silencieuse  semblait  adorer  son  lieu  saint. 
Sous  les  feux  du  coucbanl.  la  petite  plate- 
forme avait  l'aspect  croulant  et  hiératique  des 
sanctuaires   de  la    vallée  du    Nil.    On  y  réen- 

«7 


'2^0  LA    COLLINE    INSPIREE 

tendait   l'esprit   éternel,    maintenant   que   les 
disputes  s'étaient  tues. 

Léopold  resta  longtemps  auprès  de  l'église 
déserte  à  contempler  son  couvent  ruiné.  Les 
toits  étaient  elTondrés,  les  portes  brisées 
battaient  sous  la  poussée  du  a  ent,  les  fenêtres 
manquaient  de  vitres,  les  pierres  écroulées 
jonchaient  le  sol  au  milieu  des  ronces  et  des 
orties.  Cette  chère  et  sainte  demeure,  qu'il 
avait  vue  pendant  une  suite  d'années  toute 
pleine  de  richesse  et  de  gloire,  lui  apparut, 
en  cette  soirée  de  juillet,  silencieuse  comme 
un  sépulcre.  Mais  cette  solitude,  bien  faite 
pour  affliger  son  cœur,  eut  cet  effet  inattendu 
de  surexciter  son  orgueil.  Ces  ruines  déses- 
pérées affirmaient  la  grandeur  de  ses  concep- 
tions et  l'injustice  de  son  exil  ;  elles  parlaient 
pour  lui.  Les  années  avaient  passé  sans  qu'il 
fût  remplacé.  Chacune  de  ces  pierres,  en 
tombant,  jetait  un  amer  reproche  à  l'évêque 
de  Nancy  :  ce  Vous  nous  avez  prises  à  celui 
qui  nous  aimait,  et  vous  ne  savez  rien  faire 
de  nous.  Monseigneur,  comme  tout  cela  vous 
accuse  !  » 

Dans  le  grand  jardin  où  il  pénétra  par  une 
brèche  du  mur,  c'était  la  même  impression 
de  désastre.  Plus  d'allées  dessinées,  plus  une 
bordure  de  buis,  plus  une  tuile  sur  les  murs. 


LA    COLLI.NE    hNSPIREB  29 1 

Seuls  quelques  vieux  arbres  subsistaient  encore 
au  milieu  du  terrain  mis  en  prairie.  Léopold 
se  glissa  dans  la  maison  abandonnée.  Il  n'eut 
même  pas  à  pousser  la  porte,  le  vent  l'ouvrit 
devant  lui.  Il  s  en  alla  tout  droit  à  la  cha- 
pelle. Un  renard  effrayé  se  leva  sous  ses  pieds 
et  s'enfuit  sur  les  dalles  du  corridor,  où 
avaient  passé  les  robes  des  religieuses.  Des 
chauve-souris  voletaient  en  le  frôlant  de  leurs 
ailes  épouvantées.  Et  sur  ces  murailles  sacrées 
nu  milieu  de  gi'djjd'i  obscènes,  s'étalait  l'igno- 
ble crayonnage  de  Bibi  Cholion  :  ce  Fermé 
pour  cause  d'cpizootie.  »  L'exilé  tomba  à 
genoux,  au  milieu  des  gravats,  sur  la  place 
oii  avait  été  l'autei  honoré  par  tant  de  preuves 
de  la  faveur  divine,  et  récita  avec  exaltation 
le  psaume  de  la  captivité  :  ce  Seigneur,  vos 
serviteurs  aiment  de  Sion  les  ruines  mêmes 
et  les  pierres  démolies;  et  leur  terre  natale, 
toute  désolée  qu'elle  est,  garde  leur  tendresse 
et  leur  compassion.  » 

Il  voulut  revoir  la  chambre  de  Thérèse  et, 
gravissant  avec  précaution  l'escalier  branlant, 
il  s'engagea  dans  le  couloir  du  premier  étage. 
Pour  sa  nature  craintive,  ces  ténèbres,  ces 
crevasses  du  plancher,  ces  rats  qui  s'en- 
fuyaient d.ins  se>  jambes,  ces  toiles  <1  arai- 
gnée  où    il    se  prenait  le    visage    donnaient 


292  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

à  cette  promenade  quelque  chose  de  fan- 
tastique. Enfin  il  arriva,  mais  la  porte  qu'il 
poussait  ne  s'ouvrit  pas  sous  sa  main,  et 
comme  il  insistait  : 

—  Qui  m'appelle,  s'écria  une  voix  sèche 
et  furieuse,  qui  m'appelle? 

Et  de  la  porte  brusquement  ouverte,  Léo- 
pold  vit  surgir  avec  épouvante  une  vieille 
femme,  grande  et  squelettique,  enveloppée 
d'un  drap  de  lit  et  armée  d'un  bâton. 

—  Malheureux  !  Imprudent  !  cria-t-elle, 
arrière  I 

C'était  la  Noire  Marie.  Elle  n'avait  pas 
réussi  a  vendre  le  couvent,  et  trop  pauvre 
pour  l'entretenir,  elle  y  trouvait  un  abri  crou- 
lant, où  elle  se  chauffait  avec  ses  planchers 
et  ses  poutres. 

Quand  Léopold  se  fut  ressaisi  : 

—  Je  ne  veux  déplaire  a  personne,  made- 
moiselle, dit-il,  avec  cette  grande  politesse 
qui  lui  venait  de  la  haute  idée  qu'il  se  faisait 
de  son  personnage.  D'ailleurs,  reconnaissez- 
moi,  je  suis  monsieur  le  Supérieur  Léopold. 

—  Supérieur  de  quoi?  reprit  la  vieille, 
courroucée.  Allez!  vous  tous,  les  prêtres, 
vous  ne  valez  pas  mieux  les  uns  que  les 
autres. 

Ce  que  ces  paroles  trahissaient  de  rancune 


LA    COI.LINK     INSPIRÉE  298 

conlie  ses  collègues  cnuit  d'un  profond  bon- 
heur Léopold. 

—  Mademoiselle  Marie,  dit-il.  c'est  la  Pro- 
vidence qui  me  met  en  face  de  vous  dès  mon 
retour  dans  le  pays.  De  grandes  choses  vont 
arriver.  Bientôt,  je  vous  rachèterai  Sion  au 
meilleur  prix. 

La  Noire  Marie  poussa  un  profond  soupir, 
et  invita  honnêtement  Léopold  à  se  reposer 
un  instant  chez  elle. 

La  chambre  était  démeublée,  mais  encom- 
brée d'une  quantité  de  provisions.  Ils  s'assi- 
rent l'un  en  face  de  l'autre,  sur  des  sacs  de 
pommes  de  terre. 

Quand  le  vieil  honmie  se  vit  dans  la  cham- 
bre de  Thérèse,  devenue  l'antre  d'une  sor- 
cière, il  fui  pris  d'une  sorte  d'enthousiasme  : 

—  Je  suis  Léopold  Baillard,  disait-il,  et  jo 
rcNiens  d'exil  pour  relever  la  gbjire  de  Sion. 

D'une  voix  douce,  sans  une  hésitation,  avec 
une  parfaite  platitude  de  termes,  mais  avec 
l'aulorito  du  visionnaire  cjui  décrit  ses  idées 
fixes,  il  annonça  que  \'Aiin(^r  ,\oire  était 
proche.  On  en  serait  averti  par  l'apparition 
de  Hammes  dans  le  ciel,  (|uc  mieux  (jue  per- 
sorme,  depuis  ses  fenêtres,  la  Noin»  Marie 
étiiit  bien  pincée  pour  voir  venir. 

—  Le  couvent  sera  peut-être  détruit,  disait- 


QQ^J  LA    COLLINE    INSPIREE 

il,  qu'importe!  Je  n'attache  d'importance  qu'à 
l'emplacement.  Vous  savez  si  je  sais  construire  ! 
Je  dresserai  ici  ce  qu'on  n'a  vu  nulle  part. 

La  vieille  l'écoulait  a^ec  méfiance,  en  cli- 
gnotant des  yeux,  et  dans  son  visage  d'un 
jaune  de  cire,  où  les  lèvres  avaient  disparu, 
la  bouche  n'était  plus  qu'une  fente  transver- 
sale. Mais  à  la  longue,  elle  subit  cet  art  de 
parler,  cette  haute  grâce  que  Léopold  possé- 
dait comme  aucun  prêtre  qu'elle  eût  jamais 
entendu. 

—  C'est  vrai,  dit-elle  que  des  emplace- 
ments, il  n'y  en  a  pas  deux  dans  l'univers 
qLii  conviennent  aussi  bien  pour  un  monas- 
tère. Et  cet  évêque  qui  refuse  d'y  mettre  le  prix  ! 

Ses  cheveux  voltigeaient  par  mèches  diabo- 
liques. 

Soudain,  Léopold  devint  plus  solennel 
encore  : 

—  Mademoiselle  Marie,  promettez-moi  que 
A^ous  ne  vendrez  à  personne  sans  que  nous 
ayons  causé. 

Elle  le  lui  promit.  Alors,  il  se  leva  avec 
une  profonde  émotion  et  lui  serra  les  deux 
mains.  Mais  soudain,  se  frappant  les  genoux, 
comme  s^il  se  punissait  d^avoir  fait  un  grave 
oubli,  il  chercha  dans  ses  poches  et  en  tira 
une  petite  croix  de  bois  blanc  : 


I.A    COLLl-NE    l.NSPIUÉE  îQ,) 

—  \  euillez  prendre  celte  croix  de  •^^àce 
chrématisée ;  elle  vous  protégera  personnel- 
lement, à  riieure  de  la  grande  catastrophe. 

La  vieille  fille  fit  une  atroce  grimace  : 

—  Merci,  dit-elle,  vous  m'avez  déjà  donné 
un  chapelet  de  saint  Hubert  qui  ne  ma  pas 
porté  bonheur.  Il  ne  m'a  même  pas  préservé 
des  mauvais  hjcatairos. 

l*ourtant  elle  ne  lui  linl  pas  rigueur.  Quand 
il  se  leva  pour  partir,  elle  lui  dit  de  prendre 
garde,  que  certaines  planches  pouvaient  s'ef- 
fondrer. Et  le  tenant  par  la  main,  elle  le 
mena  à  travers  les  ténèbres  sur  une  poutre 
dont  elle  était  sure  et  qui  faisait  comme  un 
pont  au-dessus  du  vide. 

Quand  Léopold,  dans  l'ombre,  redescendit 
de  Sion  à  Saxon,  il  fut  longuement  suivi,  de 
la  fenêtre  du  presbytère,  par  des  yeux  qui, 
durant  des  années,  n'allaient  perdre  aucune 
de  ses  démarches.  Les  Haillard  revenus  sur  la 
colline  étaient  plus  que  jamais  sous  la  sur- 
veillance de  la  haute  police  de  TOblal. 

Dès  le  lendemain,  la  vie  des  trois  frères 
fui  réglée.  Us  se  mirent  à  courir  le  pays  : 
(^)uirin  pour  placer  des  vins  de  Bourgogne. 
cl  François  pour  solliciter  des  assurances, 
^hianl  à  Léopold,  il  se  réservait  le  commerce 
les  esprits  célestes  et  des  Ames.  L'heure  était 


296  LA    COLLINE    INSPIREE 

solennelle  et  les  conjonctures  d'une  exception- 
nelle gravité.  Le  feu  du  ciel  pouvait  tomber 
demain  ;  il  fallait  que  tout  le  monde  fût  sous 
les  armes.  Il  s'employa  sans  délai  à  se  refaire 
une  armée  et  à  battre  le  rappel  de  ses  anciens 
partisans. 

Pour  débuter,  il  s'en  alla  visiter  ceux  qui 
avaient  assisté  à  sa  dernière  messe  dans  le 
fameux  jour  de  la  Pentecôte,  ou  plutôt,  comme 
il  disait,  le  jour  du  martyre  de  la  Sagesse.  A 
chacun  d'eux  il  apportait,  par  un  privilège 
spécial,  et  par  une  attention  de  Yintras,  un 
nom  d'ange.  C'était  soulever  pour  eux  le  voile 
d'un  grand  mystère  auquel  l'Apocalypse  a 
déjà  lait  allusion.  Lors  de  la  révolte  des  anges, 
les  uns  sont  restés  fidèles,  d^autres  méritèrent 
d'être  précipités  dans  l'abîme,  d'autres  enfin, 
disait  l'Organe,  se  sont  tenus  dans  une  cou- 
pable abstention,  et  de  ce  fait  furent  relégués 
sur  la  terre.  Les  fidèles  de  Saxon  apparte- 
naient à  cette  troisième  catégorie.  En  leur 
révélant  leurs  noms  d'anges  et  le  secret  de 
leurs  origines,  Léopold  pensait  les  enflammer 
d'une  nouvelle  ardeur  pour  le  service  de 
Dieu.  Sœur  Euphrasie  devint  Vhudolhael, 
ange  des  voix  attractives  qui  portent  à  Dieu  ; 
Marie-Anne  Sellier,  Phrumelhael,  voix  cen- 
tuplée  des  monts    divins;    madame   Munier, 


LA    COLLINE    INSPIRLE  297 

Prodhahael,  élevée  dans  les  flammes  qui  envi- 
ronnent le  tabernacle  de  Dieu;  Pierre  Maveur, 
Fulsdhelhael,  écho  des  remparts  divins. 

Les  cérémonies  reprirent.  Aux  heures  som- 
bres du  soir,  les  Enfants  de  l'Œuvre  venaient 
par  deux,  par  trois,  chez  Marie-Anne  Sellier, 
et  quand  cette  poignée  de  zélateurs  était  ras- 
semblée, le  Pontife  d'Adoration  leur  donnait 
le  dernier  état  de  la  doctrine  de  Vintras  : 

—  Les  catastrophes  prochaines  se  partage- 
ront en  deux  phases  :  dans  la  première,  il 
n'y  aura  que  le  conflit  de  l'Homme  contre 
l'Homme  :  ce  sera  la  grande  guerre,  VAnnée 
Noire;  Sion  verra  les  massacres  et  les  incen- 
dies. Alors  les  Enfants  du  Carmel  prieront 
sans  agir  ;  ils  devront  s'abriter  dans  leurs 
demeures  sous  la  protection  des  armes  de 
défense,  croix  de  grâce  chrématisées,  ihéphi- 
lins,' hosties  personnelles,  dictâmes,  eaux  de 
salut  et  légendes  bénies  pour  clore  les  issues 
de  leurs  demeures.  Mais  dans  la  seconde 
phase,  les  Enfants  de  Dieu,  (ju'ils  soient  de 
la  terre,  des  mondes  ou  des  cieux,  auront 
une  action  extérieure  de  secours,  de  consola- 
tion, de  protection,  aussi  active  et  étendue 
que  les  malheurs  dont  ils  seront  témoins... 

El  il  tenait  à  préciser. 

—  La    première   phase  sera   annoncée  par 

'7- 


298  L.V    COLLINE    INSPIRÉE 

des  flammes  apparues  dans  le  ciel;  la  seconde, 
par  Michaël,  qui  surgira  au  zénith  et  lancera 
le  mot  d'ordre  :  Qais  est  Deas?  A  cet  appel, 
nous  tous,  Enfants  de  la  Miséricorde,  nous 
nous  précipiterons  au  milieu  de  la  lutte 
comme  anges  consolateurs.  Notre  rôle  sera 
sublime.  Nous  servirons  d'intercesseurs  entre 
la  Divinité  irritée  et  l'Humanité  corrompue, 
puis  nous  bâtirons  dans  les  ruines  du  plateau 
le  Temple  de  la  Réconciliation  :  Satiabor  cam 
apparaerit  glorla  taa;  je  serai  rassasié  quand 
ta  beauté  apparaîtra. 

Pendant  des  années,  Léopold  parcourut 
infatigablement  tout  le  pays.  Les  villages  le 
revirent  avec  stupeur.  Vêtu  tout  de  noir  avec 
un  léger  filet  blanc  autour  du  col,  à  la  ma- 
nière des  clergymen,  l'étrange  homme  passait, 
droit  et  rapide,  un  peu  voûté,  la  tête  inclinée 
k  gauche,  sans  arrêter  sur  personne  son 
regard  fulgurant.  Il  allait,  annonçant  V Année 
Noire  et  distribuant  sur  son  passage  les  noms 
d'ange,  les  croix  de  grâce  et  les  théphilins. 
Ses  adeptes,  peu  nombreux,  mais  bien  entraî- 
nés, se  tenaient  sous  les  armes.  Ils  savaient 
ce  qu'ils  auraient  à  faire  dès  la  première  appa- 
rition du  feu  dans  le  ciel.  Chacun  d'eux  tenait 
dans  sa  poche  son  billet  de  mobilisation.  11 
n'y  avait  plus   qu'à  attendre  le  signe   annon- 


LV    COLLINE    INSPIREE  299 

ciateur  des  vengeances  de  Dieu.  Et  Léopold, 
avec  ses  veux  d'une  vivacité  brusque,  qu'il 
fut  chez  lui  ou  en  tournée,  le  guettait,  de  jour 
et  de  nuit,  aux  quatre  coins  de  l'horizon. 

Jamais  d'ailleurs  les  cieux  ne  furent  plus 
explicites.  Ces  cérémonies  bizarres,  cette 
distribution  d'armes  mystiques,  cette  promo- 
tion de  quelques  villageois  à  Tangélité  sem- 
blaient ravir  les  puissances  aériennes.  En 
Pologne,  à  cette  date,  on  remarqua  que  la 
pleine  lune  portait  dans  son  centre  une  ^aande 
macule  noire.  Cette  lune  tragique  se  penchait, 
tantôt  vers  la  droite,  tantôt  vers  la  gauche,  se 
balançant  plus  rapidement  à  mesure  qu'elle 
s'élevait  au-dessus  do  Tiiorizon.  Tout  à  coup, 
elle  tomba  avec  une  rapidité  extraordinaire  et 
remonta  immédiatement.  Deux  heures  plus 
tard,  elle  cessa  ses  balancements,  mais  se  mil 
à  changer  continuellement  de  figure,  tantôt 
s'aplatissanl,  tantôt  prenant  une  foriiie  ellip- 
tique ou  carrée,  mais  toujours  conservant  sa 
couleur  de  sang  avec  sa  macule  noire  au  mi- 
lieu. Bientôt  elle  fut  prise  de  tremblements  et 
de  mouvements  spasmodiques,  qui  durèrent 
justju'à  ce  que  la  tache  noire  disparut.  Et 
pendant  tout  ce  temps,  la  lune  ne  jeta  nucun 
rayon.  P]lle  semblait  une  grande  boule  ardente 
sMSj)r'ndne  tristement  dans  les  air<?. 


300  LA    COLLINE    INSPIREE 

En  même  temps  que  le  firmament  prodi- 
guait à  la  petite  communauté  de  telles  conso- 
lations, les  pestes  et  les  choléras  faisaient  rage. 
Le  cercle  de  menaces  et  de  promesses  se 
resserrait  autour  de  Sion.  Et  Léopold,  vêtu 
de  ses  oripeaux  d'évêque  vintrasien,  au  milieu 
de  son  petit  peuple  épouvanté  et  ravi,  alliait 
à  sa  figure  très  nette  de  visionnaire  quelque 
chose  d'un  roi  de  la  foire. 

Il  vivait  au  centre  d'un  royaume  que  son 
imagination  agrandissait  sans  mesure.  La 
colline  de  Sion  en  demeurait  la  ville  sainte, 
et  le  vieux  château  d'Etreval  y  tenait  lieu  de 
forteresse. 

Etreval  est  un  des  rares  châteaux  que  les 
guerres  du  dix-septième  siècle  aient  laissés  à 
peu  près  intacts  en  Lorraine.  Intact,  c'est 
trop  dire  :  il  meurt  ;  mais  cette  fois  les  soldats 
de  Richelieu  n'y  sont  pour  rien  ;  il  s^effondre 
de  vieillesse.  Cette  demi-ruine,  ancienne  rési- 
dence d'été  des  Bassompierre,  encore  char- 
mante avec  ses  trois  cours  successives,  avec 
ses  linteaux  de  porte  ouvragés  et  le  joli  enca- 
drement de  ses  fenêtres,  constitue  aujourd'hui 
une  petite  cité  agricole,  oii  plusieurs  familles 
de  paysans  se  sont  organisés  des  logis. 
M.  Haye,  de  son  vivant,  avait  été  le  person- 
nage le  plus  important  et,   en  quelque  sorte, 


LA    COLLINE    INSPIREE  3oi 

le  maire  sans  titre  de  cette  sorte  de  phalans- 
tère. Ilélasî  ce  vieil  ami  de  la  prospérité  et 
des  mauvais  jours  venait  de  mourir  ;  les  Bail- 
lard  ne  le  revirent  pas,  mais  sa  femme,  sa 
fille  veuve  et  ses  petits-enfants,  à  l'exception 
de  l'aîné  qui  étudiait  pour  être  prêtre  au 
grand  séminaire  de  Nancy,  demeuraient 
encore  là,  et  Léopold  venait  souvent  les 
visiter  dans  ce  singulier  et  plaisant  séjour. 

Il  arrivait  généralement  sur  les  trois  heu- 
res de  l'après-midi,  enveloppé  été  comme 
hiver  de  son  éternel  pardessus.  Avant  le 
souper,  il  allait  causer,  de  porte  en  porte, 
dans  les  trois  cours  ;  on  lui  faisait  partout 
bon  accueil,  en  considération  de  ses  hôtes. 
Vers  sept  heures,  il  rentrait  chez  Madame 
Haye.  Avant  de  se  mettre  à  table,  quand  la 
jeune  femme  se  préparait  à  coucher  les  en- 
fanls,  jamais  il  n'aurait  manqué  de  leur  faire 
réciter  la  prière  du  soir,  pour  .^'assurer  qu'ils 
étaient  bien  instruits  de  leur  religion.  Et  ces 
petits  bordés  dans  leurs  lils,  la  soupe  posée 
sur  la  nappe  blanche,  c'était  d'abord  une 
sinq)le  et  aimable  causerie,  juscju'au  moment 
où,  d'une  ponte  fatale,  il  exigeait  fju'on  en 
vînt  à  ce  qui  lui  tenait  tellement  au  cœur... 
Jusfju'alors  son  sourire  avait  été  lin  et  doux  : 
c'était  une  figure   de  bon  vieux  curé,    ou  en- 


309  LA    COLLINE    INSPIREE 

core  d'ancien  officier,  anguleuse,  sans  dureté. 
Mais  a  mesure  qu'il  parlait  de  ï Année  Noire 
et  des  flammes  dans  le  ciel,  de  la  comète  et 
de  l'ange  Michaël,  son  extérieur  se  transfor- 
mait ;  les  yeux  qui  clignotaient  un  peu  deve- 
naient fixes,  et  le  regard  brillant;  la  voix, 
naturellement  douce  et  paisible,  prenait  les 
accents  de  la  prédication  et  s'élevait  à  des 
effets  dramatiques. 

—  Laissez  donc  tout  cela,  Monsieur  le  Su- 
périeur, disait  la  a  ieille  Mme  Haye  épouvantée. 
Prenez  encore  une  assiettée  de  soupe. 

Charmantes  soirées  d'Etreval  I  Elles  étaient 
l'oasis  des  tournées  pontiff cales  de  Léopold. 
Mais  quelle  amertume  pour  lui  de  passer 
oublié  dans  les  lieux  où  il  avait  été  puissant. 
Flavigny,  Mattaincourt,  Sainte-Odile  I  Dans 
ces  villages,  c'était  le  roi  Lear  chez  ses  filles, 
plein  de  douleurs  lyriques  et  de  chants  à  rem- 
plir le  monde.  Un  jour  qu'il  traversait  Mat- 
taincourt, il  fut  arrêté  par  un  homme  qu'il 
avait  jadis  placé  comme  jardinier  chez  les 
religieuses.  Cet  homme,  lui  ayant  offert  un 
verre  de  vin,  le  mena  admirer  la  belle  église 
qu'on  venait  d'élever  à  la  gloire  du  Père 
Fourier,  une  église  d'un  goût  maniéré  qui 
laisse  fâcheusement  dans  l'ombre  la  pauvre 
maison    paysanne    du    bienheureux.    Il    était 


LA    COLLINE    INSPIREE  3o3 

entré  autrefois  dans  les  plans  de  Léopold  de 
la  bâtir,  cette  basilique,  et  la  vue  admirable 
de  ces  pierres  neuves,  gentiment  agencées  et 
dorées  à  la  mode  du  jour,  lui  serra  le  cœur. 
Il  resta  un  long  temps  immobile  et  dit  triste- 
ment : 

—  Cela  restera  et  mes  œuvres  sont  tom- 
bées. 

Mais  ces  instants  de  faiblesse  étaient  rares, 
et  toujours  l'Ange  de  la  Certitude  venait  le 
relever,  et  le  soutenait  sur  les  routes  oii  il 
repartait  en  frappant  la  terre  de  son  bâton. 

l^our  se  redonner  du  cœur,  pour  rafraîcliir 
en  kii  l'idée  qu'il  se  réinstallerait  procbaine- 
ment  sur  la  sainte  colline,  il  montait  au  cou- 
vent, se  complaisait  dans  ses  ruines,  y  pro- 
longeait sa  ronde  romantique  et  reprenait 
avec  la  Noire  Marie  le  même  éternel  dialogue, 
où  il  se  faisait  assurer  qu'elle  ne  vendrait 
jamais  sans  I  avoir  averti. 

Un  jour,  il  appela  la  vieille  femme,  comme 
il  avait  coutume,  sous  les  fenêtres  du  jardin. 
FJIes  étaient  grandes  ouvertes,  et  pourtant 
personne  ne  lui  répondit.  Il  se  retira.  Mais 
au  cours  de  la  journée,  une  certaine  inquié- 
IikIo  lui  \int.  et  dès  le  lendemain  il  retournait 
là-haut,  l.esfcnrtres  étaient  toujours  ouvertes, 
't  dans  la  cliaTTibro.   la  plui<^    tombait   comme 


3o4  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

sur  la  place.  Il  appela  de  nouveau,  jeta  une 
poignée  de  terre  contre  les  vitres,  et  puis, 
décidément  inquiet  de  tant  d'inimobilité  et  de 
silence,  il  pénétra  à  travers  les  couloirs  jusqu'à 
la  chambre.  La  Noire  Marie  était  là,  couchée 
sur  le  dos  et  les  veux  larofements  ouverts... 
Son  arrivée  mit  en  fuite  toute  une  armée  de 
rats  qui  couraient  sur  le  corps  de  la  vieille 
femme  et  qui  lui  avaient  déjà  mangé  les 
pieds. 

Evénement  d'immense  importance  I  II  sau- 
tait aux  yeux  que  le  couvent,  si  ruiné  qu'il 
fût,  à  cause  de  sa  position  éminente  et  de  sa 
longue  histoire,  devait  redevenir  un  bien 
d'église.  Et  sur-le-champ  un  bruit  arriva  de 
Nancy  que  l'évêque  en  faisait  son  affaire.  Les 
pauvres  Baillard  n'étaient  pas  prêts  à  lui 
disputer  cette  acquisition  au  feu  des  enchères. 
Ils  prévirent  avec  angoisse  l'installation  solen- 
nelle sur  la  colline  de  leurs  ennemis  les  obJats. 
Ils  comprirent  clairement  ce  que  Léopold 
avait  discerné  dès  son  retour,  que  leur  vieille 
ennemie,  en  s'obstinant  à  srarder  sa  ruine, 
avait  favorisé  leurs  chances  et  collaboré  aux 
plans  de  la  Providence.  0  dérision,  mystère! 
Que  les  moyens  de  Dieu  sont  cachés  !  Celle 
qui  avait  décidé  de  leur  déchéance,  ils  durent 
la  pleurer.  Ils  furent  même  les  seuls.  Tout  le 


LA    COLLINE    INSPIREE 


3o5 


pays  la  traitait  de  sorcière  ;  chacun  reportait 
sur  ce  cadavre  saisissant  l'horreur  qu'inspirait 
maintenant  le  noble  couvent  disqualifié  par 
les  schismatiques.  Léopold,  assisté  de  François 
et  de  Quirin,  célébra  en  l'honneur  de  la  vieille 
fille  un  service  funèbre  selon  \  intras.  Il  l'in- 
troduisit dans  la  sainte  nomenclature  des 
femmes  dignes  de  mémoire ,  et  proclama 
devant  les  Enfants  du  Carmel  que,  sous  des 
aspects  décevants,  mademoiselle  L'Huillier 
était  une  des  faces  de  lEve  Régénérée,  une 
des  hosties  du  monde,  sacrifiée  pour  racheter 
les  crimes  de  Saxon.  0  salularls  hoslla! 

Ces  pieux  devoirs  ne  purent  pas  arracher 
un  mol  de  douceur  au  sombre  Quirin,  ni 
dissiper  la  profonde  in(juiétude  de  Léopold. 
Au  quitter  de  raulel,  celui-ci  s'en  alla  seul  à 
travers  la  campagne.  L'idée  cpie  Monseigneur 
allait  posséder  le  couvent  le  troublait  jusqu'au 
fond  de  l'Ame.  Certes,  il  ne  doutait  pas  des 
promesses  du  ciel,  mais  il  ne  pouvait  suppor- 
ter l'idée  qu'en  attendant  les  jours  annoncés 
(le  la  Grande  Réparation,  la  colline  fut  souillée 
par  la  présence  du  prince-évéque  de  Nancy, 
de  ses  vassaux  et  de  ses  vavassaux. 

Ses  pas  le  conduisironl  du  coté  d'Elreval. 
Elail-ce,  sans  plus,  un  instinct  du  cd'ur.  Je 
désir    d'apaiser    son    angoisse    auprès    d'amis 


o 


OG  LA    COLLINE    INSPIREE 


fidèles,  ou  bien  accueillait-il  un  espoir  de 
trouver,  dans  ce  centre  de  son  diocèse,  quel- 
ques fonds  miraculeux  pour  racheter  les  bâti- 
ments de  Sion  ?  Dans  un  champ,  au  bas  du 
ravin  que  domine  le  château,  la  vieille 
]yjme  Haye  étendait  son  foin  avec  ses  gens. 
Elle  interpella  cordialement  Léopold  : 

—  ^lontez  chez  nous.  Monsieur  le  Supé- 
rieur. Justement  vous  trouverez  notre  petit 
séminariste  qui  vient  d'arriver  en  vacances. 

Et  Léopold  trouva  là-haut  l'aîné  des  petits- 
fils  de  M™^  Haye,  celui-là  qui  se  destinait  à  la 
prêtise. 

—  Ah  I  dit  Léopold,  avec  sa  bonne  grâce 
accoutumée,  vous  A^oilà  maintenant  avec  la 
soutane. 

Il  lui  en  fit  des  compliments,  et  sans  paraî- 
tre remarquer  la  réserve  du  jeune  homme,  il 
commença  de  le  questionner  affectueusement 
sur  ses  études  : 

—  Quel  traité  avez-vous  fait  cette  année  ? 

—  Le  Traité  de  l' Eglise,  Monsieur  Baillard. 

—  C'est  un  traité  qui  a  ses  difficultés, 
mais  qui  est  bien  intéressant. 

—  Oui  bien,  Monsieur  Baillard,  dit  avec 
rudesse  le  jeune  ecclésiastique  ;  on  y  apprend 
qu'il  y  a  des  gens  qui  déchirent  la  tunique 
de  l'Eglise. 


I.A     COLIINE    INSPIRÉE  ^O" 

—  Oh  !  répondit  le  vieillard,  je  vous  vois 
venir...  (Il  disait  cela  sans  amertume  et  même 
d'un  air  souriant.)  On  vous  a  endoctriné 
contre  nous.  Nous  sommes  des  damnés. 

—  Parfaitement.  Monsieur  Baillard. 

De  sa  belle  voix  noble  et  tranquille, 
Léopold  commença  de  se  justifier.  Mais  le 
jeune  abbé  visiblement  suivait  une  consigne  : 

—  Monsieur,  il  y  a  assez  de  temps  que 
vous  venez  ici  pour  détourner  mes  parents  de 
la  vraie  foi.. . 

—  Je  comprends  ce  que  vous  voulez,  dit 
alors  Léopold. 

Et  sans  rien  ajouter,  il  quitta  la  maison. 
Au  bas  de  la   cMe   M"^"  Haye  le  vit  revenir 
avec  surprise. 

—  Comment,  Monsieur  le  Supérieur,  vous 
ne  demeurez  pas  comme  d'habitude  pour  le 
souper? 

—  Bonne  mère,  on  m'a  chassé. 

—  Chassé  I  Et  qui  donc  ? 

—  Votre  potit-fils. 

I.a  vieille  femme  fut  indiLrnée. 

—  Comment  !  Chasser  Monsieur  le  Supé- 
rieur !  Un  saint!  Un  homme  à  la  cheville 
(hiqucl  ce  gamin  n'ira  jamais  !  Il  ne  sait 
donc  pas  qu'on  venait  pour  vous  entendre  de 
sept  lieues  à  la  ronde  ! 


3o8 


LA    COLLINE    INSPIREE 


—  Que  voulez-vous,  bonne  mère,  il  écoute 
ce  qu'on  lui  dit...  Il  en  aura  des  compliments 
à  la  cure  de  Sion. 

En  vain  essaya-t-elle  de  ramener  son  vieil 
ami  à  Etreval.  Léopold  ne  se  laissa  pas  con- 
vaincre, et,  rempli  d'amertume,  il  reprit  le 
chemin  de  Saxon. 

Ce  n'était  pas  pour  y  trouver  la  paix.  Sous 
le  pauvre  toit  de  Marie-Anne  régnait  une 
atmosphère  d'angoisse  et  de  grandeur.  Quirin 
et  la  sœur  Quirin,  qui  considéraient  qu'eux 
seuls  subvenaient  aux  besoins  de  la  commu- 
nauté, ne  cessaient  de  récriminer  sur  les  repas, 
sur  toute  la  vie  qu'ils  trouvaient  trop  misérable. 
Leur  dispute  remplissait  la  maison,  rumeur 
sourde  et  servile  d'ailleurs,  au-dessus  de  la- 
quelle se  tenait  le  silence  souverain  de  Léopold. 

Ce  soir-là,  après  qu'ils  eurent  mangé  leurs 
pommes  de  terre  et  terminé  leur  chétif  dîner, 
les  trois  frères  demeurèrent  réunis,  Léopold 
assis  près  de  la  fenêtre,  à  travers  laquelle  se 
montrait,  derrière  les  arbres  fruitiers,  la 
pente  qui  glisse  de  Sion  vers  Chaouilley,  et 
les  autres,  comme  à  l'ordinaire,  n'osant  guère 
causer  qu'à  voix  basse.  On  entendait  dans  les 
chènevières  les  chiens  du  village  aboyer.  Il 
n'y  avait  pas  de  chandelle  allumée  dans  la 
pièce,  mais  elle  était  tout  éclairée  par  la  pleine 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  ^OQ 

lune,  et  Ton  distinguait  en  silhouette  la  ligure 
de  Léopold,  immobile  sur  la  chaise  où  il  était 
venu  s'asseoir  en  sortant  de  table. 

A  quoi  rêvait-il,  le  vieux  prêtre,  son  coude 
appuyé  sur  le  bord  de  la  croisée,  et  ne  quittant 
pas  du  regard  les  nuages  ?  ^  voyait-il  les 
contours  de  ses  domaines  perdus,  les  formes 
de  Sainte-Odile,  de  Flavigny,  de  Matlaincourt? 
Tenait-il  les  étoiles  comme  autant  d'Ames 
restituées  à  la  pure  lumière  par  sa  propagande  '} 
Ou  bien,  se  dépassant  d'un  nouvel  échelon, 
s'élevait-il  au-dessus  des  désirs  terrestres,  au- 
dessus  du  souci  plus  noble  des  âmes,  pour 
atteindre,  sur  l'échelle  de  Jacob,  le  point  d'oii 
le  \  oyant  participe  aux  songeries  du  ciel? 
Hélas  !  il  fallait  que  de  ses  ambitions,  de  son 
npostohit  et  de  ses  hautes  folies,  il  redescendît 
au  niveau  de  son  petit  monde  divisé,  mécon- 
tent, insatisfait,  et  qu'il  entendît  à  ses  pieds, 
au  ras  du  sol,  la  dispute. 

Marie-Anne  dénonçait  que  Quirin  et  sœur 
Quirin  buvaient  en  cachette  le  vin  dont  ils 
faisaient  commerce  pour  la  communauté. 

—  Menteuse  !  répli(jua  la  sœur  Quirin. 
(hi'i  est-ce  cjui  travaille  ici  :'  Aujourd'hui 
encore,  Quirin  a  placé  quatre  barriques. 

'l'out  cela  murmuré,  chuchoté  plutôt  que 
parlé. 


OIO  LA    COLLINE    INSPIREE 

Le  bon  François  chercha  une  diAersion.  Il 
demanda  qu'on  fît  lecture  de  la  dernière  lettre 
de  Vintras.  Sœur  Euphrasie  la  prit  sur  le 
bureau  de  Léopold,  alluma  une  chandelle  et 
lut  à  haute  voix  : 

ce  Sion  pleure,  Sion  est  abattue.  Mais  il  n'en 
sera  pas  toujours  ainsi,  et  le  Seigneur  la  relè-  I 
vera,  et  ceux  qui  ont  souffert,  qui  ont  été 
repoussés  a  cause  de  la  Sion  que  le  Seigneur 
veut  édifier,  se  réjouiront,  et  ils  feront  retentir 
le  lieu  saint  de  leurs  cantiques  d'allégresse.  » 

Tous  furent  émerveillés  de  cette  prédiction, 
qui  venait  si  bien  à  propos  pour  proclamer  la 
vanité  des  projets  de  FEvêque  sur  le  couvent, 
et  Marie-Anne,  qui  avait  un  goût  décidé  pour 
le  génie  enthousiaste  des  lettres  de  T Organe, 
s'écria,  comme  devant  le  fait  le  plus  étonnant  : 

—  11  paraît  qu'il  ne  boit  jamais  une  goutte 
de  vin  ? 

—  Et  comment  en  boirait-il  ?  observa 
Quirin  avec  aigreur.  Ils  nont  là-bas  que  de  la 
bière. 

Le  bon  François,  en  toute  innocence, 
suggéra  alors  qu'il  serait  convenable  d'envoyer 
une  barrique  a  Londres  pour  faire  une  poli- 
tesse à  Vintras . 

Quirin  répondit  froidement  qu  il  enverrait 
bien  volontiers   un  très  bon   ordinaire,  mais 


LA    COLLINE    INSPIUKE  .Hl 

qu'il  voulait  savoir  conimentil  rentrerait  dans 
ses  frais. 

A  ces  mots  François  éclata,  quoique  tou- 
jours en  se  gardant  de  trop  élever  la  voix  : 

—  N*avez-vous  pas  honte,  mon  frère,  de 
réclamer  de  l'argent  ?  Oubliez-vous  tou<  ce 
que  rOrgane  a  fait  pour  notre  aîné  et  ce  que, 
nous-mêmes,  nous  lui  devons  au  spirituel? 
Allez-vous  lui  marchander  un  peu  de  vin  dans 
le  moment  oii  il  nous  garantit  le  relève- 
nient  de  Sion  1*  Tenez,  ce  n'est  pas  une 
pièce  de  vin  commun  (juc  nous  devrions 
lui  envoyer  à  litre  gracieux,  mais  une  pièce 
(le  vin  fin. 

Lcupold  n  eut  pas  un  mol  (jui  le  mélàt  à 
celte  dispute.  Il  semblait  plus  concentré  et 
plus  inabordable  que  jamais.  Sa  pensée  fuyait 
(le  telles  bassesses.  Son  visage  ne  se  tuurna 
même  pas  vers  les  querelleurs.  Il  ne  voyait 
pas  les  êtres  humbles  et  doux  qui  s'abritaient 
dans  son  ombre  :  il  ne  les  voyait  pas  davantage 
s  ils  s'avilissaient.  Kt  il  se  mit  à  marcher  dans 
la  chambre  en  proférant,  comme  pour  lui- 
même,  des  choses  terribles,  des  injures  sur 
^axon  : 

—  Saxon  la  brutale,  Saxon  la  huronne, 
ville  (\c  pillards  el  d  Amal'H'ites  !  Tes  cavernes 
sont  refiq)lies  des  dépouilles  ravies  à  tes  bien- 


3l2 


LA    COLLINE    INSPIREE 


faiteurs  de  Sion.  Et  maintenant  ton  esprit 
d'iniquité,  d'un  flot  grossi,  vient  envahir  la 
maison  du  Juste  d'Etreval  et  souiller  jusqu'ici 
les  esprits  consacrés  par  Vintras.  Le  doute 
m'environne,  m'assaille  et  me  flagelle.  La 
Noire  Marie,  bien  qu'elle  fût  l'instrument  de 
grands  desseins  providentiels,  a  douté.  Pour 
la  purifier,  le  ciel  a  dû  la  livrer  aux  bêtes 
immondes,  que  seul  j'ai  chassées.  Un  doute 
gisait  dans  l'âme  du  plus  juste  des  hommes 
et  l'a  fait  périr,  et  j'ai  vu  aujourd'hui  ce  germe 
mortel  se  trahir,  s'épanouir  odieusement  dans 
les  actes  et  les  propos  de  son  malheureux 
petit-fils.  Plus  près  de  moi,  le  doute  fait  ses 
ravages.  Ceux  qui  l'accueillent  dans  leur  âme 
mourront.  Que  la  hache  se  lève  et  s'abaisse  à 
coups  répétés  ;  elle  m'ébranche,  mais  c'est 
pour  que  j'élance  ma  tête  plus  haut. 

Aux  accents  de  cette  grande  voix,  il  sem- 
blait qu'une  clarté  sépulcrale  fût  projetée  sur 
un  réprouvé.  Tous  s'écartaient  de  Quirin  et 
de  sœur  Quirin.  François  se  reculait  dans 
l'ombre  du  lit.  Son  souffle  fort  et  entrecoupé 
révélait  un  état  d'émotion  violente.  Dans  cette 
hypertension,  les  trois  paysannes  aux  cheveux 
gris,  aux  épaules  courbées,  étaient  prêtes  à 
enfourcher  le  manche  k  balai,  et  par  la 
cheminée,  dans  un  tourbillon,  à  s'enfuir  vers 


LA    COLLINE    INSPIREE  3l3 

la  ronde  des  sorciers.  Léopold  s  en  retourna 
prendre,  contre  la  fenêtre,  son  poste  éternel 
de  guetteur  du  ciel. 

L'atmosphère  dans  cette  masure  devenait 
irrespirable.  A  la  fin  de  la  semaine,  la  nou- 
velle arrivait  de  Nancy,  certaine  et  définitive  : 
Monseigneur  achetait  le  couvent,  et  l'un 
ajoutait  que  les  oblats  sollicitaient  d'y  établir 
des  pères  de  leur  congrégation.  Aux  yeux  de 
Quirin,  c'était  la  partie  perdue.  Il  prit  la 
déci>i(m  de  ne  pas  s'attarder  davantage.  Et 
hienlol.  ce  prêtre  paysan^  à  la  figure  jaune  et 
maigre,  avec  quehjue  chose  à  la  fois  de  cliétil 
et  d  inusable,  (juilta  Saxon  pour  se  remettre 
avec  la  sœur  Quirin  sur  la  route  de  l'aven- 
lure.  Il  était  las  d'une  religion  dont  l'autel 
ne  nourrissait  plus  ses  prêtres.  C  est  qu'il 
ne  se  faisait  pas  un  sentiment  assez  poé- 
tique de  lui-même  pour  se  consoler  de  cette 
sic  misérable,  en  songeant  (ju'il  était  un 
pontife  errant  sur  les  chemins  et  cjui  cache 
ses  pouvoirs  divins  sous  les  fatigues  d'un  voya- 
geur de  commerce.  N'accusons  pas  son 
prosaïsme.  La  vie  auprès  de  Léopold  voulait 
une  àmc  trop  tendue.  Léopold  n  était  pas  le 
prêtre  qui  lit  et  médite  les  psaumes,  mais  le 
j)rophèlc  (jui  les  ressuscite  dans  sa  propre 
destinée.  Quirin  voulait    vivre,    il    devait   s'en 

i8 


3l4  LA    COLLINE    INSPIREE 

aller.    François,   tendre  et    soumis   comme  il 
Tétait,  ne  pouvait  que  mourir. 

Toutes  les  épreuves,  qui  avaient  tanné  et 
durci  Léopold,  avaient  délabré  l'organisme, 
jadis  si  puissant,  de  François.  Maintenant  il 
se  sentait  a  la  merci  d'un  battement  de  son 
cœur  affaibli.  Il  dut  peu  k  peu  renoncer  à  ses 
tournées  de  courtier  d'assurances,  et  pour 
tuer  l'ennui,  il  recourait  aux  distractions  d'un 
vieux  paysan.  Il  allait  chercher  des  salades  de 
pissenlit  dans  les  herbes  de  la  colline,  ou  bien 
à  la  saison  cueillir  les  prunelles  sur  les  haies 
de  ^  audémont.  Le  bon  géant  avait  toujours 
été  un  peu  porté  sur  la  bouche;  il  excellait  à 
distiller  de  ces  petites  baies  une  savoureuse 
eau-de-vie,  et  volontiers  il  faisait  des  poli- 
tesses avec  son  élixir.  Assis  près  de  la  fenêtre, 
dans  les  longues  journées  où  Léopold  était 
absent,  il  cherchait  à  entrer  en  conversation 
avec  les  passants.  Ceux-ci  étaient-ils  désarmés 
par  la  transformation  qui  s'était  produite  dans 
le  pauvre  homme  à  mesure  que  l'on  s'éloi- 
gnait du  temps  où  il  était  tout  jovialité P  La 
maladie  et  la  misère  avaient-elles  purifié  à 
leurs  yeux  cette  grosse  figure,  hier  réjouie  et 
maintenant  toute  bouffie  P  II  y  en  avait  qui 
ne  faisaient  plus  difficulté  pour  entrer  dans  la 
maison    de    Marie- Aune,    et    certains   même, 


comme  Bibi,    le  sceptique  du  village,   en  re- 
cherchaient l'occasion. 

—  Bibi,  lui  dit  un  jour  François,  noire 
adhésion  à  l'œuvre  de  la  Miséricorde  est  tout 
ce  que  l'on  peut  nous  opposer.  Eh  bien!  c'est 
une  all'aire  de  conscience.  Pourquoi  ceux  qui 
ignorent  ce  que  nous  savons  voudraient-ils 
nous  condamner?  Nous  nous  chargeons  de 
notre  fardeau  et  ne  l'imposons  h  personne, 
(^est  Dieu  qui  sera  ici  le  juge  comme  il  l'est 
ailleurs. 

Puis  il  se  mit  à  lui  explifjuer  la  doctrine  de 
\'intras. 

I^ibi  avait  écouté  sans  mot  dire,  en  sirotant 
sa  liqueur,  et  quand  le  grand  François  lui  dit 
pour  finir  : 

—  Ltes-vous  persuadé,  Bibi? 
Il  répondit  : 

—  Je  suis  persuadé  que  je  n'ai  jamais  bu 
de  si  bonne  prtmelle. 

Kt  si  l'interlocuteur  ne  trouvait  pas  l'échap- 
patoire de  ce  farceur  de  Bibi,  s'il  répliquait  à 
la  Sagesse  par  quelque  argument  de  bon  sens, 
la  scène  était  encore  plus  comi(jue  :  le  grand 
i'Vançois  explicpiait  très  sérieusement  qu  il 
était  en  possession  de  quatre  cent  dix-neuf 
raisons  prouvant  la  vérité  de  sa  cause,  et  qu'il 
se  sentait  particulièrement  appuyé  par  le  pro- 


3l6  LA    COLLINE    INSPIREE 

plîète  Isaïe,  sans  parler  d'Ezéchiel  et  de  Jé- 
rémie.  Il  ne  s'arrêtait  que  vaincu  par  ses 
battements  de  cœur. 

Aucun  des  propos  du  pauvre  garçon,  nulle 
des  démarches  de  Léopold  n'échappait  à  la 
cure  de  Saxon.  Le  Père  Aubry,  sachant  avec 
quelle  force  rejettent,  sur  un  A'ieux  sol  reli- 
gieux, les  plus  profonds  instincts  que  sem- 
blaient avoir  chassés  les  prières  et  l'eau  bénite, 
aurait  voulu  vider  l'abcès,  y  mettre  le  fer  et 
le  feu.  C'était  bien  l'avis  de  l'Evêque.  Nulle 
transaction  avec  le  diable,  pas  d'armistice 
avec  l'enfer!  Mais  en  sage  prélat,  il  ajoutait  : 
((  C'est  avant  tout  sous  le  silence  que  vous 
devez  les  écraser.  »  Fidèle  à  cette  consigne. 
l'Oblat  ne  bougeait  pas,  se  bornait  a  se  tenir 
sur  le  qui-A'ive  et  à  se  procurer,  quasi  chaque 
jour,  une  sorte  de  rapport  militaire  sur  ce 
qui  se  passait  dans  la  secte. 

Un  matin,  le  facteur,  en  montant  le  cour- 
rier au  presbytère,  avertit  la  servante  que 
François  Baillard  venait  de  passer  une  nuit 
très  mauvaise  et  qu'il  était  au  plus  mal.  La 
bonne  femme  prévint  aussitôt  son  maître, 
qui,  laissant  là  son  déjeuner,  se  hâta  de  des- 
cendre chez  Marie-Anne. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  que  l'Oblat 
assistait   à  l'agonie   d'un  Enfant  du   Carmel. 


L.V    COLLIPTE    INSPIRÉE  Si'] 

Jamais  il  n'éprouvait  de  résistance  et  tout  se 
passait  comme  si  le  moribond  avait  été  un 
paroissien  ordinaire.  Mais  un  prêtre  hérétique 
et  qu'il  faut  ramener  dans  la  communion  de 
l'Eglise  !  L'Oblal  ne  méconnaît  pas  la  ditliculté  ; 
seulement  il  compte  sur  la  Providence  pour 
l'assister,  cette  fois  encore,  comme  elle  n'a 
jamais  cessé  de  le  faire  depuis  son  arrivée  sur 
la  colline.  Grâce  au  ciel,  toutes  les  positions 
des  Baillard  n'ont-elles  pas  été  successivement 
emportées?  Le  couvent  vient  de  leur  être  repris 
sans  espoir  de  retour;  ils  sont  bannis  de  leur 
forteresse  d'Etreval  ;  Quirin  a  fait  défection. 
L'extrémité  où  se  trouve  François,  c'est  une 
nouvelle  étape  dans  la  voie  que  la  Providence 
a  marquée  au  Père  Aubry,  et  qui  est  d'ins- 
taller son  ordre  dans  l'ancienne  demeure  des 
Tiercclins.  C'est  pour  la  gloire  de  Dieu  et 
pour  la  grandeur  de  l'Institut  des  Oblals  de 
Marie  (ju'il  demande  dr  surmonter  l'endur- 
cissement de  François,  il  se  rappelle,  connne 
un  heureux  présage  la  faveur  qu  il  a  roçiio  du 
ciel,  le  jour  déjà  lointain  de  son  arrivée, 
quand  il  a  recueilli  dans  ses  bras  un  mendiant 
moribond.  Il  va  assainir,  purifier  l'ûme  d'un 
mourant,  cjuoi  de  plus  simple!  C'est  jeter  du 
chlore  dans  une  maison  où  vient  de  s'achever 
une   maladie   infectieuse.     Ainsi    raisonne    le 

i8. 


3l8  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

Père  Aubry;  il  descend  la  colline  avec  une 
haute  conscience  de  son  devoir,  mais  sans 
inquiétude  sur  le  résultat  final  ;  il  se  fie  dans 
la  valeur  de  ses  arguments  et  dans  les  senti- 
ments qui  naissent  naturellement  à  l'approche 
de  la  mort. 

Marie-Anne  Sellier  lui  ouvrit. 

—  Il  va  mourir,  dit-elle.  Monsieur  le  Su- 
périeur est  absent  depuis  trois  jours  ;  nous  ne 
savons  oti  le  prévenir. 

Sœur  Euphrasie,  entendant  des  voix,  arriva 
dans  le  couloir.  Elle  pleurait  et  elle  dit  : 

—  Depuis  ce  matin  il  étouffe.  Ce  sont  toutes 
ces  histoires  avec  Monseigneur  qui  lui  ont 
brisé  le  cœur. 

Toutes  deux  menèrent  l'Oblat  dans  une  pièce 
au  premier  étage. 

Le  bon  François,  enveloppé  de  couvertures, 
gisait  dans  un  fauteuil,  la  barbe  très  longue 
et  la  face  toute  violette. 

Le  prêtre  s'approcha  et  lui  prit  la  main  : 

—  Cher  Monsieur  François ,  c'est  moi , 
votre  curé,  votre  ami. 

Puis,  voyant  que  le  temps  pressait,  il  lui 
demanda  s'il  ne  voulait  pas  recevoir  les  der- 
niers sacrements. 

François  indiqua  par  signe  qu'il  le  voulait 
bien. 


LA   cum.im:   i>si»iiu';i:  .S  i  f ) 

Alors  rOblat  lui  dit  avec  une  sorte  de  jovia- 
lité, en  désignant  au  mur  les  thépliilins  et  les 
croix  de  grâce  : 

—  Eh  bien!  Monsieur  Baillard,  nous  nous 
entendons,  n'est-ce  pas,  pour  renoncer  à  tous 
ces  prestiges  qui  vous  ont  abusé? 

François  fil  un  eflort  pour  parler  et  visi- 
blement pour  défendre  Vintras.  Mais  l'Oblat 
l'interrompit  et  lui  représenta  rjuil  n'y  avait 
que  deux  moyens  de  recevoir  une  mission 
divine:  le  premier  par  la  voie  hiérarchique, 
qui  vient  des  apôtres,  et  le  second  par  un 
appel  spécial  de  Dieu,  prouvé  par  des  mira- 
cles irrécusables,  et  il  linit  son  discours  en 
disant  : 

—  Les  prodiges  de  Tilly  avaient-ils  les 
conditions  de  véracité  divine  exigées  par  la 
théologie? 

—  Ils  en  étaient  redondants  I  s  exclama 
péniblement  le  moribond. 

L'Oblat  fut  interloqué.  En  vain  reprit-il  ses 
arguments  un  par  un  :  il  ne  trouvait  pas 
l'entrée  du  cœur  de  François,  non  plus  que 
du  cœur  des  deux  vieilles  femmes,  qui  se 
Icnaient  debout  de  chaque  côté  du  fauteuil.  Il 
sentit  (ju'il  faisait  fausse  roule,  battait  les 
buisson^.  I. lissait  s'écouler  des  minutes  irré- 
parables ;    il   s  irrita,   éleva   trop   la    voix.    Ft 


320  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

comme  Euphrasie  se  penchait,  François  lui  dit 
avec  son  dernier  sourire,  où  l'on  crut  voir  un 
indicible  mépris. 

—  C'est  Gros-Jean...  qui  veut...  en  re- 
montrer à  son  curé. 

Puis  il  entra  en  agonie. 

L'Oblat  regagna  sa  cure  plein  de  tristesse  et 
se  reprochant  d'avoir  été  le  mauvais  champion 
de  Dieu.  Par  légèreté^  par  imprudente  con- 
fiance en  soi-même,  il  avait  oublié  le  charme 
puissant  qu'il  a  plu  au  Créateur  de  laisser  à 
Satan,  et  il  n'avait  pas  su  faire  éclater  aux 
yeux  du  pauvre  abusé  la  force  de  la  vérité. 
Toute  la  nuit,  bourdonna  à  ses  oreilles  la 
plainte  de  cette  âme  qu'il  n'avait  pas  su 
atteindre,  qu'il  avait  laissée  s'enfuir,  opiniâtre 
et  non  réconciliée... 

Les  portes  de  l'église  se  fermèrent  devant 
le  cercueil  du  schismatique.  Cette  rigueur, 
conforme  au  droit  canonique,  fit  un  immense 
effet  dans  toule  la  population.  Le  jour  de 
l'enterrement,  sœur  Euphrasie,  navrée,  humi- 
liée à  la  pensée  que  l'homme  qu'elle  vénérait 
s'en  irait  au  cimetière  sans  être  accompagné 
de  personne,  alla  trouver  une  vieille  femme 
pauvre  et  lui  offrit  vingt  francs  pour  suivre  le 
convoi. 

—  Mes  fils,  ma  famille  ne  me  le  pardonne- 


LA    COLLINE     INSPIIŒE  321 

raient  pas,   répondit  celle-ci  à  la  sœur.   Gar- 
dez vos  vinort  francs. 

c 

Les  Enfants  de  l'Œuvre  se  tapirent  au  fond 
de  leurs  maisons.  Sœur  Euphrasie,  Léopold 
et  Marie-Anne  Sellier,  tous  les  trois  seuls, 
accompagnèrent  et  portèrent  le  corps  au  petit 
cimetière  de  Sion.  Le  maire,  toutefois,  mar- 
chait devant  le  cercueil.  «  Etait-il  donc  a  quel- 
que degré  son  adepte.''»  ai-je  demandé  à  l'un 
des  survivants  de  cette  lointaine  époque.  «  A 
[uoi  pensez-vous?  Non,  certes!  m'a-t-il  ré- 
pondu :  Fiiais  c'était  comme  représentant  de 
l'autorité  et  pour  qu'un  homme  baptisé,  un 
ancien  curé,  ne  fût  j)as  enterré  comme  un 
'  hien.  » 

Un  planta  une  haie  entre  la  tombe  de 
François  et  les  autres  tombes  pour  témoigner 
(jue,  même  dans  la  mort,  le  prêtre  schisma- 
lique  demeurait  séparé  des  iidèles. 


CHAPITRE  XM 


LES  SYMPHONIES  SLR  LA  PRAIRIE 


M  riïhanclon  de  Quirin,  ni  la  mort  de 
l'raiiçois  n'abatlenl  f^éopold.  Bien  au  con- 
traire. Tous  les  liens  qui  retenaient  encore 
son  imagination  semblent  brisés  :  il  se  livre  à 
son  cd'ur.  François  était  son  moyen  de  com- 
muniquer avec  les  vivants.  Il  ne  les  connaîtra 
plus.  Il  en  sera  dédommagé.  Millon  ayant 
perdu  les  yeux  voit  se  dérouler  dans  sa 
conscience  le  monde  des  formes  éternelles  ; 
Heetlioven  devenu  sourd  n'est  plus  impor- 
tuné par  le  bruit  de  la  vie,  ne  prèle  plus 
l'oreille  (ju'aux  barmonies  intérieures.  Lco- 
pold  a  toujours  voulu  créer,  éterniser  son 
âme.  Par  la  |)ierre,  d'abord  :  il  bàtiss;iil  des 
murs,  murs  ci'églises  et  de  couvents.  Le  jour 
où,    faute   d'argent,  il   dut  cesser  d'assembler 


32  4  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

des  pierres,  il  ne  renonça  pas  à  construire  :  il 
assembla  et  tailla  des  pierres  vivantes.  Et 
maintenant  que  le  cénacle  de  ses  fidèles  s'est 
délité  sous  l'action  du  temps,  de  la  misère  et 
de  la  mort,  maintenant  qu'il  est  seul,  démuni 
de  tout  et  de  tous,  il  construit  encore  :  il 
bâtit  avec  ses  rêves.  C'est  l'homme  aux 
trois  recommencements,  qui  se  parachève, 
s'éprouve,  et,  de  deux  formes  imparfaites,  se 
dégage  pour  surgir  rare  et  bizarre  et  monter 
dans  les  cieux.  Il  a  rompu  violemment  le 
câble  qui  le  rattachait  à  la  terre  ferme  ;  il  a 
levé  les  ancres  ;  il  va  à  traders  les  nues,  à  la 
merci  des  quatre  vents. 

La  nécessité  matérielle  l'oblige  à  reprendre 
la  suite  des  affaires  de  François,  pour  les  assu- 
rances, et  de  Quirin,  pour  la  maison  Galet,  vins 
et  vinaigres,  à  Dijon.  Toute  la  semaine,  il  court 
les  villages  ;  du  lundi  au  samedi  soir,  il  est 
un  commis  voyageur  qui  fait  des  assurances 
et  qui  vend  du  vin.  Ces  fastidieuses  besognes  ne 
le  dénaturent  pas.  Excédé,  abaissé,  il  se  tourne 
avec  d'autant  plus  de  force  vers  les  solitudes  du 
ciel  ;  il  y  guette  les  signes  qui  vont  annoncer  l'in- 
tervention vengeresse  de  Dieu  ;  et  la  pensée  de 
sa  colline  le  remplit,  comme  la  pensée  du  taber- 
nacle remplissait  l'âme  deDavid  au  désert.  C'est 
le  cerf  qui  soupire  après  l'eau  des  fontaines. 


LA   collim:   inspirée  32  5 

Le  dimanclie  était  le  jour  béni  où,  sur 
la  cùle  (Je  Sion,  il  recliargeait  despérancc 
son  ame.  Dans  la  plaine,  toute  la  semaine,  le 
monde  lui  a  paru  couvert  de  ténèbres,  mais 
depuis  les  hauteurs  de  Sion-Vaudémont,  le 
septième  jour,  la  vie  va  lui  apparaître  res- 
plendissante de  lumière.  Dès  la  première 
heure,  en  présence  de  Marie-Anne  Sellier,  de 
sœur  Euphrasie,  de  Madame  Mayeur  et  de 
quelques  autres,  il  célèbre  la  messe  selon 
\intras.  Il  prie  pour  ses  anciennes  paroisses, 
pour  les  religieuses  de  J^'lavigny  et  de  Mat- 
taincuurt,  pour  les  frères  et  sn*urs  de  Saxon, 
pour  tous  ceux  dont  il  a  reçu  jadis  dans  ses 
quêtes  les  offrandes.  Ces  ombres  fidèles  l'en- 
tourent,  comme  les  souvenirs  des  jours 
heureux  se  pressent  pour  le  consoler,  autour 
d'un  vieillard.  A  ces  ùmes  clientes,  il  pro- 
met la  meilleure  part  des  prospérités  qu'il 
attend,  et  sitôt  rolllce  achevé,  il  les  entraîne. 
H  s'achemine  avec  leur  troupe  iiiNisible 
vers  le  sommet  de  la  sainte  monta«:ne.  Non 
pas  vers  son  chor  couvent,  vers  son  église 
de  jadis  !  Depuis  la  reprise  des  ruines  par 
IKvêque,  la  belle  terrasse  de  Sion  ne  dit 
plus  rien  au  nvuv  de  Léopold.  Kn  toute 
saison,  par  tous  h^s  temps,  il  gravit  I  un  des 
sentiers  qui  mènent  aux    parties  les   plus  dé- 

«9 


32G  LA    COLLINE    INSPIREE 

séries  du  liaul  lieu.  Il  échappe  à  l'empire  du 
raisonnement.  Les  fêtes  sans  frein  de  Fimagi- 
nation  commencent. 

Sitôt  que  Léopold  arrive  sur  les  chaumes, 
c'est  comme  si  de  toutes  parts  se  levait  une 
assemblée  de  choristes.  Le  vent  perpétuel,  la 
plaine  immense,  les  nuages  mobiles  éveillent 
la  grande  voix  de  ses  idées  fixes.  S'il  baisse 
les  yeux,  il  déplore  son  domaine  perdu  ;  s'il 
les  lève,  il  attend  le  signe  divin.  En  sorte  que 
c'est  un  continuel  vertige,  sur  ce  double 
gouffre  de  la  terre  et  du  ciel^  de  ses  regrets 
et  de  ses  espérances.  Et  si^  par  aventure,  les 
éléments  le  laissaient  insensible  et  dans  un  état 
d'atonie,  il  avait  pour  s'émouvoir  un  moyen 
en  quelque  sorte  mécanique.  Chacune  des 
phrases  de  l'Ecriture  où  se  trouvent  les  pro- 
messes que  Jehovah  adresse  à  Sion  exerçait 
sur  lui  une  puissance  magique.  La  sonorité 
seule  de  cette  syllabe  de  Sion  suffisait  à  sou- 
lever son  âme.  Il  se  répétait  indéfiniment  la 
monotone  et  puissante  poésie  des  psaumes, 
jusqu'à  ce  qu'il  fût  parvenu  à  un  certain 
degré  de  chaleur  et  que  son  cœur  se  mît  en 
mouvement. 

Vieux  cœur  sacerdotal,  rose  de  Jéricho  ! 
Cette  musique  orientale,  en  même  temps 
qu'elle  le  ranime,  le  jette  à  la  divagation.   Il 


I.V     LOLIIM:     INSl'IKKK  ^3" 

semble  que  le  malheur  ait  été  pour  lui   celte 
coupe  magicjue  pleine  de  vertus,  de  chants  et 
de  prières,   ce  breuvage  enchanté  cjui  confère 
la   possession  des   mélodies.    Un  vieux  dessin 
représente  le  pape  saint  Grégoire  écrivant  ses 
neumes  landis  (|uo    la    colombe  du    Saint-Es- 
prit lui   inlroduit   son   bec  d;iiis  I  oreille.   Léo- 
pold    reçoit   son   inspiration    d'un    oiseau  ibu. 
J>e  paysage   tient  au  vieux  prophète  de  longs 
discours  universels.  Léopold  est  le  lieu   d'une 
multitude    de    rêveries    intenses,    de    la    plus 
haute  spiritualité,  mais  perdues,  abîmées  sous 
une  avalanche  de  <  hoses  informes,  obscures, 
enchevêtrées.   C'est    tantôt    une  poésie  égale, 
pleine  et  pressée  comme  le  débit  d'un  fleuve, 
tantôt    une    suite    d  emolées,    d  élans    triom- 
phants   au-dessus   de    la    plaine,    de    longues 
fusées  perdues.  Rien  qui  puisse  se  transmettre 
comme  une  notion  terrestre  ou  céleste,  rien  de 
concevable   et  d'intelligible,    mais    lui,    il    s'y 
relrouNC  :  il  a  ses  points  cardinaux,  les  points 
autour  desquels  indéliniment  tournoie  sa  pen- 
sée: le  repaire  des  renards    (entendez  le  cou- 
vent où  gîtent  les  oblais),  les  faux  amis  (en- 
tendez l'universel  abandon  dans  la   mauvaise 
fortune),  le  fond  de  Saxon  et  toutes  les  humi- 
liations accumulées  là  depuis  vingt  ans  ;  trois, 
quatre     idées,     louj«mrs    les     mêmes,     trois. 


328  LA    COLLINE    INSPIREE 

quatre  thèmes  qu'il  médite  et  qu'il  nourrit  des 
couleurs  du  ciel  et  de  la  plaine,  mêlées  avec 
tous  ses  chagrins. 

Ces  émotions,  ces  grandes  symphonies  d'un 
vaincu,  s'il  avait  su  les  recueillir  et  leur 
donner  l'expression  musicale  (qui,  mieux 
qu'aucune  autre,  leur  eût,  semble-t-il,  con- 
venu), le  vieillard  aurait  pu,  comme  faisait 
Beethoven  en  tête  de  ses  partitions,  men- 
tionner les  scènes  réelles  et  les  jours  de 
sa  vie  d'où  elles  étaient  sorties;  il  aurait  pu, 
comme  le  grand  Allemand  inscrivait  ce  Sou- 
venir de  la  vie  champêtre  »,  inscrire  sur  telle 
et  telle  rêverie  a  A  illage  des  ingrats  vu  par 
un  jour  de  novembre  »  ou  bien  ce  Visite  de 
l'exilé  aux  domaines  dont  il  est  dépouillé  ». 
Léopold  avait  des  dimanches  pareils  à  Thérèse, 
d'autres  pareils  à  son  frère  François,  à  Cin- 
tras, et  des  petits  jours  de  mars  qui  rappe- 
laient l'aigre  Quirin.  Les  sentiments  mysté- 
rieux qui  s'éveillaient  dans  cette  âme  extra- 
vagante s'en  allaient  se  mêler  aux  buées  de  la 
terre,  des  arbres,  des  villages  lointains,  des 
cieux  chargés  de  neige.  Oui,  l'on  imagine 
que,  d'une  telle  matière  morale  et  physique, 
Beethoven  eût  créé  des  symphonies,  Delacroix 
des  tableaux  sublimes,  et  Hugo  les  poèmes 
bruissants  de  sa  vieillesse.  Mais  il  s'agit  bien 


LA    COLLINE    INSPIR^.E  829 

de  cela  pour  Léopold  !  Il  fait  sur  son  plateau, 
le  dimanche,  une  véritable  veillée  d'armes. 
Demain  vont  éclater  les  grands  événements 
annoncés  par  Vintras;  demain,  c'est  V Année 
Noire.  Déjà  les  temps  s'assombrissent.  Des 
crevasses  s'ouvrent  dans  le  soleil.  L'Organe 
les  a  vues.  Et  dans  ses  grandes  solitudes 
dominicales,  Léopold  ne  s'égare  pas  en  libre 
poésie  :  méthodiquement  il  dénombre  dans 
les  nues  ses  légions  de  secours,  charpie  semaine 

augmentées,  qui  s'assemblent 

Au  milieu  du  plateau,  à  Torée  du  bois  de 
Plaimont,  et  non  loin  de  la  croix  érigée  par 
Marguerite  de  (ir»nzague,  on  trouve  une  lande 
où  les  bergers  disposent  sur  Therbe  rare, 
pour  leurs  jeux,  des  pierres  dont  les  amon- 
cellements rappellent  les  cromlechs  de  l^re- 
tagne.  Sur  un  boi^  de  pins  familiers  aux 
oiseaux  de  nuit,  des  pins  d'un  noir  presque 
bleu,  le  vent  gémit,  et  à  l'écart,  dans  un  iscv 
lement  qu'on  dirait  volontaire,  ufi  vieux  poi- 
rier se  dresse,  Agé  peut-être  de  trois  cents 
ans,  et  rpie  j'ai  lieu  de  prendre  pour  un 
<(  arbre  penderet  ».  ils  commencent  k  se  faire 
très  rares,  ces  arbres,  choisis  pour  servir  de 
gibet  |)arnn  les  poiriers  sauvages  los  plus 
robustes  et  les  plus  hauts  placés  de  la  sei- 
gneurie,   et   cpji    formaient    autrefois    un   des 


33o  LA     COLTINE    INSPIREE 

éléments  officiels  du  paysage  lorrain.  ^Callot 
les  a  souvent  représentés  avec  leurs  fruits.) 
Les  services  du  vieux  poirier  de  la  colline 
sont  oubliés  des  nouvelles  générations,  mais 
des  corbeaux,  non.  Ils  viennent  toujours  en 
grand  nombre  se  poser  et  croasser  sur  ses 
branches.  Par  un  temps  bas,  sur  cette  lande, 
il  y  a  du  mystère.  Léopold  s'y  complaisait;  il 
y  retrouvait  ces  grands  pressentiments  d'un 
nouvel  ordre  du  monde  qu'il  avait  eus  à 
Tilly,  quand  il  parcourait  avec  son  maître 
Vintras  le  plateau  qui  domine  la  riante  vallée 
de  la  SeuUes,  un  plateau  oi^i  des  petits  bois 
encadrent  des  labours,  un  lieu  agréable  et 
bucolique  et,  bien  que  peu  éloigné  du  village, 
d'une  solitude  intense.  Impossible  de  rêver 
un  endroit  plus  éloigné  du  grand  aspect 
austère  de  Sion,  et  pourtant  les  deux  paysa- 
ges adressaient  Jes  mêmes  discours  au  sombre 
promeneur.  Là-bas  et  ici,  le  Dieu  de  miséri- 
corde et  de  vengeance  était  de  la  même  façon 
sensible  a  son  cœur. 

C'est  auprès  du  vieux  poirier  penderet  et 
de  la  sombre  pinède  que  Léopold,  dans  ses 
magnifiques  concerts  du  dimanche  sur  la 
montagne,  trouve  le  chant  liquide,  la  canti- 
lène  la  plus  suave  et  la  plus  immatérielle. 
C'est  ici  qu'une  mélodie  s'élève  de  la  masse 


LA    COLLINE    INSPIREE  33 1 

symphoniquo.  Le  pontife  franchit  les  deirrés 
sur  l'échelle  invisible,  et  de  motif  en  motif 
s'élève  au  monde  des  esprits.  Nous  ne  ren- 
controns plus  de  fées  au  h(»id  des  fontaines, 
ni  de  fantômes  sur  les  cimetières  :  pourtant 
ces  esprits  flottent  toujours  sur  leurs  domaines, 
et  nous  les  verrions  encore  si  notre  Ame  avait 
reçu  l'éducation  appropriée.  Pour  Léopold 
Baillard,  au  centre  du  mystérieux  univers,  la 
colline  est  peuplée  d'êtres  surnaturels.  Il  les 
appelle  les  an^es.  Il  perçoit  leurs  présences 
invisibles  ;i  la  traversée  du  bois  de  Plaimont, 
ou  s  il  respire  la  fraîcheur  des  trois  sources. 
Et  (juand  du  fond  de  son  Ame  s'élèvent  des 
rêveries  non  influencées  par  sa  raison,  il  ne 
doute  pas  que  ce  ne  soient  les  voix  des  mes- 
sagers aériens,  avant-courciirs  (]o  l'armée 
réunie  pour  la  délivrance  prochaine.  Voilà 
ses  vengeurs  (jui  s'assemblent.  Le  visionnaire 
assiste  à  la  mobilisalirm  de  ses  alliés  célestes. 
II  contemple  les  phalanges  divines,  il  assiste 
an  conseil  des  chf^f^,  il  glorifie  les  ordres  de 
Dieu. 

Kl  \o  Soir,  .iprès  ces  grandes  randonnées, 
L<'<»|)n|(l.  do  retour  chez  lui  et  attablé  devant 
une  table  pauvrement  servie,  raconte  son  après- 
nndi.  passée  au  ruilioii  des  cohortes  angéli(jues, 
avec  des  détails  tout  plats  et  un  accent  patois, 


332  LA    COLLINE    INSPIREE 

comme  il  ferait  le  récit  d'une  revue  sur  le 
plateau  de  Malzéville.  Quel  étrange,  quel 
déconcertant  spectacle,  ce  prophète  qui  mange 
une  soupe  et  une  salade,  en  racontant  tout  à 
son  aise  à  deux  vieilles  femmes  de  campagne 
les  extrêmes  folies  de  l'imagination  humaine! 

Léopold  a  trouvé  le  honheur,  son  bonheur. 
Ce  n'est  plus  de  construire  des  châteaux,  c'est 
de  délivrer  le  chant  qui  sommeille  dans  son 
cœur.  Jadis,  il  voulait  l'exprimer,  cette 
musique  profonde,  en  bâtiments,  en  cérémo- 
nies, en  fondations,  et  maintenant  il  en  jouit 
mieux  que  s'il  l'eût  réaUsée  dans  une  forme 
sensible.  A  celte  heure,  il  s'enivre  de  ce  qui 
faisait  dans  son  âme  le  support  mystérieux  et 
puissant  des  œuvres  qu'il  rêvait  de  créer. 
Marie-Anne  dessert  la  table,  lave  la  pauvre 
vaisselle,  mais  ne  cesse  pas  un  moment  de 
prêter  l'oreille  aux  propos  de  son  maître,  et 
entre  ces  deux  êtres,  des  intuitions  et  des 
visions  d'un  caractère  si  tendu  et  si  solennel 
deviennent  un  paisible  bavardage,  un  peu 
commun,  qui  dure  jusqu'à  ce  que  la  vieille 
femme  se  couche. 

Alors  le  pontife  prend  le  recueil  des  lettres 
qu'il  amasse  précieusement  de  Yintras,  et 
fort  tard  dans  la  nuit,  sous  la  lumière  d'une 
pauvre  lampe,  la  seule  allumée  à  cette  heure 


LA    COLLINE    rNSPIRÉE  333 

dans  Saxon,  il  médite  leur  sens  caché  el 
suppute  le  moment  où  tous  les  corps  de 
l'armée  céleste  entreront  en  campagne. 

Le  lendemain,  le  cycle  de  la  vie  terre  à 
terre  recommençait.  Léopold  retournait  se 
charger  de  désirs  mystiques  dans  la  médio- 
crité de  ses  occupations  professionnelles.  Il 
reprenait  ses  courses  pour  le  vin  de  Narhonne 
et  pour  les  assurances.  En  sorte  qu'il  en  était 
de  celte  vie.  où  les  dimanches  étaient  ainsi 
espacés  au  milieu  des  soins  les  plus  pro- 
saïques, comme  de  ces  vieilles  épopées  où, 
dans  IVntre-djMix  des  hcautés,  le  poète 
s'endort. 

Quand  ils  faisaient  leurs  quêtes  à  travers 
i  Europe,  les  frères  Baillard  aimaient  visiter 
les  champs  de  batailles  napoléoniens.  Aujour- 
(l'Imi  Léopold,  en  vendant  du  vin,  en  plaçant 
dos  assurances,  éprouve  toujours  le  ménie 
hosoin  de  s'émouvoir,  mais  plus  spiritiialisé  ; 
il  aime  visiter  les  églises,  les  vieilles  forêts, 
les  vallées  solitaires,  les  sources...  Il  allait  à 
j)ied  le  plus  souvent.  l\)iir  se  reposer,  il  n'en- 
trait guère  à  l'auberge.  Certes,  il  aurait  donné 
du  sérieux,  voire  quelque  noblesse  à  la  table 
(hi  cabaret  par  ses  grands  hencdicilr,  et  les 
pavsans  si  graves,  si  polis,  ne  l'auraient  pas 
distrait,  mais  il  préférait  s'asseoir  sur  les  bancs 

»9- 


334  LA.    COLLINE    INSPIRÉE 

de  l'église  ou,  mieux  encore,  dans  la  belle 
saison,  sous  les  vieux  arbres  qui  poussent  près 
des  tombes.  Il  s'accordait  tout  naturellement 
avec  les  morts,  puisque  comme  eux  il  se  trou- 
vait m  is  hors  de  la  vie.  Il  partageait  leurs  grandes 
espérances  et  répétait  avec  les  inscriptions 
funéraires  :  a  Mon  corps  repose  en  attendant 
la  Résurrection.  » 

Etranger  aux  soucis  et  aux  joies  de  la  fa- 
mille, exclu  des  soins  de  la  vie  publique, 
privé  d'amitié  particulière,  dédaigneux  d'au- 
cune distraction  vulgaire,  il  ne  voyait  et 
n'entendait,  au  cours  de  ses  monotones  tour- 
nées, que  ce  qu'il  y  a  d'éternel  et  quasi  d'essen- 
tiel en  Lorraine.  11  s'accordait  avec  tout  ce 
qui  est  silence  et  solitude  ;  il  ramassait  et  ra- 
nimait tout  ce  qui  lui  faisait  sentir  le  mystère 
et  la  divinité.  Léopold  vivait  comme  un  moine  : 
Saxon  était  sa  cellule,  toute  la  Lorraine  son 
promenoir. 

Chaque  jour,  la  cloison  qui  séparait  ses 
dimanches  et  ses  jours  de  travail  cédait  sous 
la  poussée  de  ses  forces  intérieures  ;  il  réali- 
sait l'unité  de  sa  vie,  il  pénétrait  tout  de 
religion.  Rejeté  par  les  prêtres,  il  prenait  pour 
sa  part  ce  qu'ils  laissent,  tout  ce  qui  flotte  de 
vie  religieuse  et  sur  quoi  l'Eglise  n'a  pas  mis 
la  main.  Avec  un  amour  désespéré,  ce  mau- 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  335 

dit,    toujours   marqué   pour   le   service  divin, 
ramassait  les  épis  dédaignés. 

Léopold  aimait  prier  auprès  des  sources. 
Ces  eaux  rapides,  confiantes,  indilTérentes  à 
leur  souillure  prochaine,  cette  vie  de  l'eau 
dans  la  plus  complète  liberté  le  justifiait  de 
s'être  libéré  de  tout  bien  dogmatique.  C'est 
un  miroir  des  cieux.  Qu'en  va-t-il  devenir? 
Klles  jaillissent  et  d'un  bond  réalisent  toute 
leur  perfection.  A  deux  pas,  elles  se  perdent. 
Il  sonireait  l\  Thérèse,  il  songeait  à  ces  vies 
trop  parfaites  qui  se  corrompent  sitôt  qu'elles 
sont  sorties  de  l'ombre.  De  ces  eaux  courantes 
m(*lées  à  ses  pensées  hérésiarques  et  à  ses 
souvenirs,  Léopold  faisait  spontanément  des 
prières.  Peu  à  peu,  il  se  donna  mission  de 
bénir  et  d  absoudre  les  réprouvés  qui  repo- 
saient dans  les  champs  mortuaires  des  lieux 
sur  son  passage.  Il  rejoignit  au  fond  des 
ténèbres  les  ombres  de  ceux  qui  naquirent 
trop  t('»l  pour  connaître  \  intras  et  recevoir  sa 
onsolation.  Souvent,  il  lui  arrivait  de  cher- 
cher les  vestiges  des  maladreries  et  do  rêver 
indé'lininient  sur  les  villages  oii  furent  allu- 
rués  le  j)lus  de  bûchers.  Son  cœur  s'épa- 
nouissait dans  cette  compagnie  imaginaire  des 
It'proiix  ol  des  sorricrs.  C'était  une  armée 
iiiNi^iblp  f|n  il  levait.   Il  recrutait  ii   travers  h's 


336 


LA    COLLINE    INSPIREE 


siècles  la  troupe  immense  de  ceux  qui  veulent 
être  vengés. 

Parfois,  au  soir  de  ses  longues  journées 
exaltées,  ] 'étrange  commis  voyageur  de  la 
maison  Galet  k  Dijon  voyait  les  tertres  funé- 
raires les  plus  abandonnés,  ceux  que  ne  dé- 
core aucun  marbre,  mais  seulement  un  gazon 
inculte,  voler  en  poussière,  et  ce  nuage  em- 
porté par  la  tempête  découA^ait  à  Tinfini  une 
plaine  de  fontaines  jaillissantes,  sorte  de  ré- 
ponse à  son  ardente  nostalgie  et  de  promesse 
solennelle  d'un  prochain  apaisement. 

Qu'importe  à  Léopold  qu'à  cette  date  les 
Oblats  se  multiplient  sur  la  montagne  et  qu'ils 
entreprennent  d'y  rebâtir  le  couvent  !  Ils 
n'occupent  de  cette  terre  religieuse  que  la 
largeur  de  leurs  semelles,  et  sous  leurs  pieds 
comme  sur  leurs  têtes,  c'est  une  immense 
protestation.  Les  imprudents  étrangers  !  ils 
viennent  ofTenser  le  fils  de  la  colline,  qu'en- 
tourent les  plus  puissantes  amitiés  souterraines 
et  célestes  I  Le  vieillard,  au  cœur  de  qui  se 
multiplient  les  gages  de  victoire,  ne  tourne 
même  pas  vers  eux  son  regard.  Que  leurs 
architectes  et  leurs  maçons  s'empressent  à 
profaner  les  murs  des  Enfants  du  Carmel, 
l'injustice  ne  prévaudra  pas.  Les  murs  et  le 
sol  même  le  clament  ;   la  montagne  de  Sion 


LA    COLLINE    INSPIREE  337 

s'entr'ouvre  et  délègue  un  mystérieux  messa- 
ger. 

Des  ouvriers,  qui  tiraient  de  la  pierre  pour 
les  constructions  des  Oblats,  découvrirent 
dans  un  champ  du  plateau,  à  quelques  pas  du 
chemin  que  les  processions  et  les  théories  ont 
suivi  de  toute  éternité,  des  monnaies,  des 
plats  en  bronze,  des  fibules,  des  agrafes,  des 
épingles  d'os  et  d'ivoire  et  puis  une  petite 
statuette  de  bronze  qui  souleva  dans  tout  le 
pays  une  grande  curiosité  cl  un  peu  de  scan- 
dale. C  était  un  hermaphrodite.  On  monta 
des  villages  pour  le  voir.  Léopold  y  vint 
comme  les  autres.  Marie-Anne  SeUier  et  sœur 
Euphrnsie  raccompagnaient.  Les  ouvriers 
avaient  installe  l'idole  sous  l'abri  où  ils  met- 
taient leurs  outils.  Elle  se  tenait  debout  ;  sa 
tête  était  d  une  iVnime,  nu  profil  charmant, 
avec  de  longs  cheveux  retenus  en  chignon  par 
une  bandelette  ;  sa  poitrine  d'un  jeune  honmie  : 
elle  cambrait  son  petit  corps  et  tendait  les 
bras  avec  langueur. 

Léopold  n'était  pas  archéologue;  il  restait 
devant  le  petit  Dieu  sans  pensées  claires, 
mais  il  le  respectait.  Il  voyait  Va  un  puissant 
repos  exprimé  d'une  manière  (jui.  pour  ce 
vieillard  grave,  gardait  un  caractère  sacré.  Il 
regardait   sans   songer  ù   s'étonner  et  encore 


338  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

bien  moins  à  railler,  en  homme  du  sanctuaire 
et  en  paysan,  pour  qui  tout  ce  qui  sort  de  sa 
terre  devient  un  trésor.  Autour  de  lui,  on 
faisait  des  plaisanteries  grossières.  Voilà  leur 
ancien  dieu,  et  nul  d'eux  ne  lui  fait  accueil. 
En  reparaissant  à  la  lumière,  le  dieu,  qu'un 
fidèle  jadis  enterra,  ne  rencontre  de  sympa- 
thie que  dans  le  cœur  de  Léopold.  C'est  qu'il 
retrouve  dans  ce  grand  vieillard  quelqu'un  de 
sa  race.  Ce  dieu  immobile,  chez  qui  les  deux 
types  de  l'humanité  sont  réunis,  qui  som- 
meille dans  sa  perfection,  ne  convient-il  pas 
à  celui  qui  a  toujours  vécu  de  sa  propre 
substance,  qui  maintenant  vieillit  dans  deux 
ou  trois  cavernes,  je  veux  dire  deux  ou  trois 
pensées  immémoriales,  et  chez  qui  rien  du 
dehors  ne  vient  plus  éveiller  le  désir? 

Léopold  prit  entre  ses  mains  le  petit  corps 
de  bronze,  et  il  en  éprouvait  une  chaleur  se- 
crète, une  sorte  d'enthousiasme.  Il  le  tenait 
avec  gravité  et  le  faisait  voir  aux  deux  vieilles 
femmes . 

A  cette  minute  arrivèrent  les  Oblats.  Les 
deux  clergés  ne  se  saluèrent  pas.  Après 
un  rapide  coup  d'reil,  le  Père  Supérieur, 
d'un  ton  qui  n'admettait  pas  de  réplique, 
ordonna  de  transporter  a  cette  obscénité  »  au 
couvent. 


I 


LA    COLLINE     INSPIREE  SSq 

Personne  ne  fit  opposition.  Seule,  une  pen- 
sée inexprimable,  où  se  mêlaient  la  vénéra- 
tion et  la  nostalgie  et  puis  la  haine  contre 
l'étranger,  se  formait,  sorte  de  romance  sans 
paroles,  du  ton  le  plus  grave,  au  fond  de  la 
conscience  sacerdotale  du  vieil  amant  de  la 
colline.  Ils  ne  reviendront  jamais,  les  siècles 
de  jadis,  mais  ils  sont  Mottis,  tout  fatigués  et 
dénaturés  contre  nos  âmes,  et  que  dans  un 
cri,  dans  un  mot,  dans  un  chant  sacré,  ils  se 
lèvent  d'un  cœur  sonore,  tous  les  cœurs  en 
seraient  bouleversés. 

Ce  même  jour,  après  le  souper,  les  Oblats 
se  promenant  sur  la  terrasse,  par  cette  belle 
soirée  d'été,  aperçurent  une  forme  (|ui  lon- 
guement errait  autour  de  la  cachette  violée. 
Ils  se  penchèrent  et  reconnurent  Léopold  ;  il 
était  là,  seul  avec  l'esprit  de  la  solitude,  et  ils 
cherchèrent  h  deviner  la  nature  de  l'attrait  et 
du  sortilège  qui  retenait  le  réprouvé  auprès 
de  cette  fosse. 

liéopold  songeait  àlensevelisscur  de  l'idole. 
Quel  était-il,  le  fidèle  qui,  jadis,  à  l'heure  où 
la  foi  nouvelle,  avec  des  cris  menaçants,  esca- 
liidîiil  la  colline,  saisit  cl  coucha  son  Dieu 
dans  ce  trou.'  Avec  l'image  divine,  ce  pieux 
serviteur  enterrait  des  pensées,  des  sentiments, 
toute    une    hum.irn'l/'.     I.n    nuit    enveloppe    ce 


34o  LA    COLLINE    INSPIREE 

suprême  disciple  qui,  le  dernier,  posséda  le 
dépôt  d'une  science  divine.  Quand  il  mourut, 
ce  fut  une  lumière  sacrée  qui  s'éteignit. 

La  pensée  de  Léopold,  du  vieux  prêtre 
excommunié,  bondit  dans  les  vastes  espaces. 
Jadis  il  eût  voulu  des  cérémonies  et  des  for- 
mules de  liturgie  qui  fussent  propres  au  pèle- 
rinage, qui  vinssent  réveiller  dans  le  cœur 
lorrain  la  tradition  des  grands  jours  histori- 
ques de  Sion.  Maintenant  il  remonte  jusqu'au 
bout  la  perspective  ouverte  sur  le  passé  :  il 
désire  de  recueillir  les  pépites  d'or  que  roulent 
mystérieusement  les  ruisseaux  de  la  colline  ; 
il  s'échappe  d'un  vol  incertain,  mal  guidé,  à 
travers  les  siècles  ;  il  remonte  vers  les  autels 
indigètes,  vers  un  monde  inconnu  qu'il  ne 
sait  pas  nommer,  mais  qu'il  aspire  à  pleine  âme. 

Les  malheurs  et  les  passions,  ces  fleuves 
de  Babylone,  comme  les  appelle  l'Ecriture, 
ont  entraîné  les  végétations  et  les  terres  fria- 
bles, tout  le  dessus  de  Léopold  :  rien  ne  reste 
chez  ce  vieil  homme  que  le  granit,  les  forma- 
tions éternelles,  les  pensées  essentielles  d'un 
paysan  et  d'un  prêtre,  les  souvenirs  de  la 
vieille  patrie  et  les  aspirations  vers  la  patrie 
éternelle.  Depuis  trente  ans  que  son  christia- 
nisme est  en  dissolution,  du  fond  de  son  être 
montent   de  vagues   formes,    tous  les  débris 


LA    COLLINE    INSPIREE  34 1 

d'un  monde.  Conçoit-il  que  son  âme  a  été 
formée,  il  y  a  des  siècles,  et  qu'elle  baigne 
dans  un  mystique  passé,  qu'elle  lleurit  à  la 
surface  du  vieux  marais  gaulois  à  demi  des- 
séché? Qu'il  le  sache  ou  qu'il  l'ignore,  c'est 
un  fait  qui  le  commande.  Son  orgueil  n'est 
si  solide,  son  être  ne  se  durcit  au  passage  des 
Oblats,  il  ne  les  sent  comme  des  étrangers 
sur  la  colline  qno  parce  qu'il  les  lient  pour 
des  Romains  et  que,  lui.  il  y  a  des  années, 
avant  que  saint  (îorard  y  installAl  la  ^  ierge, 
il  était  déjà  là-haut  avec  Hosmcrlha. 

De  là-haut,  les  Ohlats  le  regardent  toujours. 
Ils  ne  peuvent  pas  deviner  ses  pensées  et  ils 
ne  peuvent  pas  davantage  détacher  de  lui 
leur  regard,  (l'est,  dans  cette  nuit  de  la  mon- 
tagne, le  ver  luisanl  qui  brille  sans  laisser 
voir  sa  forme.  Mais  le  prrc  \iihry  rompl  le 
silence  : 

—  Tant  (ju  il  fait  j<^>nr,  la  lerre  est  aux 
vivants;  le  soir  venu,  elle  appartient  aux 
Ames  défuntes.  Léopold  Hailhnd  se  promène 
la  nuit,  parce  cju'il  c^t  un  mort. 

—  (l'est  surtout  un  vieux  fou,  ce  me  sem- 
ble, dit  un  des  pères  nouvellement  installés. 
Vous  l'avez  fait  mettre  en  prison,  jadis.  Entre 
nous,  un  asil«*  d  alii'n/'^  lui  aniait  mieux  con- 
venu. 


343  LA    COLLINE    INSPIREE 

Et  le  plus  jeune  des  religieux  intervenant 
à  son  tour  : 

—  Regardez  donc,  regardez  donc  !  Ma 
parole,  le  bonhomme  fait  des  révérences  à  la 
lune. 

Et  tous  de  rire,  sauf  le  père  Aubry.  Offensé 
par  la  vulgarité  du  ton  et  par  des  railleries 
qui  risquaient  d'atteindre,  par  delà  Léopold, 
la  conception  même  du  surnaturel,  il  repartit 
vivement  : 

—  Ne  parlez  pas  ainsi  !  Ce  n'est  pas  nous 
qui  pouvons  ignorer  à  quoi  s'occupe  Léopold 
Baillard.  Le  malheureux  s'occupe  des  choses 
dont  le  Bon  Dieu  s'est  réservé  le  secret. 

Dans  cette  nuit  si  calme,  comme  un  son 
léger  glisse  à  l'inlini  sur  une  eau  sonore,  ou 
plutôt  comme  une  onde  électrique  s'en  va 
émouvoir  à  travers  l'espace  un  enregistreur, 
la  pensée  de  Léopold  était-elle  donc  allée 
mystérieusement  frapper  l'âme  du  père  Au- 
bry? Ce  religieux  était-il  de  ces  organisations 
exceptionnelles  qui  possèdent  des  facultés 
divinatoires  et  qui  peuvent  vibrer  de  ce  qui 
échappe  aux  sens  grossiers  des  autres  hom- 
mes ?  Non,  c'était  une  nature  de  paysan, 
d'écorce  assez  rude,  mais  il  avait  une  cons- 
cience de  prêtre,  et,  à  l'égard  de  Léopold, 
depuis  des  années,  un  remords  affinait,  aigui- 


L\     COLLINK     INSPIHKE  3 '|  3 

sait  son  sentiment.  Il  se  reprochait  d'avoir 
interprété  d'une  manière  trop  basse  la  faute 
des  Baillard.  de  n'y  avoir  pas  vu  le  péché 
contre  l'Esprit-Saint.  Il  se  demandait  si  h  son 
arrivée  sur  la  colline,  tout  jeune  prêtre  inexpé- 
rimenté, il  s'était  bien  rendu  compte  de  la 
qualité  spirituelle  des  soucis  qui  tourmentaient 
les  trois  frères.  Depuis  son  échec  au  lit  de 
mort  de  François,  des  scrupules,  des  remords 
le  rongeaient.  Et  d'un  ton  ferme,  il  coupa 
court  à  l'entretien  on  dé<"lnrant  : 

—  \  oilà  vingt  ans  fjue  j  ai  vu  Dieu  aban- 
donner Léopold  Baillard  à  Satan,  pour  des 
causes  qui  nous  sont  inconnues,  vingt  ans 
que  le  malheureux  va  recueillant  et  ravivant 
sur  cette  colline  ce  (|ui  subsiste  des  idoles  et 
qui  11  a  pas  été  purifié  par  les  prêtres  du  Christ. 
A  cette  rninulo.  il  tourne  dans  le  cercle  maudit  : 
prions  pour  lui,  prions  Notre-Dame  de  Sion 
qu'Elle  assure  à  son  ame  le  secours  surna- 
turel dont  il  a  besoiri. 

Les  trrus  prêtres  se  mirent  en  j^rière  et 
firent  une  longue  méditation  devant  ce  pav- 
sage  nr»cturne,  dont  la  b(Muté  ('tait  si  grande 
qu  ils  le  regardèrent  l»ienl(*)l  comme  ils  eussent 
écoulé  de  la  musi(|ue  d'égli^ic. 

détail  une  nuit  d'été  calme  et  prntnnd(\ 
une    de    ces    nuits    où    nos    rêves    s'enfoncent 


344  LA    COLLINE    INSPIREE 

pour  nous  revenir  plus  chargés  de  mystère. 
Les  rumeurs  de  la  plaine  et  les  couleurs  du 
ciel  entraient  dans  les  âmes.  Toutes  les  inspi- 
rations des  cultes  dont  la  colline  avait  été 
l'autel  s'exprimaient  en  quelque  sorte  d'une 
manière  visible,  l'enveloppaient  d'une  atmo- 
sphère magique,  encore  accrue  par  le  thème 
énigmatique  exhalé  de  la  fosse  d'oii  venait  de 
surgir  le  petit  dieu  inconnu.  Cette  nuit  de 
Sion  formait  un  vaste  drame  musical  où,  sur 
le  fond  d'un  large  motif  de  religion  éternelle, 
se  détachaient  le  chant  catholique  des  Oblats 
et  le  thème  en  révolte  de  Léopold.  Eux  et  lui 
étaient  a  coup  sûr  insulTisants  pour  recueillir 
tout  ce  qui  s'exhalait  de  cette  terre  mystique, 
mais  ils  l'aspiraient,  l'agitaient,  y  produi- 
saient d'admirables  ondulations  de  rêveries. 
Et  dans  les  hauteurs  de  cette  nuit,  les  anges 
qui  planaient  pouvaient  entendre,  mêlant  les 
couleurs  d'une  ferveur  divine  à  celles  d'une 
véhémence  diabolique,  les  prières  des  Oblats 
et  de  Léopold  jaillir  de  cette  vieille  terre 
religieuse  et  y  retomber  en  tristesses  et  en 
secours. 

—  Arche  sainte.  Porte  du  ciel,  murmu- 
raient les  Oblats,  ^  ierge  dont  le  pied  écrase 
l'antique  Serpent,  vous  nous  avez  donné  pour 
mission   de  servir  votre  gloire  sur  votre  col- 


LA     COLLINE     INSPIREE  345 

line,  prêtez-nous  la  fuice  et  les  moyens  de 
relever  les  pieux  batinienls  écroulés  ;  recevez-y 
nos  frères  en  grand  nombre,  afin  d'écraser 
sous  leur  masse   la  télé   de  l'éternel  Ennemi. 

Et  Léopold,  assis  auprès  de  la  fosse  vide, 
sur  l'amas  de  pierres  et  de  sable  que  les 
ouvriers  en  avaient  retiré,  regardait  les  étoiles. 
11  portait  sous  sa  poitrine  une  pensée  aussi 
dure,  aussi  élincelanle  (ju  aucune  d'elles  : 
l'espoir  de  la  résurrection,  l'attente  du  jour 
divin  des  réparations,  le  désir  d'une  large 
communion  où  seraient  appelés  toutes  les 
forces  indigènes,  tous  les  souilles  de  la 
colline  : 

—  Esprit-Saint,  Paraclet,  qu'allendez-vous 
de  pis  pour  agir  ?  Comment  pouvez-vous 
supporter  que  des  étrangers  fassent  la  loi  sur 
votre  haut  domaine,  qu'ils  osent  excommunier 
une  pensée  de  nos  pères  et  confis(jucr  le  fruit 
de  la  colline  ? 

Ainsi  les  deux  prêtres  priaient  et  s'absor- 
baient dans  un  njagnifnjuc  duel  religieux, 
comme  si  les  vanités  du  siècle  se  fussent  éva- 
nouies dans  cette  nuit.  Léopold  l^aillard  ne 
voyait  dans  toute  la  montagne  que  le  père 
Aubry,  pareil  a  un  soldat  en  faction  et  qui  se 
dessinait,  au  clair  de  lune,  là-haut,  sur  la 
terrasse.    Et  l'Oblat,  de  son  coté,  ne  regardait 


346  LA    COLLINE    INSPIREE 

que  le  schisiiiatique.  Toutes  les  maisons 
étaient  closes  dans  Saxon  et  dans  Sion  ;  pas 
une  lumière  a  l'horizon,  pas  un  passant  sur 
les  routes.  Les  deux  serviteurs  de  la  divinité 
étaient  seuls,  l'un  devant  l'autre,  dans  cette 
vaste  solitude,  et  soutenus,  remplis  par  un 
prodigieux  sentiment  tragique.  L'Oblat  sentait 
derrière  lui  toutes  les  forces  de  la  hiérarchie 
échelonnées  jusqu'à  Rome,  et  Léopold  se 
savait  assisté  par  une  immense  armée  des 
morts  et  par  les  cohortes  célestes.  Autour 
d'eux,  les  villages  dormaient.  Ils  dormaient 
comme  les  moissonneurs  autour  de  Booz  qui 
songe,  comme  les  compagnons  de  Jacob 
quand  celui-ci  lutte  avec  l'Ange.  A  tous  ins- 
tants, des  éclairs,  pareils  aux  signaux  d'un 
grand  phare  invisible,  parcouraient  cette  nuit 
brûlante,  et  chacun  des  deux  prêtres,  en  se 
signant,  appelait,  attendait  contre  l'autre  une 
intervention  surnaturelle. 

C'était    aux   premiers    jours    du    mois    de 
juillet  1870. 


CHAPITRE  XVIÏ 


L'ANNÉK  NOIKE 


Juillet  1870!  Les  derniers  jours  du  mois 
de  juillet,  les  petites  villes  de  Lorraine  les 
pa:;sèrent  toutes  tendues  vers  la  voie  du 
chemin  de  fer  à  regarder  courir  les  trains  qui, 
sans  interruption,  emportaient  nos  troupes  à 
la  frontière.  Des  zouaves,  des  soldats  de  toutes 
armes,  des  chevaux  dont  on  voyait  les  tètes 
haletantes  en  haut  des  claires-voies  des  wa- 
gons. Quelle  chaleur  d'orage  et  quel  enthou- 
siasme !  Les  populations  se  pressaient  dans  les 
gares  pour  oIVrir  à  ces  hraves  enfants  du  vin, 
de  la  hière,  du  café,  du  tabac.  Frop  de  vin, 
trop  de  bière!  Lt  lOn  criait  :  «  A  Berlin  !  w 
Sébastopol,  Solféiino.  Puébla  sonnaient  dans 
les  mrninires.  Il  n'v  avait  fju  à  faire  donner 
nod    mitrailleuses,   et    puis     à     pousser    droit 


348  LA    COLLINE    INSPIREE 

devant  soi,  la  baïonnette  en  avant.  La  gloire 
de  la  France  et  l'épopée  impériale  déjà 
resplendissaient  d'un  éclat  nouveau.  Les 
images  d'Epinal  répandaient,  célébraient  la 
fureur  à  l'emporte-tout  de  nos  turcos,  ces 
moricauds  héroïques..,  Soudain,  on  apprend 
Forbach,  Wissembourg,  Reischoffen.  Et  voici 
qu'une  fois  de  plus,  l'immense  flot  germain 
se  soulève,  accourt  sur  la  Gaule,  frémissant 
d'une  joie  dévastatrice.  Aux  champs  de 
bataille  éternels  de  l'Alsace,  le  barrage  gallo- 
romain  vient  de  céder.  «  Sauve  qui  peut  I 
Les  Prussiens  !  les  Prussiens  !  » 

Sous  une  pluie  diluvienne,  c'est  l'effroyable 
défilé  de  la  retraite  française.  Nos  malheureux 
soldats  I  Après  quelques  heures,  ils  se  lèvent 
des  prairies  souillées  où  ils  se  sont  laissés 
tomber  pour  la  nuit,  et  quand  on  a  vu  leurs 
derniers  fourgons  disparaître  au  tournant  du 
chemin,  chacun  n'a  plus  que  le  temps  d'enfouir 
au  jardin  ou  bien  de  descendre  au  fond  du 
puits  ses  couverts  d'argent,  quelques  napo- 
léons, de  vieilles  armes  de  famille.  Maintenant 
la  petite  ville  impuissante  attend  les  Prussiens. 

Il  n'a  guère  varié,  le  cérémonial  de  leur 
entrée  dans  nos  petites  villes  lorraines  en  1870. 
Le  plus  souvent,  quatre  uhlans  précèdent  la 
colonne  ;   ils  arrivent  seuls  k   la  hauteur  des 


LA    COLLINE    INSPIREE  3^9 

premières  maisons.  Aulour  d'eux,  la  foule 
accourt  et  s  amasse,  d'autant  plus  nombreuse 
qu'ils  ne  sont  que  quatre.  Brusquement  ils 
choisissent  un  individu,  qu'ils  jugent  sur  sa 
mise  un  notable,  et  lui  commandent  de  les 
conduire  à  la  mairie.  Ils  l'encadrent,  et 
s'avancent,  la  carabine  sur  la  cuisse,  en 
mesurant  d'un  dur  regard  que  rien  ne 
détourne  la  file  des  fenêtres.  Ce  coup  de  feu 
tout  prêt  calme  déjà  bien  des  curiosités.  Les 
voici  a  la  mairie  :  a  Monsieur  le  Maire,  il 
nous  faut  tant  de  piiin,  tant  de  viande,  lant 
de  voitures.  »  El,  Monsieur  le  Maire,  il  faut 
comprendre  l'allemand. 

Quelques  heures  après,  c'est  la  ruée  torren- 
tielle. Du  matin  jusqu  à  la  nuit,  le  lleuve 
s'écoule,  un  défdé  ininterrompu  de  Bavarois, 
Prussiens,  \Vurtendjourgeois,  hussards  de  la 
mort,  hussards  de  Bliicher,  uhlans,  cuirassiers, 
fantassins,  cavaliers,  canons,  d'oi'i  se  détachent 
soudain  des  patrouilles  vers  le  boulanger,  vers 
le  boucher,  vers  la  poste,  vers  le  percepteur, 
vers  la  recette  municipale.  Ils  saisissent  l'argent 
des  caisses  publi(jues  ;  ils  font  charger  toute 
la  viande,  tout  le  pain,  tous  les  légumes  sur 
des  voilures  qu'ils  réquisitionnent...  Le  monde 
assez  nombreux  (ju'il  y  avait  d  abord  pour  les 
voir  passer  a  disparu.  l*eu   à  peu,  chacun  est 


35o  LA    COLLINE    INSPIREE 

rentré  chez  soi,  et  maintenanl  plus  personne, 
la  rue  est  tout  aux  Prussiens.  Leur  flot  sans 
trêve,  cet  immense  silence,  cet  ordre  puissant, 
cette  force  rythmée  inspirent  de  sinistres 
pensées.  Des  fifres  précèdent  les  longues  files 
sombres  de  l'infanterie,  oii  les  pointes  des 
baïonnettes  étincellent.  Les  longues  et  lourdes 
pièces  noires  de  l'artillerie  aux  caissons  bleu- 
de-ciel  roulent  sur  le  pavé  avec  un  bruit  tra- 
gique. \ul  cri,  nul  désordre  dans  ces  troupes 
en  marche  ;  elle  respirent  l'abondance,  et  la 
petite  ville,  derrière  ses  persiennes,  songe,  le 
cœur  serré,  aux  Français  du  corps  de  Failly 
ou  de  Mac-Mahon,  qui  ont  passé  l'avant- veille, 
toutes  les  armes  mêlées,  troupeau  épuisé, 
démuni  de  tout,  au  point  que  les  quincailliers 
ont  vendu  aux  officiers  ce  qui  restait  dans  leurs 
tiroirs  de  vieux  pistolets  et  les  éperons  qu'on 
ne  demandait  plus  depuis  la  création  des 
chemins  de  fer.  Le  flot  coule  toujours  ;  les 
maisons  semblent  mortes  ;  l'angoisse  de  la 
petite  ville  ressemble  à  de  la  paralysie.  Les 
vieux  sont  encore  nombreux  qui  ont  vu  l'occu- 
pation de  i8i5  à  1818,  et  ils  font  savoir  que 
cela  pourrait  bien  recommencer  comme  au 
temps  des  Cosaques  et  qu'il  ne  faut  sortir  de 
chez  soi  sous  aucun  prétexte. 

Au  soir  seulement,  quand  les  Prussiens  ont 


LA    COLLINE    INSPIHKK  .S5l 

passé,  sont  déjà  loin  et,  rapides,  poursuivent 
Jes  Français  sur  Chàlons  et  Sedan,  la  petite 
ville  se  reprend,  réapparaît  dans  ses  rues, 
pour  constater  que  le  drapeau  de  sa  mairie, 
ses  chevaux  d'attelage  et  toutes  ses  provisions 
ont  disparu. 

Mais  bientôt,  c'est  un  deuxième  flot  nui 
arrive,  le  flot  des  troupes  rendues  libres  par 
la  prise  de  Strasbourg.  La  nuit  est  tombée  ; 
la  famille  est  réunie  autour  de  la  table  ;  on 
\ient  d'achever  Je  souper,  et  l'on  cause.  De 
quoi!*  de  la  guerre,  des  chances  qui  demeurent 
de  vaincre.  Voici  l'heure  du  coucher  ;  une  des 
fdles  de  la  maison  ou  bien  la  servante  a  passé 
dans  la  pièce  voisine  pour  clore  les  volets. 
Tout  d'un  coup,  elle  revient  et  d'une  voi\ 
étoufl'éc  :  ce  Les  Prussiens  !  »  On  cache  les 
lumières,  an  se  met  sans  bruit  aux  fenêtres, 
l  ne  longue  colonne  monte  la  rue,  tellement 
silencieuse  qu'elle  semble  glisser.  A  droite,  à 
gauche,  les  portes  des  maisons  s  ouvrent,  et 
des  ^^roupes  se  détachent  pour  y  enirer  d  un 
bloc.  Cl'ost  d'un  efl'el  saisissant,  ce  long  ser- 
pent dont  la  trie  s'avance  cl  qui  se  coupe, 
disparaît  par  fractions  dans  les  granges  et  les 
portes  cochères,  aussitôt  reformées,  sans  cjue 
la  marche  de  l'ensemble  soit  arrêtée  un  njo- 
ment...    Mais  on   frappe  en  bas   violemment, 


353  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

avec  un  pommeau  de  sabre.  Le  chef  de  famille 
dit  aux  femmes  de  s'enfermer  dans  une  même 
chambre,  et  lui  il  descend.  C'est  l'envahis- 
sement de  toute  la  maison,  le  vacarme  le 
plus  brutal,  puis  le  silence  des  soldats  exté- 
nués... 

Ces  nouveaux  venus  sont  plus  redoutables 
que  les  premiers.  Quelques  semaines  de  cam- 
pagnes les  ont  ensaiivagés.  Au  quitter  de 
Strasbourg  en  flamme,  dans  la  traversée  des 
Vosges,  ils  ont  subi  les  attaques  nombreuses 
des  francs-tireurs  et  des  mobiles,  qu'ils 
appellent  des  paysans  armés.  Ils  n'en  cachent 
pas  leur  peur  maladive.  Ce  sont  des  demi- 
brutes  déchaînées,  qui  ont  fait  l'apprentissage 
du  sang  et  de  l'incendie.  Que  les  autorités 
municipales  prennent  garde  !  Elles  restent 
seules,  puisque  tous  les  fonctionnaires  et  jus- 
qu'aux gendarmes  sont  partis.  Ah  !  c'est  fini, 
l'agrément  d'être  monsieur  le  Maire,  et  le 
bien-être  d'avoir  de  la  fortune,  de  la  consi- 
dération !  Maintenant  les  notables  sont  tenus 
pour  otages.  Si  l'on  touche  au  moindre  cheveu 
d'un  soldat  prussien  et  s'il  plaît  à  quelque 
patriote  de  devenir  un  héros,  c'est  M.  le 
notaire,  c'est  M.  le  docteur,  c'est  M.  le  gros 
propriétaire  qui  seront  collés  au  mur. 

Nul   homme   n'est   aussi   peu   étonné    que 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  353 

Léopold  Baillard.  C'est  bon  à  Napoléon  III, 
sur  le  trottoir  où  il  est  descendu  avec  angoisse 
pour  avoir  plutôt  des  nouvelles,  sur  le  trottoir 
devant  la  petite  sousTJpréfecture  de  Sedan,  de 
murmurer  :  ce  Quelle  suite  de  fatalités  inexpli- 
cables !  ))  Pour  Léopold,  rien  de  plus  clair, 
rien  de  plus  attendu.  Ces  fatalités  inex- 
plicables accomplissent  la  terrible  propbétie, 
dont  voilà  dix  ans  (ju'il  guette  avec  frénésie 
les  signes  avant-coureurs  dans  le  ciel  de 
Lorraine. 

Pendant  des  semaines,  le  petit  village  de 
Saxon,  à  l'écart  des  grandes  routes  qui  mènent 
vers  Paris  et  sur  lesquelles  se  bâtaient  les 
troupes  prussiennes,  subit  la  guerre  sous  la 
forme  la  plus  primitive,  sous  la  forme  de  la 
razzia,  entendez  qu'il  fut  dépouillé  de  ses 
grains,  fourrages,  bétail,  cbevaux,  bref  réqui- 
sitionné sans  merci.  On  n'y  connut  que  de 
ouï-dire  les  grandes  calastroplies  de  la  France. 
Mais  un  soir  enfin,  Léopold  obtint  sa  récom- 
pense :  un  soir,  il  vil  de  ses  yeux  le  désastre 
vengeur,  et  sous  les  couleurs  de  feu  (jue  son 
imairination  avait  toujours  annoncées. 

Dans  la  nuit  du  i*^^^  au  2  octobre,  ii  quatre 
heures  du  malin,  six  b<»rnmcs  de  la  landwher, 
logés  dans  dillérentcs  maisons  de  Nézelisc 
pour  assurer  le  service  des  approvisionnements, 

ao, 


35/i  LA    COLLINE    INSPIREE 

avaient  été  surpris  et  enlevés  par  une  bande 
de  francs-tireurs  qui,  dans  la  même  nuit, 
tuèrent  deux  autres  Prussiens  à  Flavigny. 
Dès  le  lendemain,  par  représailles,  les  Prus- 
siens incendiaient  les  maisons  où  la  surprise 
avait  eu  lieu... 

Hélas  !  hélas  !  La  ville  qui  méconnut  les 
saints,  la  ville  qui  enchaîna  la  Sagesse  est 
purgée  par  le  feu!  Que  celui  qui  n'a  point 
fléchi  le  genou  devant  Baal  fuie  du  milieu  de 
Babylone  !  Depuis  la  terrasse  de  Sion,  Léopold, 
ce  soir,  regarde  les  longues  flammes  jaillir  du 
fond  oii  se  cache  Vézelise.  Il  les  regarde  avec 
un  sentiment  d'horreur  sacrée  et  la  brutale 
certitude  d'avoir  été  le  confident  de  Dieu.  Il 
n'en  a  jamais  douté,  certes,  mais  à  cette  mi- 
nute, il  en  tient  sous  ses  yeux  toute  la  tra- 
gédie, et  sur  le  haut  plateau  il  se  glorifie  et 
remercie  le  Seigneur. 

Et  derrière  lui,  un  effroyable  enthousiasme 
soulève  ses  deux  compagnes,  Marie-Anne 
Sellier  et  même  la  douce  sœur  Euphrasie. 
Les  désastres  de  tous  temps  ont  excité  les 
vieilles  femmes.  A  cette  minute,  ces  deux-ci 
ne  répondent  pas  au  rêve  de  paix  et  de 
recueillement  que  leur  proposait  Vintras  dans 
ses  instructions  catastrophiques  ;  elles  ne  se 
préparent  pas  à   s'élancer  entre  les  hommes 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  ,H55 

comme  des  anges  de  miséricorde  !  Tout  ce 
qu'elle^  ont  souirert  depuis  vingt  ans  semble 
trouver  une  issue,  jaillit  et  réclame  vengeance. 
Par  quel  surprenant  réveil,  du  fond  de  sa 
jeunesse,  Marie-Anne  Sellier  retrouva-t-elle 
les  vieux  couplets,  qu'ici-mcme,  un  soir  de 
\oël,  aux  derniers  temps  de  leur  vie  heureuse 
avait  chantés  sœur  Thérèse?  C'est  la  joie  de  la 
vengeance,  c'est  l'odeur  de  la  guerre,  c'est  la 
secousse  quasi  physique  de  l'incendie  qui 
concourent  à  ranimer  chez  la  paysanne  cassée 
ces  images  des  reîlres  de  jadis  : 

Basscllcs  et  pâlureaiix, 


Vile,  au  plus  tôt,  courez  parmi  les  champs, 

Pour  ramasser  nr>s  troupeaux  lout  fruii  temps, 

Pour  les  faire  retourner 

Peudaut  que  je  ferai  la  sentinelle, 

Car  je  suis  pris 

S'ils  nous  trouvent  ici. 

Ce  dernier  vers  du  refrain,  (jiii  dans  le 
patois  est  bien  autrement  saisissant  de  peur 
cl  de  narquoiserie  mêlées  : 

Ca  je  serin  jiris 

Si  nous  traurin  toussi. 

les  deux  sorcières  les  grommelaient,  soule- 
vées par  une  telle  excitation  qu'elles  ne  pou- 
\ aient  pas  tenir  en  place  et  (ju'elles  fai- 
saient   une    danse    autour     de    !.ct>pold.      Kl 


356  LA    COLLINE    INSPIREE 

lui,  pressé  par  son  imagination  et  par  la 
terrible  réalité,  assuré  que  cet  incendie  dar- 
dait ses  flammes  contre  les  oblats  profana- 
teurs, il  parcourait  sans  cesse  du  regard  le 
ciel  immense,  espérant  y  voir  les  anges  de 
la  désolation  se  frayer  une  route  lumineuse 
à   travers  les   ténèbres  de  la  nuit. 

Personne  jamais  n'enregistra  les  coups  et 
les  redoublements  d'une  catastrophe  avec 
l'ivresse  qu'éprouvèrent  les  Yintrasiens  de  la 
colline.  A  chaque  coup  des  canons  de  Toul 
ou  de  Langres,  dont  le  bruit  sourd  ébranlait 
toute  la  Lorraine,  le  petit  peuple  des  Baillard 
entonnait  un  furieux  Gloria  in  excelsis,  à  se 
faire  massacrer  par  les  villages,  s'ils  l'avaient 
entendu.  Léopold  retrouva  une  seconde  jeu- 
nesse. C'était  comme  s'il  avait  soulevé  la 
pierre  d'un  caveau  pour  revenir  à  la  lumière. 

Chose  étrange  d'ailleurs  et  difficilement 
croyable,  il  y  eut  à  ce  moment,  sous  le  drap 
de  deuil,  à  ras  de  terre,  un  frémissement  de 
liberté.  Quelque  chose  s'était  desserré.  Sous 
cette  dure  discipline  étrangère  s'épanouissait 
une  certaine  licence,  tout  humble,  toute  plé- 
béienne, un  affranchissement  des  simples  et 
des  enfants.  La  disparition  des  agents  de 
l'Etat  donnait  aux  contribuables  une  béatitude 
inconnue.  Le  vin  et  tous  les  produits  imposés 


LA    COLLINE    LNSPIRÉE  Sb'J 

circulaient  sans  droits  ;  le  sucre  et  le  café 
qu'on  faisait  venir  de  la  Suisse  se  vendaient 
pour  rien  ;  on  voyait  les  paysans  apporter 
leurs  tonnelets  d'eau-de-vie  et  les  débiter  sur 
la  place.  Pour  tous  les  enfants  commençait 
une  inoubliable  période  de  vagabondage,  de 
rêveries,  de  terreurs  et  de  hardiesses.  Tandis 
que  les  bonnes  sœurs  réunissaient  les  tout 
petits  pour  faire  des  montagnes  de  charpie, 
les  moyens  et  les  plus  grands  passaient  leurs 
journées  entières  à  polissonner  au  milieu  des 
soldats,  à  dérober  des  poignées  de  riz  ou  de 
chlore  aux  sacs  éventrés,  à  lancer  des  pierres 
dans  le  ventre  des  vaches  abandonnées  par 
les  régiments  et  qui  pourrissaient  au  fossé  des 
routes.  Dans  ce  désordre  universel,  Léopold 
se  multipliait  autour  de  la  colline.  11  allait 
répétant  partout  que  \  intras  et  que  lui-même, 
depuis  vingt  ans,  annonçaient  tous  ces  mal- 
heurs, et  personne  n'avait  rien  ;i  lui  opposer. 
Du  coup,  il  reconquérait  son  prestige.  Dans 
ce  village  où  ne  restaient  que  les  enfants  et  les 
vieilles  gens,  il  était  devenu  un  personnage 
iV»rmidable  (jui  inspirait  un  mélange  de  véné- 
ration et  d'elTroi.  (Ihez  Marie-Anne  Sellier, 
devant  la  fenêtre  ouverte  sur  le  ciel  profond, 
au  milieu  d'un  petit  cercle  formé  quasi  de 
toutes  les  gens  de  la  colline,  il  annonçait,  ù  la 


-358  LA    COLLINE    INSPIREE 

terreur  générale,  qu'on  n'avait  encore  rien  vu 
et  que  maintenant  on  allait  voir  dans  la  nue 
le  visage  de  Dieu. 

—  Aujourd'hui,  prêchait-il,  c'est  le  jour 
de  la  hache  et  du  canon  I  Après  ce  jour,  la 
nuit  qui  viendra  sera  la  nuit  de  feu  !  Et  le 
jour  qui  suivra  cette  nuit  sera  le  jour  de 
l'empoisonnement  des  fontaines  !  Et  la  nuit 
qui  naîtra  après  ce  jour  sera  la  nuit  des 
mains  liées  et  le  supplice  des  rois  !  Puis 
viendra  l'inexorahle  pillage  !  Puis  les  dra- 
peaux noirs  I  Puis  les  cent  parlements  et  le 
travail  des  tombeaux  I  Puis  la  croix  de  grâce, 
le  dictame,  l'eau  de  salut,  les  éliaques  !  Puis 
la  fête  des  Eucharistiques  !  Puis  les  fanfares 
célestes.  Puis  les  parfums  qui  viennent  du 
Midi  I  Les  quatre  arcs-en-ciel  !  Les  chants 
d'en  haut  !  L'étendard  des  anges  !  Le  nou- 
veau temple  ! 

Et  si  on  lui  demandait  : 

—  Mais  quand  donc  arriveront  ces  grands 
événements  P 

Il  répondait  : 

—  Quand  le  dernier  Prussien  sera  sorti  de 
France. 

Tout  le  petit  village  soupirait  après  ce 
moment,  qu'il  fallut  attendre  trois  longues 
années. 


LA    COLtïNE    INSPIRÉE  35f) 

Au  fur  et  à  mesure  qu'arrivaient  Je  France 
en  Allemagne  les  wagons  d'or,  les  l^russiens 
évacuaient  pas  à  pas  la  Lorraine.  Ils  quittè- 
rent Mirecourt  le  p.T)  juillet  1878,  Charmes 
le  'i' ,  Saint-Nicolas  et  Nancy  le  i*^"'^  août.  Rien 
aujourd'hui  ne  peut  faire  comprendre  à  ceux 
(|ui  ne  l'ont  pas  éprouvée,  l'émotion  patrioti- 
(jue,  d'une  (jualité  religieuse,  qui  souleva 
toutes  ces  petites  villes  au  départ  de  leurs 
garnisons  prussiennes.  Il  en  alla  partout  à 
peu  près  de  même.  Dès  le  matin,  un  caporal 
sapeur  de  la  compagnie  des  pompiers  était 
dans  le  clocher  avec  la  mission  de  surveiller 
les  Prussiens.  Toute  la  matinée,  on  en  voyait 
encore  dans  les  rues.  \  ers  midi,  ils  commen- 
vaient  à  disparaître.  Bicntùl  lo  guetteur 
annonçait  la  formation  de  la  colonne.  Un 
prodigieux  silence  de  toute  la  population  se 
I  faisait.  A  cinq  heures  sonnant,  leur  chef 
I  poussait  trois  hourras,  et  la  troupe  s'ébran- 
I  lait.  Quand  le  soldat  de  tête  débouchait  sur 
la  grand'route,  les  cloches  de  l'église  se  met- 
'  lient  à  sonner  en  volée  :  le  caporal  sapeur 
«Tochait  son  drapeau  en  haut  du  clocher, 
près  du  co(|  ;  instantanément  la  petite  ville  se 
tvoisait,  et  chacun  se  précipitait  dans  la 
Mio.  C'était  une  fourmilière  heureuse,  une 
I  unilje  dont    fous    les   membres    se    con;:ratu- 


360  LA    COLLINE    INSPIREE 

lent,  une  espèce  de  victoire,  une  première 
revanche.  Un  seul  mot  frémissait  dans  les 
airs  :  Espérance  !  Espérance  I 

Et  ce  cri  patriotique,  sur  toute  la  France, 
fut  soutenu  d'un  immense  mouvement  mys- 
tique. Des  voix  inspirées  s'élevèrent  de  toutes 
parts  ;  on  ne  rêvait  que  miracles  et  prophéties  ; 
plusieurs  Voyants  annoncèrent  le  règne  de 
l'Antéchrist  et  la  fin  du  monde;  d'autres,  au 
contraire,  le  triomphe  définitif  du  grand  Roi 
et  du  grand  Pape.  Un  vaste  mouvement  de 
supplications  commença.  Des  multitudes  en- 
flammées par  les  appels  de  leurs  prêtres  s'en 
allèrent  chanter,  prier,  s'agenouiller  à  Lour- 
des, à  La  Salette,  k  Pontmain,  à  Paray-le- 
Monial,  au  mont  Saint-Michel,  à  Sainte- 
Anne-d'Auray,  à  Saint- Martin-de-Tours ,  à 
Chartres.  Le  premier  mouvement  de  la  Lor- 
raine rendue  à  sa  libre  respiration  fut  d'orga- 
niser à  Sion  un  grand  pèlerinage  national, 
une  fête  religieuse  et  patriotique,  en  l'honneur 
du  couronnement  de  Notre-Dame,  patronne 
de  la  province. 

—  Nous  y  voilà  I  dit  Léopold. 

Ce  jour-là,  lo  septembre  1878,  dès  le 
matin,  le  vieux  pontife  fut  sur  la  colline.  La 
pluie  tombait  à  verse  ;  un  vent  froid  faisait 
rage  ;   mais,   bravant   le   mauvais   temps,   un 


LA    CULLIMÎ     I.NSI'IUKE  o6 1 

peuple  immense  s'acheminait.  Tous  les  sen- 
tiers, toutes  les  roules  fourmillaient  de  pèle- 
rins, à  pied,  en  carrioles  ou  bien  entassés 
dans  les  voitures  omnibus  que  les  petites 
villes  avaient  appareillées  pour  ce  jour. 
Quand  tout  le  monde  se  désolait  de  celle 
inclémence  du  ciel,  soudain,  à  huit  heures 
et  demie,  les  nuages  se  déchirèrent,  cl 
s'émerveilla  de  voir  apparaître  miraculeu- 
sement le  soleil  au-dessus  de  la  sainte 
montagne. 

Sur  une  estrade  dressée  devant  le  porche, 
un  cardinal  et  sept  évéques  bénirent  trente 
mille  pèlerins  qui  défilèrent  au  chant  des 
(antiques,  au  bruit  des  fanfares,  en  agitant 
leurs  bannières,  parmi  lesquelles  la  foule 
saluait  avec  religion  celles  de  Metz  et  de 
Strasbourg  en  deuil.  Au  centre  du  cortège, 
portée  sur  un  coussin  de  soie  blanche,  étin- 
celait  une  splendide  couronne  offerte  à  la 
Vierge  de  Sion  par  les  familles  lorraines.  Et 
le  moment  solennel,  ce  fut  (juand  les  Pères 
Oblats  soulevèrent  la  statue  miraculeuse,  de 
façon  à  ce  qu'on  l'aperçut  de  tous  les  points 
du  plateau,  et  que  le  cardinal,  a^ant  revu  la 
couronne  des  mains  du  Père  Aubry,  la  déposa 
sur  la  tète  de  la  \  icrgc.  Alors  les  pèlerins 
poussèrent   une  inmiensc   clameur  de  vivats, 

ai 


369  LA    COLLLNE    1>S1'JRÉE 

enlonncrenl    un    Magnljîcal  d'une   puissance 
incomparable. 

Léopolcl  Bailiard  mêlait  sa  voix  a  ce  for- 
midable concert  et  animait  du  regard  et  du 
geste  son  petit  cénacle  enflammé.  On  se  le 
montrait  du  doigt. 

Bien  qu'il  eût,  toute  sa  vie.  obstinément 
tourné  son  visage  vers  le  ciel,  le  vieillard, 
maintenant  presque  octogénaire,  était  courbé, 
cassé  comme  ceux  qui  ont  passé  leurs  jours  à 
lier  la  vigne  ou  bien  à  arracher  les  pommes 
de  terre.  Il  portait  son  éternel  pardessus  sur 
sa  lévite  noire  ;  un  feutre  à  larges  bords  jetait 
de  l'ombre  sur  ses  yeux  étincelants  ;  un  gros 
cache-nez  de  laine  entourait  son  cou  ;  une 
immense  gibecière,  retenue  aux  épaules  par 
une  large  courroie  en  cuir  jaune,  lui  battait 
sur  les  reins.  Elle  était  gonJlée  des  armes 
célestes,  croix  de  grâce  et  théphilins  dont  il 
s'était  largement  pourvu,  en  prévision  de  la 
tragédie  divine  qui  allait  se  dérouler. . . 

On  se  le  montrail Quelques-uns  rica- 
naient, un  petit  nombre  se  scandalisaient, 
mais  ce  n'était  pas  un  mouvement  d'horreur 
qu^éprouvait  à  son  endroit  cette  foule  exaltée  : 
chez  la  plupart,  il  touchait  des  parties  obs- 
cures de  l'âme  ranimées  par  la  tristesse  qui 
s'exhale   d'un    malheur    national    et     par   le 


caractère  de  relie  journée  de  suppJicalion.  Et 
les  prèlres  eu\-iiu'mes,  ropniuliis  par  cen- 
taines dans  cette  loiile.  disnieiit  :  <(  Le  voilà 
donc,  ce  fameux  Léupold  Haillard!  »  d  un  ton 
OH  il  cntrnit  plus  de  curiosité  (pie  daniuiosilé. 

(^)uanl  à  lui,  l'ancien  prétre-roi  de  Sion,  quel 
haut  sentiment  n  a-t-il  pas  de  sa  présence  au 
milieu  de  celte  procession  «  suppliante  »  et 
<<  expiatoire  »  sur  le  plateau  de  la  Vierge! 
(îonslamment  il  s  est  tenu  au  premier  ran^, 
auprès  de  M.  liulTel,  président  de  I  Assemblée 
nationale,  en  face  des  sept  évéques  cl  du  car- 
dinal, et  maintenant  que  l'heure  du  sermon 
est  arrivée,  il  est  debout  au  pied  de  l'estrade 
où  l'orateur,  au  milieu  du  vent  (|ui  s'est  remis 
à  souiller  en  tempête,  apparaît  dominant  la 
multitude  (jui  se  presse  pour  l'entendre. 

Au  sentiment  de  Léopold,  le  mumenl  déci- 
sif est  venu.  Il  somme  dans  son  Ame  le  pré- 
dicateur de  confesser  la  Vérité.  Il  attend, 
(^uoi  donc?  <Jue  tous  fassent  leur  soumission, 
reconnaissent  les  signes  «le  Dieu  et  I  autorité 
de  l'Ksprit.  (Juand  l'orateur  déclare  daii»*  un 
u'rand  mouvement  d'él<»que!icc  que  l)icu  a 
frappé  la  l'rancc  pour  ses  fautes,  Léopold  dit  : 
<<  Idi  bien!  Lli  bien!  »  en  frappant  la  terre 
di'  S(»n  bàlon.  Il  exige  des  conclusions  pareil- 
les à  crllcvi  (MIC  lui-mrmc^  a    lirccs  dc>    «'\énc- 


364  LA    COLLINE    INSPIREE 

ments,   et  comme   elles   ne  viennent  pas,  lui 
et  son  petit  peuple  se  démènent. 

Cependant  la  violence  du  vent,  augmentée 
sur  le  soir,  ne  laissait  plus  entendre  le  sermon. 
Des  centaines  d'auditeurs  découragés  se  reti- 
raient et  allaient  s'installer  par  groupes  sur 
les  pelouses  pour  s'y  restaurer  des  provisions 
qu'ils  avaient  apportées.  Le  vieillard,  lui,  ne 
bougea  pas.  Il  resta  immobile  sous  la  bour- 
rasque, et  il  encourageait  avec  une  frénésie 
intérieure  la  tempête,  conmie  il  eût  applaudi 
une  cabale  céleste  couvrant  la  voix  d'un  in- 
digne comédien. 

Ce  vent  qui  disperse  et  éteint  les  paroles  du 
prédicateur,  qui  domine  et  rabat  l'enthou- 
siasme de  la  foule,  ces  groupes  lassés  qui 
s'assoient  et  mangent  pendant  le  discours 
sacrée  toutes  ces  forces  de  nature  insurgées 
contre  cette  apothéose  du  clergé,  c'est  une 
tragédie  qui  échappe  au  vulgaire,  mais  qui 
soulève  Léopold  :  une  fois  de  plus,  dans  cette 
tempête,  il  rejette  la  hiérarchie,  il  répudie 
l'ordre  humain  et  se  proclame  le  fils  de  l'Es- 
prit qui  souffle. 

A  quoi  bon  s'attarder  plus  longtemps  au 
milieu  de  cette  foule  trahie  par  ses  pasteurs! 
Il  ne  sait  k  cette  minute  qui  détester  le  plus 
de  ces   évêques  mîtrés  ou   de  cette  multitude 


LA    COLLINE     INSPIREE  365 

aveugle  el  sourde  à  tous  les  éclairs  et  à  tous 
les  tonnerres.  En  descendant  de  la  colline,  il 
s'écria  avec  amertume  : 

—  Les   Français   n'ont   pas  été  assez  mal- 
heureux... C'est  à  recommencer. 


CM  \i>m;i:  wiii 


1  \  iiiVKi;  1)1  ;  i)i\  \\M':es 


Va  iiiaiiilenaiil  cjucl  silence,  (juelie  iiulifïé- 
rence  autour  de  Léopoid  Baillard  !  La  guerre 
a  rejelo  tant  de  cliûse>  au  fond  des  siècles! 
L  fn'sloire  des  Haillard  fait  désormais  parlio 
d'un  monde  aboli.  Un  n'en  voit  plus  au  mi- 
lieu des  l)rous>ailles  quelesproe  de  tour  ruinée 
(juesl  la  \ieillesse  de  Léopold.  Des  légendes 
lliiltenl  dessus.  Comme  les  Raymond  Lulle  el 
les  Noslradanius.  ce  maudit  a  connu  I  art  i\c 
tirer  I  or  des  poclies  obscures  <>iî  il  sommeille. 
Dans  les  veillées,  on  parle  de  ses  grands 
Noyages,  conmie  des  a\entiirc>  (|uo  couiurent 
loujuurs  les  cliorcbeurs  de  tiésors.  Sa  >isite 
surtout,  chez  I  l']mpercur,  à  N  ieimc,  éblouit. 
Nul  ne  voit  les  anges  et  les  Fanlnmes  au  mi- 
li«'u  dcstjucis  il   \il.   iii.iis  beaucoup  iidmcllcnl 


368  L\    COLLINE    INSPIRÉE 

qu'il  sait  de  grands  secrets.  Les  dernières  rê- 
veries du  moyen  âge  le  rejoignent.  Et  lui, 
toujours  pareil  à  lui-même,  il  reprend  son 
éternelle  songerie  et  son  dialogue  avec  Dieu, 
Des  années  encore,  son  rêve  bizarre  va  jaillir 
de  son  âme,  monotone  et  régulier  comme  le 
bourdonnement  d'une  coquille  d'œuf  sur  le 
jet  d'eau  d'un  vieux  jardin.  Rien  de  la  vie, 
pas  même  les  appels  de  la  mort,  ne  peut  plus 
le  distraire.  Et  pourtant,  à  coups  redoublés, 
la  destinée  l'assaille. 

C'est  d'abord  Ouirin,  Ouirin  l'infidèle,  qui 
rend,  l'âme,  dans  l'hospice  réservé  aux  vieux 
prêtres,  à  Rozières-aux-Salines,  après  une 
abjuration  complète  de  la  doctrine  vintra- 
sienne.  Depuis  longtemps  on  ne  recevait  de 
lui  à  Saxon  que  de  vagues  et  lointaines  nou- 
velles. Léopold  a-t-il  gardé  de  son  cadet  plus 
d'images  que  nous  n'en  possédons  nous- 
mêmes?  Jusqu'à  ces  derniers  temps,  dans 
les  séminaires  lorrains,  on  avait  coutume  de 
raconter  aux  jeunes  diacres  l'histoire  d'un 
prêtre,  magnifiquement  doué  d'éloquence  et 
d'intelligence,  qui  avait  écouté  les  sugges- 
tions du  démon  de  l'orgueil.  A  quel  degré 
de  misère  était-il  tombé  !  Un  jour,  dans  les 
rues  de  Nancy,  on  l'avait  rencontré,  vêtu 
d'une  longue   blouse  et  le  fouet  h  la  main, 


LA  cullim:  i.nspihéi:  869 

ronduisant  un  iiaquel  de  niarcliand  de  \ins. 
C'élail  Oiiirin,  passé  à  It-lal  d  image  exem- 
plaire pour  épouvanter  les  jeunes  sémina- 
ristes... Par  ailleurs,  on  racontait  l'avoir  vu 
dans  le  petit  village  vosgien  deUugney,  campé 
dans  une  roulotte,  sur  la  place,  entre  la  fon- 
taine et  l'église,  avec  une  femme  et  des  en- 
fants. Ktait-ce  sceur  Ouirin?  On  ne  sait.  Elle 
portait  un  bonnet  noir:  elle  entrait  peu  ou 
pas  à  l'église.  Mais  Quirin,  lui,  ne  manquait 
pas  un  ollice.  Couvert  d'une  longue  pèlerine 
noire,  et  coiffé  d'un  vaste  chapeau  de  même 
couleur,  il  se  plaçait  près  du  confessionnal  et 
suivait  les  prières  sur  son  livre  avec  un  grand 
recueillement.  Sa  roulotte  était  un  théâtre  de 
marionnettes.  C'était  lui  fjui  tirait  les  fils  et 
faisait  parler  les  pantins,  en  contrefaisant  sa 
voix. 

Après  Quirin,  c'est  Euphrasie  (jui  meurt. 
On  était  si  hien  accoutumé  à  la  Noir  hund)le 
devant  tous,  dévouée  à  Léopold  et  soumise  aux 
ohlats.  que  personne  ne  prenait  la  peine  d'ap- 
précier cette  vieille  fenmie,  Léopold  et  Marie- 
Anne  Sellier  pas  plus  (juo  hs  autres  irens  du 
village.  Elle  s'éteint.  C'est  un  iiàserrre  (jui  se 
tait,  une  inq^loration  que  la  mort  accueille, 
une  forme  chétive  (jui  s'en  va  hund)lemenl 
sous  la  terre. 

ai. 


')']()  L\   collim:   insj'iuée 

(Juirii),  Euphrasie  disparaissent;  les  larmes 
ne  nionlent  pas  aux  yeuv  du  vieillard  insen- 
sible; elles  pourraient  J 'empêcher  de  voir  clair 
dans  le  ciel  et  de  saisir  le  moment  où  appa- 
raîtra la  comète.  Mais  \  intras  qui  meurt! 
Tout  son  être  s'émeut.  Quel  vide  immense 
dans  l'univers!  (^est  rorcliestre  du  monde 
soudain  qui  se  tait. 

L'annonciateur  de  la  nouvelle  loi  n'est  plus. 
Que  la  création  entière  prenne  le  deuil!  Il 
était  entré  dans  la  vie  des  Baillard  comme  un 
coup  de  vent  dans  la  pauvre  cabane,  comme 
le  messager  de  Dieu.  Et  ce  grand  favori  du 
ciel,  aux  heures  où  l'Esprit  le  laissait  en  repos, 
se  montrait  le  plus  simple  des  artisans  et  le 
plus  tendre  des  amis.  Sa  maison  respirait  les 
vertus  de  l'atelier  de  Nazareth...  A  intras  est 
mort.  Léopold  pleure;  il  a  perdu  son  bon 
maître,  son  consolateur,  celui  qu'il  tenait  par 
la  main  pour  le  dur  voyage  de  la  vie. 

Avec  quelle  ardeur,  faite  de  tendresse  hu- 
maine et  de  sentiment  de  l'infini,  au  milieu 
de  la  toute  petite  église  assemblée,  le  Pontife 
d'Adoration  célèbre  une  messe  solennelle  pour 
celui  qui  mena  son  peuple  à  deux  pas  de  la 
Terre  de  Chanaan  sans  pouvoir  y  pénétrer 
lui-même.  D'une  voix  toujours  forte,  il  en- 
tonne le  cantique  de  la  Miséricorde  et,  aussi- 


I.V     CUJ.IJN!:     INSIMllKi:  3^1 

lot  après,  un  Irioniphanl  alléluia.  Il  all'ernul 
sur  sa  lèle  la  mitre  qu'y  a  déposée  \  iniras.  Le 
prophèle  disparu,  les  promesses  divines  sub- 
sistent. Pas  un  instant,  Léopold  ne  doute  de 
relever  un  jour  les  murs  de  Sion.  Dans  son 
naufrage,  quasi  seid  sur  l'océan,  le  vieillard 
ne  se  détourne  pas  une  minute  de  sa  ligne. 
Il  continue  de  nager  vers  la  rive  promise  en 
tenant  au-dessus  des  Ilots  son  poème  d'espé- 
rance (  I  ). 

Tous  les  soirs,  durant  des  années  Marie- 
Anne  couchée,  le  vieil  homme  reste  seul 
debout  jusqu'à  minuit,  non  pour  rc\er  devant 
les  cendres  éteintes,  mais  pour  attendre  les 
âmes  de  ses  morts.  Saxon  repose,  tous  les 
villages  dorment;  le  vent  tournoie  avec  un 
bruit  lugubre  autour  de  la  maison  maudite  ; 
les  voix  de  V iniras,  de  François,  d  Euphrasie, 
de  Thérèse  passent  dans  ces  grands  espaces 
désolés,  dans  ces  bourrasques  lorraines,  leur 
donnent  une  âme   cl   transforment   des  forces 


(i)  Viiilras  mourut  à  L^on,  la  ville  reli^cuse,  la  \ille 
humide  où  champignouueiil  autour  de  la  fui  nationale  toutes 
le»  variétés  de  la  llore  mystique.  A  son  lit  de  mort,  senible- 
t-il,  il  élut  pour  son  successeur  li-  fameux  alibé  Boullan.  Il 
lui  chuchota  les  secrets  que  lui-mérae  a\ait  re^u»  de  Martin 
do  Gallardon  ut  [iruhahleuient  aussi  (juelques  noires  pansées 
de  derrière  la  tète,  que  lo  vieillard  d*>  Sion,  tout  limité  an 
drarn*'  do  sa  rollim»,  ne  souiK:onna  jamais. 


372  LA.    COLLINE    INSPIREE 

physiques  en  un  immense  sentiment  de  dou- 
leur. Léopold  appelle  devant  l'âtre  de  sa  cui- 
sine ses  trépassés.  Il  les  accueille,  converse 
avec  eux,  et  s'il  les  a  vainement  attendus, 
avant  de  se  coucher,  il  prend  soin  de  ranimer 
le  feu  et  de  disposer  des  chaises  devant,  car 
ils  viendront  tout  transis  finir  la  veillée  chez 
lui. 

Ces  interminables  divagations  mortuaires 
oii  le  vieux  pontife  s'égarait,  plus  fréquentes 
à  mesure  qu'il  cédait  à  l'assoupissement  du 
grand  âge,  qui  pourrait  nous  en  donner  la  clef  .^^ 
Il  y  laisse  abîmer  sa  raison.  Il  ne  fournit  plus 
rien  au  monde  et  n'accueille  plus  rien  du 
monde,  sinon  le  souffle  des  tempêtes  dans  sa 
cime.  Par  son  seul  tronc  il  fait  encore  l'effet 
le  plus  imposant,  mais  il  a  passé  la  saison  des 
feuilles.  Les  tempêtes  l'ont  ébranché;  nul 
oiseau,  même  d'hiver,  ne  vient  se  reposer  sur 
lui,  et  la  seule  touffe  verdoyante  qu'il  tende 
vers  le  ciel,  c'est,  comme  un  bouquet  de  gui 
parasitaire,  la  pensée  vintrasienne.  Dans  cette 
intelligence  entourée  de  brumes,  quelques 
souvenirs,  toujours  les  mômes,  passent  à  de 
longs  intervalles,  rappelant  ces  vols  de  buses 
qui,  sous  un  ciel  neigeux,  s'élcAent  des  taillis 
de  la  côte,  y  reviennent,  en  repartent,  obéis- 
sent à  quelque  rythme  indiscernable.  Un  vent 


froid  cl  sonore  commence  à  souiller  conti- 
nûment sur  la  colline;  le  soleil  ne  l'éclairé 
plus  que  bien  rarement  d'une  franche  lumière. 
Dans  ce  vieux  cœur,  la  vie  prend  les  couleurs 
désolées  d'un  février  lorrain,  tout  de  vent,  de 
dégel  et  de  pluie  :  l'horizon  se  rapproche,  le 
silence  se  fait,  les  formes  s'enveloppent  de 
brouillard.  C'est  l'hiver  plus  en  rapport  avec 
sa  défaite,  avec  la  monotonie  de  son  âme, 
avec  le  repliement  de  son  génie  monocorde. 
Léopold  semble  aux  yeux  de  tous  un  vieillard 
plus  aride  et  plus  pierreux  que  le  sommet 
de  Sion,  mais  sur  cette  lande,  les  esprits 
dansaient.  C'est  1  âge  et  c'est  l'heure  où 
\  ictor  Hugo  produit  le  P(ipe.  VA  ne.  la  Pitir 
suprrme.  Personne  ne  tient  plus  les  orgues, 
mais  elles  continuent  de  vibrer  et  d'emplir 
les  voûtes. 

Un  soir  glacial  de  Tannée  i883.  au  milieu 
(I  une  tempête  de  nci^^o.  un  jeune  paysan  (jui 
>c  rendait  à  cheval  de  Nézelise  à  Elreval,  en- 
tendit dans  un  champ  des  appels  désespérés. 
Il  se  dirigea  vers  l'endnMt  d'où  partaient  les 
«ris  et  trouva  un  \ieil  lionimc,  alVolc'  de  ter- 
reur et  de  froid,  qui  battait  les  champs  au 
hasard,  (/était  Léopold  Maillard. 

l/luNer.  cette  année-là,  était  parliculière- 
niriii  rude.   I)cp»ii*<  trois  semaines,  la  neige  et 


37 'l  LA    COLLINE     INSPIRÉE 

le  froid  lenanl  Léopold  bloqué  dons  sa  pauvre 
masure,  il  passait  ses  journées  avec  Marie- 
Anne,  tous  deux  serrés  dans  Tâtre  de  la  cui- 
sine, et  de  fois  à  autre,  désireux  de  regarder 
au  dehors,  ils  approchaient  un  fer  chaud  de 
la  vitre  pour  fondre  la  glace  qui  se  reformait 
aussitôt.  Cependant  l'argent  manquait  à  la 
maison,  et  ce  matin-là,  bravement.  Léopold 
avait  dû  se  mettre  en  route  pour  aller  recou- 
vrer une  créance  à  Yézelise.  Son  affaire  s'y 
régla  plus  vivement  qu  il  n'avait  osé  l'espérer  : 
trois  heures  achevaient  de  sonner;  la  soirée 
dans  la  petite  ville  s'annonçait  pénible  et 
coûteuse.  Quoique  la  nuit  en  celte  saison 
vienne  avec  rapidité,  il  calcula  qu'il  avait  le 
temps  de  regagner  Saxon,  et  sans  plus  tai^der 
il  prit  les  sentiers  à  travers  champs.  A  celle 
heure  où  le  crépuscule  commençait  de  tomber 
la  plaine  offrait  un  spectacle  plein  de  tristesse. 
La  neige  poussée  par  le  vent  s^était  amassée 
aux  points  ou  quelque  obstacle  l'arrêtait, 
contre  une  clôture  de  haie,  contre  un  revers 
de  talus  et  donnait  au  pays  un  aspect  in- 
connu. Sous  ce  linceul  argenté,  les  objets 
perdaient  leur  apparence  réelle.  La  nuit  des- 
cendait rapidement.  Bientôt  il  n'y  eut  plus  de 
clarté  que  celle  qui  sortait  du  sol  éblouissant 
de  blancheur.  Une  brume  glaciale  qui  s'abat- 


l.\    (  Mil  IM     iN-i'ii;i  I 


lil  hiir  le  [jJalciiu  jclieva  de  hioiiill(M-  cl  de 
roiifondre  loiiles  choses.  Le  vieillard  perdu  en 
|ileiii  champ,  exténué,  transi  de  froid,  aveugle 
par  la  neige,  n  entendait  ni  un  pas,  ni  un 
aboiement,  ni  une  sonnerie  de  cloche.  Il  n'a- 
percevait aucune  lueur.  Tout  ce  cpii  faisail 
depuis  des  .semaines,  l'objet  de  ses  entretiens 
avec  Marie-Anne  lui  revint  à  l'esprit  :  les 
loups,  poussés  par  la  faim,  venant  rùder  jus- 
(jue  dans  les  >illages:  plusieurs  facteurs  tom- 
bés de  froid  dans  le  f(»ssé  des  roules:  le  \in 
gelé  dans  les  tonneaux,  les  pommes  de  terre 
dans  les  caves  et  les  porcs  dans  les  réduits. 
\ucun  doute,  cette  fois,  c  était  la  véritable 
[nm'c  .\oirc  (jiii  cnmnicncail.  La  terreur  en- 
vahit le  cœur  de  cet  homme  vieux,  fatigué  el 
<|ui  avait  toujours  été  d'un  naturel  craintif. 
Il  ^<'  mil  il  «lier  tlés<>s[)crément,  et  ses  longs 
lis  (jui  lui  rcNcnaient  dans  le  silence  noc- 
turne eiircnl  pour  ollrt  de  redoubler  son  épou- 
\ aille.  Léopold  tournovait  >ur  hii-mcme.  assez, 
pareil  à  (piehjuc  oiseau  égaré  cl  perdu,  unique 
survivant  d'une  espèce  envolée,  d'une  troupe 
disparue  derrière  les  nuages  d'un  soir  d'hiver. 
A  la  fin.  épuisé,  à  lioul  (h*  force,  il  se  laissa 
tondjer...  C'est  alors  cpic  le  pa>san  le  trouva, 
attiré  par  ses  gémissements.  Ce  bon  Sumari- 
loin,  (|iii  «lait  un   jeune  el  Nig(jureu\   garçon, 


'^-6  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

prit  le  pauvre  pontife  dans  ses  bras,  le  hissa 
sur  son  cheval  et  l'emmena  en  croupe  dans 
la  direction  d'Etreval  oii  il  habitait.  Mais 
chemin  faisant,  quand  il  eut  reconnu  dans  ce 
passant  égaré  le  fameux  M.  Léopold  Baillard, 
il  fut  pris  d'un  vague  malaise,  comme  s'il 
portait  le  diable  en  croupe,  et  ma  foi  !  la  force 
avec  laquelle  le  vieillard  avait  noué  ses  bras 
décharnés  autour  de  son  cavalier  donnait 
quelque  vraisemblance  à  ce  soupçon.  Il  ne  se 
soucia  pas  d'introduire  chez  lui  ce  bizarre 
compagnon,  et  avec  une  courtoisie  prudente, 
il  lui  demanda  s'il  ne  lui  serait  pas  agréable 
de  passer  la  nuit  au  château  d'Etreval,  chez 
les  enfants  de  Monsieur  Haye. 

Etreval  ! . . .  Monsieur  Haye  ! . . .  Souvenirs 
lointains,  mots  magiques!  Ils  ranimèrent  Léo- 
pold et  lui  donnèrent  de  l'imagination. 

Il  y  avait  longtemps  qu'elle  n'avait  pas  vu 
une  arrivée  aussi  romanesque,  la  charmante 
ruine  Renaissance,  aux  fenêtres  sculptées  de 
feuillages  et  de  fruits,  qui  couronne  la  hau- 
teur d'Etreval.  Elle  put  frémir  joyeusement, 
k  l'apparition  de  ce  cheval  efflanqué  et  de  ce 
jeune  paysan  qui  lui  amenaient  en  croupe  le 
plus  vieux  et  le  plus  étrange  rêveur  de  cette 
terre.  Jamais  Walter  Scott,  le  chantre  des  races 
opprimées,    n'imagina  un    rendez-vous    noc- 


LA    COLLINE    INSPIRKE  077 

lunie  plus  romantique  (jue  col  ni  de  ces  vieilles 
pierres  déchues  et  de  ce  représentant  des 
antiques  chimères.  L'arrivée  des  deux  cava- 
liers et  le  pas  du  cheval  sonnant  sur  la  terre 
durcie  par  le  gel,  dans  le  silence  de  celte 
heure  tardive,  révolutionnèrent  les  trois  cours 
du  château.  Des  portes  s'ouvrirent  en  dépit 
du  froid,  et  Léopold  se  trouva  tout  à  coup  au 
milieu  d'un  cercle  de  lumière. 

—  Prenez-le,  vous  autres,  dit  le  jeune  paysan 
qui  l'amenait  ;   il   est  à  moitié  mort  de  froid. 

Des  hras  se  tendent  vers  Léopold,  qui  se 
laisse  glisser  du  cheval.  On  le  porte  dans  la 
cuisine,  auprès  d'un  grand  feu.  Il  remercie, 
et  toujours  sous  l'empire  de  ses  grandes  ima- 
ginations, il  se  persuade  (|ue  tous  ces  gens 
l'entourent  avec  épouvante,  (|u  ils  lui  deman- 
dent de  les  protéger,  dans  reffroyable  toui- 
mente  de  neige  et  de  froid  où,  ce  soir,  le 
monde  va  péril".  A\ec  un  esj)rit  magnanime, 
il  les  rassure  tous  : 

—  \e  craignez  rien,  dit-il,  je  \iens  mar- 
quer la  porte  de  vos  demeures,  afin  que  la 
I  olère  de  Dieu  ne  s'exerce  pas  sur  vous. 

Etonnés  d'une  si  bizarre  espèce  de  folie, 
chacun  se  pressait  et  échangeait  les  diverses 
interjectirms  par  lesrjuellc"^  se  lémoiL^ne  la 
stupeur  lorraine. 


.I78  L\     COLLINE     IXSPIRl-E 

Mais  Lcopold  peu  u  peu  icconnaissail 
Mme  Haye,  la  pclite-liNc  de  son  vieil  ami,  cl 
près  d'elle,  dans  ce  cercle  qui  Tenlourail,  il 
retrouvait,  hommes  faits  et  pères  de  famille, 
ceux  qu'à  cette  même  place,  vingt-cinq  années 
auparavant,  il  avait  vus  enfants.  On  les  lui 
nommait,  il  s'attendrissait. 

—  Bonne  dame,  disait-il,  voila  bien  long- 
temps que  je  n'ai  franchi  le  seuil  de  votre 
maison,  mais  je  suis  passé  souvent  près  de - 
votre  cimetière,  cl  je  n'ai  jamais  manqué  d"y 
entrer  pour  bénir  les  tombes  des  AÔtres,  la 
tombe  de  mon  vieil  ami,  celle  de  la  bonne 
maman,  et  vous  savez,  quand  j'étends  les 
mains,  je  délivre  les  pauvres  âmes. 

Cependant,  la  maîtresse  de  maison  avait 
préparé  une  grande  soupière  de  vin  chaud. 
Elle  en  présenta  un  verre  à  Léopold.  Il  n'en 
but  qu'un  doigt,  mais  c'en  fut  assez  pour  le 
ranimer  et  pour  le  lancer  plus  avant.  Mainte- 
nant, il  ne  lui  suffisait  plus  d'avoir  écarté  de 
cette  maison  la  colère  du  ciel,  il  voulait  y  ap- 
porter un  bonheur  miraculeux.  Avisant  un  petit 
garçon  qui  se  tenait  dans  un  coin  sombre  avec  un 
bandeau  autour  des  joues,  Léopold  le  prit  dans 
ses  bras  et  le  regarda  avec  bienveillance. 

—  Mon  fds,  lui  dit-il,  tu  ressembles  au 
bon  Monsieur  Tlaye. 


LA     COIXIM-:     INSlMIlli:  .»7|) 

—  ri'e^l  ><ui  uriiL'r('-|H4il-lil>,  Un  <lil-on.  |(^ 
[X'iil-liU  (II-  s.i  lillo.  Xnilîi  (|('ii\  j<»ur<  t|u  il  a 
le  mol  (1  nioilloN. 

Le  vicilkird  s  uUarilu  (IcNUiil  celle  i'avis<;mle 
ligure  (1  enfant,  où  revivaient,  avec  fjuelque 
chose  (le  céleste,  les  traits  du  plus  sûr  de  ses 
amis.  É[)rouva-t-il  à  cette  heure  le  trouhie 
dune  Nieille  ànic  f|ui  ne  se  survivra  dans 
aucune  postérité  !'  Peut-ct|v.  Mais  ce  senti- 
ment paternel,  s'il  exista  dans  son  cd'ur.  il 
lexprima  à  sa  manièrç  bizarre  et  par  un  acte 
de  pontife. 

—  Le  (Christ,  dit-il,  a  donné  à  ses  apolres 
le  pouvoir  de  guérir  les  malades,  puisqu  il  a 
(lit  :  Super  œgi'os  nianus  iniponenl  et  bene 
li<ihebunl.   Attention,   petit  î    je   vais  te  guérir. 

A  ces  mots,  l'enfant  prit  peur  et  se  réfui^na 
\ivement  dans  les  jupes  de  sa  mère.  Mais 
( clle-ci  lu!  dit  tout  hiis  à  I  oreille  d  écouter 
monsieur  Haillard  (|ui  n'ctiiit  pas  méchant. 
L  enfant  roint  alors  auprès  de  Léopohl  (|ui 
lui  demanda  pourcjuoi  il  s'était  sau>é  et  ce 
C|ue  sa  mère  lui  a\ait  dil.  Il  le  répéta  naïve- 
mcnl.  Le  Nieillard  fut  allciidri  de  plaisir.  Il 
emhrussa  renfani,  lui  imposa  les  mains,  pro- 
nonça la  forniul»'  :  Siijirr  .'f(/ros  rnaiius  ini/tn- 
nvnl  cl  Itrne  loiLcbunl ,  el  ajouta  avec  autiuité 
en  lui  rnloNanl  son  handcau   : 


38o 


LA    COLLINE    INSPIREE 


—  Maintenant,  tu  ne  souffres  plus. 

Et  l'enfant,  au  milieu  de  l'assistance  émer- 
veillée, convint  avec  une  joie  mêlée  d'épou- 
A^ante  que  sa  douleur  était  partie. 

Scène  d'un  caractère  éternel,  pareille  à 
mille  autres  qu'elle  ranime  au  fond  de  l'âme 
paysanne.  Les  gens  rassemblés,  ce  soir,  à 
Etre  val,  sont  aussi  prêts  à  gouailler  qu'à 
croire  cette  chose  extraordinaire  qui  A'ient  de 
se  passer  sous  leurs  yeux.  Quant  à  Léopold, 
refermant  ses  lourdes  paupières  pour  cacher 
l'éclair  orgueilleux  de  ses  yeux,  il  ne  A'oit  pas, 
n'entend  pas  les  mouvements  divers  qu'il 
suscite  ;  plus  enivré  par  sa  réussite  que  par  le 
doigt  de  vin  qu'il  a  bu,  il  jouit  de  sa  toute- 
puissance,  ce  Bonne  mère,  dit-il  en  son  cœur 
et  tournant  son  regard  vers  l'âtre  où  les  tré- 
passés se  chaufFent,  invisibles  et  voyant 
tout,  bonne  mère,  avait-il  raison,  le  jeune 
prêtre  trop  méchant  qui  m'a  chassé  de  votre 
maison?  »  Ainsi  pense-t-il  et,  sans  un  mot  de 
récrimination,  il  distribue  à  tous  des  croix  de 
grâce,  que  chacun  accepte  parfaitement,  car 
dans  le  doute  qu'est-ce  qu'on  risque?  Puis  il 
leur  dit  qu'ils  peuvent  se  retirer  et  s'aller 
coucher  tranquilles. 

Quant  a  lui,  il  refuse  le  lit  qu'on  lui  offre, 
en    disant   qu'il    ne    veut    pas    dormir,   mais 


LA     CULLIM;     I.NMMUtt:  38 1 

veiller  sur  le  sommeil  de  tous,  étant  donné 
les  grandes  chances  qu'il  y  a  pour  que  cette 
nuit  ce  soit  la  fin  du  monde. 

Après  avoir  un  peu  insisté,  ils  le  laissèrent 
auprès  du  grand  feu,  puisque  c'était  sa  volonté, 
et  chacun  s'en  alla  chez  soi  sans  attacher 
autrement  d'importance  aux  prophéties  de  cet 
étrange  visiteur. 

Bientôt,  tout  Etrcval  dormait,  enchanté 
d'une  si  curieuse  soirée.  Seul,  l'enfant  mira- 
culé ne  pouvait  fermer  les  yeux.  Ce  n'était 
pas  que  son  mal  d'oreilles  eût  repris,  mais 
son  petit  lit  touchait  à  la  cuisine,  et  à  travers 
la  cloison  il  entendait  le  vieillard  qui  mar- 
monnait des  choses  inintelligibles,  entrecou- 
pées de  profonds  soupirs.  La  curiosité,  à  la 
fin,  l'emportant  sur  la  terreur,  il  se  leva,  et 
à  travers  une  fcnle  de  la  porte  regarda. 

Léopold  se  tenait  debout,  tourné  vers  la 
partie  la  plus  obscure  de  la  pièce,  et  s'adres- 
sant  alternativement  à  des  personnages  invi- 
sibh'S,  il  (li^iiil   : 

—  Je  vous  allcndai<.  \  iniras...  Te  \uiri, 
Krançois...  Où  repose  Thérèse?  Est-elle  à 
I  ;il)ri  du  froid,  (hi  Ncnt,  de  la  tempête.'*  Où 
ta  menée  la  vie,  Thérèse? 

Ces  ténèbres  cl  «es  soupirs,  ces  llammc.>.  de 
1  iUre  et  ces   adjurations  remplissent   lenfant 


082  L.V   COLLINE    INSPIRÉE 

du  sentiment  qui  nous  saisirait  devant  une 
assemblée  infernale  au  fond  des  bois.  Aucune 
pensée  dans  son  esprit,  aucune  réflexion,  rien 
qu'une  attente  anxieuse  :  il  attend  comme 
semble  attendre  le  feu  dansant  de  l'âtre. 
Impossible  d'être  plus  en  accord  avec  l'ombre 
qui  bouge  et  avec  le  vent  qui  gémit,  que  ne 
l'est  ce  cœur  palpitant  dans  cette  poitrine  de 
petit  garçon  épouvanté. 

—  Oh  t'a  menée  la  vie,  Thérèse?  poursui- 
vait Léopold.  Es-tu  plus  noble  ou  dégradée  ? 
Dans  l'ombre  oi^i  tu  m'échappes,  ton  regard 
cherche-t-il  nos  souvenirs?  Ton  visage  bril- 
lant, terni  par  l'âge,  est-il  tourné  vers  la  col- 
line de  ta  jeunesse  et  de  ta  sainteté?  O  Thé- 
rèse, messagère  de  mon  esprit,  pareille  à 
moi,  mais  plus  légère,  tu  volais  plus  auda- 
cieusement.  0  ma  prophétesse^  souviens-toi 
des  prairies  oii  je  t'ai  menée  et  qu'avec  la 
force  d'un  petit  faucon  soudain  tu  quittais  et 
tu  dominais,   les   ailes   battantes   et  le  gosier 

sonore 

L'accent  de  la  voix  communiquait  k  ces 
mots  un  irrésistible  pouvoir.  L'enfant  n'enten- 
dait rien  de  ce  que  disait,  de  ce  que  chantait 
ce  vieux  nécromancien.  Mais  c'était  une  mu- 
sique dont  il  possédait  un  pressentiment, 
c'était  une  réponse  obscure  aux  pensées  qui 


\.\   «Mil  iM,   iN?piiii';i:  ,'>8.'î 

>e  fornieiU  dans  un  pclll  garçon,  au  milieu 
des  ténèbres  et  de  la  solilude.  I.e  vieillard  fou 
emportait  l'enfant  aux  pays  mortels  du  sonire 
el  du  délire  :  il  lui  révélait  soudain  l'attrait  de 
ces  reliions  délaissées  qui  subsistent  toujours 
au  fond  de  nos  cœurs  el  de  ces  rêves  brouillés 
auxquels  personne  aujourd'hui,  dans  notre 
monde  intellecluel.  no  donne  plus  de  sens  ni 
(le  voix  :  il  lui  parlait  la  huigue  secrète,  la 
langue  natale  de  ceux  cpii  sont  prédestinés 
pour  entretenir  dans  leur  àme  le  feu  des  cu- 
riosités maudites.  En  dix  minutes,  cette  cui- 
sine de  campagne  venait  d'être  transformée 
en  une  cbapcllc  de  visionnaire.  I /enfant  avait 
la  certitudi^  i\c  voir  un  soicicr  —  en  savait-il 
le  nom  ?  —  un  roi  Mage,  bref,  l'être  mysté- 
rieux (juun  cM'ur  de  paysan  ne  sera  jamais 
étonné  de  Noir  surgir  à  la  corne  d'un  bois  ou 
dans  un  chemin  creux.  Il  vivait  là  une  de  ces 
minutes  qui  ne  laissent  pas  pareil  à  lui-même 
l'être  (jui  les  a  vécues.  Il  en  sort  ébranlé  pour 
loujours,  détaché  de  la  vie  réelle,  façonné 
pour  les  plus  dangereuses  rêveries.  ()  sagesse 
de  I  Kglise,  (jui  rejette  les  Léopold  el  veut  les 
écraser! 

Tout  il  i-ou|».  cl  comme  s  il  allait  arri- 
ver quoljpic  t  hosc  d'extraordinaire.  la 
flanmic    cessa     «le    d.in^cr    dans    Li    <  licmlnéi». 


384  LA    COLLINE    INSPIRÉE 

l'ombre  s'arrêta  de  bouger  et  le  vent  de  gémir  : 
le  vieillard  se  tut.  Il  se  fit  un  profond  silence 
et  l'enfant  lui-même  retint  sa  respiration. 
Léopold  s'avançait  du  côté  de  la  fenêtre,  de 
telle  façon  que  le  petit  garçon  ne  pouvait  plus 
le  voir.  Et  brusquement  un  choc  d'une  vio- 
lence inouïe  bouleversa  la  pièce.  Tout  le  vent 
qui  soufflait  autour  de  la  maison,  sur  cette 
côte  élevée,  s'engouffra  dans  la  cuisine  avec 
un  bruit  sauvage.  Il  éteignit  la  lumière,  sans 
parvenir  a  couvrir  la  voix  de  Léopold  qui 
appelait  les  morts  : 

—  Entre,  Vintras  !  Oh  I  viens  une  fois  encore. 
Et  l'enfant,  persuadé  qu'une  troupe  de  dé- 
mons échappés  de  l'enfer  envahissait  la  cui- 
sine, poussa  un  cri  qui  réveilla  toute  la  mai- 
son, et  tomba  dans  des  convulsions,  en  même 
temps  que  le  vieillard  de  plus  en  plus,  diva- 
guait : 

—  Vintras  !  Voici  ton  heure  !  Du  sein  de 
ta  gloire,  songe  a  Thérèse  !  Elle  s'est  confon- 
due parmi  les  pécheurs.  Que  nos  anges  la 
sauvent,  qu'ils  l'épargnent  et  qu'ils  la  trans- 
portent avec  nous  au-dessus  des  flots  qui  vont 
recouvrir  la  terre  ! 


CIIAPITUE  \I\ 


i.A  .Moin  i)i:  j.tuPuLi) 


C'est  la  fin  cl  une  triste  après-midi,  le  cré- 
puscule envahit  Saxon.  Pour  la  première  fois, 
depuis  quinze  jours  qu'on  l'a  ramené  d'Étrcval, 
liéopold  a  quitté  le  lit.  Assis  dans  son  fauteuil, 
enveloppé  de  sa  longue  lévite  de  couleur  brune, 
comme  il  convient  aux  Enfants  du  Carmel,  et 
coiffé  dune  calotte  de  soie  noire,  il  tient  sur 
-es  genoux  un  panier  de  pommes  de  terre 
(ju  il  épluche  pour  le  souper.  A  cette  minute, 
il  s  est  arrêté  dans  sa  besogne,  il  rêve,  tandis 
que  Marie-Anne,  en  face  de  lui,  dans  la  même 
rmbrasurede  fenêtre,  fait  de  la  dentelle.  Les 
yeux  à  demi  fermés,  ses  lunettes  glissées  sur 
le  bout  de  son  grand  nez  maigre,  il  demeure 
immobile  avec  une  expression  solennelle  et 
regarde  à  travers  les  vitres   le  soir  descendre 

aa 


o86  L\    COLLl-NL    i^^riKÉE 

sur  la  boLie  du  chemin.  Rêve-t-il  au\  anges 
qui  viendront  construire  la  nouvelle  Jérusa- 
lem sur  la  colline,  ou  bien  a  ceux  qui  nous 
prennejit,  l'un  par  les  épaules  et  l'autre  par 
les  pieds  —  visiteurs  certains  et  toujours  inat- 
tendus —  et  qui  ne  peuvent  manquer  de 
venir  l^ientot  par  cette  fenêtre  fermée:*... 

Soudain,  les  deux  vieilles  gens  sursautent  : 
un  grand  bruit  d'ailes  et  de  gloussements 
éperdus  remplit  tout  le  couloir,  suivi  de  l'ir- 
ruption dune  demi-douzaine  de  poules  cl 
dun  ecclésiastique,  dans  un  nuage  de  pous- 
sière. C'est  un  jeune  prêtre,  resplendissant  de 
santé,  la  figure  épanouie,  fort  à  son  aise  et 
qui  dit  : 

—  Monsieur  Baillard,  je  vous  présente  mes 
respects. 

Il  y  eut  une  seconde  d  étonnemejit. 

—  Monsieur  l'abbé ,  observa  le  vieillard, 
je  Aous  salue,  mais  je  ne  sais  pas  qui  vous 
êtes. 

—  C  est  un  de  ces  messieurs  du  couvent, 
le  Père  Gléach,  dit  sans  bonne  grâce  Marie- 
Anne. 

jyOblat  s^était  arrêté  sur  le  seuil  de  la 
chambre  ;  dans  son  cœur,  il  demandait  au 
bienheureux  Pierre  Fourier,  dont  il  aperce- 
vait un  portrait  pendu  au  mur,  de  lui   dicter 


i.\    <(>i.iiM-    i\-i'iiiri:  ')S' 


les  p;irnles  propies  à  l«^ii(lier  le  \\ou\  iel»oll»\ 

—  Monsiour  Gaillard,  jo  \  ions  an  nom  d(^ 
nos  Pères  prendre  de  nos  nnu\(^llcs.  Noilît 
déjà  plusiems  jours  (|iio  le  [\''rc  Auhrv  sérail 
\cnii  NOUS  Noir  lui-nièmc.  s^il  n^étail  retenu 
p;ir  la  maladie  dans  sa  chambre.  \ous,  du 
moins,  je  \ois  a>ec  plaisir  que  vous  allez 
mieux,  et  je  vous  souliaite  de  pouvoir  bientôt 
monter  à  i'Kglise  de  Notre-Dame  de  Sion. 

—  Ah  !  cette  église  de  Sion.  lépondit  Léo- 
pold,  combien  de  fois  j  \  ai  prêché  jadis  î 

—  ('/('"tail  alors  le  bon  lemp^,  Nîonsieur 
liaillard.  il  faut  y  lexenir... 

I-l  après  un  silence  : 

—  il  faut  rentrer  dans  1  l\i:Iise. 

—  luiilrer  dans  l'I'lglise,  dit  avec  humeur 
!<•  >ieillard,  mais  je  n'en  suis  jamais  sorti. 

—  Tant  nneux,  Monsieur  haillard,  ainsi 
\olre  croyance  est  identifpn'  ii  celle  de  Mon- 
^•'itrneiir  } 

—  (  )iii.   Monsieur. 

—  Va    abs(jlumenl    la    nn'iin'    (pic    (  l'Ilc  de 

Léon  Mil  :• 

—  i  )ui,   \lonsi«uir. 

—  Va  ni  plu<  ni  moins  que  celle  de  THirlise 
entière  l'ondée  par  Xolre-Seigneur  Jé«<us- 
Christ? 

—  Oui.  Monsieur. 


388 


LA    COLLINE    INSPIREE 


—  Mais  c^est  admirable,  Monsieur  Bail- 
lard  î  Ainsi  vous  admettez  tous  les  dogmes  tels 
que  rÉglise  catholique  les  croit  et  les  en- 
seigne ? 

—  Oui,  Monsieur. 

—  Oh  î  alors  ça  va  bien.  Parfait,  parfait  !  Mais 
dites-moi,  Monsieur  Baillard,  j^ai  Thonneur 
d''être  au  courant  de  votre  histoire,  j^ai  lu  des 
ouvrages  de  A  intras  et  j'ai  pris  connaissance 
de  votre  chef-d^œuvre  littéraire,  qui  est  votre 
polémique  avec  Monseigneur. 

A  ces  mots  flatteurs,  Léopold,  qui  se  tenait 
affaissé  dans  son  fauteuil,  se  redressa  avec 
une  joyeuse  confiance  et  dit  vivement  : 

—  £h  bien  !  dans  ce  cas  vous  voyez... 

—  Je  vois  que  les  doctrines  de  Vintras  ont 
été  condamnées  par  les  souverains  pontifes. 

—  Et  combien  de  temps,  Monsieur  l'abbé, 
avez-vous  passé  à  cette  étude  ? 

—  Huit  jours  pleins.  Monsieur  Baillard. 

—  Eh  bien  !  moi,  répliqua  le  vieillard  avec 
une  haute  dignité,  j'y  ai  passé  trente-sept  ans. 

—  Monsieur  Baillard,  tout  vrai  catholique 
doit  dire  comme  le  pape,  et  Vintras,  pour 
sûr,  n'enseigne  pas  absolument  comme  le 
pape. 

—  Le  pape  I  le  pape  !  dit  Léopold  en  haus- 
sant les  épaules. 


LA    COLLINE    INSPIRÉE  889 

—  Je  parie,  iMonsieur  Baillard,  que  vous 
ne  croyez  pas  à  l'infaillibilité  du  Saint-Père. 

—  Ah  î  pour  cela  par  exemple,  non,  je  ne 
l'admets  pas. 

—  Et  naturellement,  vous  ne  croyez  pas 
davantage  à  l'Immaculée-Gonception  ? 

—  J'y  fais  des  réserves,  dit  Léopold  d'un 
air  entendu. 

—  Et  l'enfer  éternel.  Monsieur  Baillard, 
Tadmeltez-vous  .'^ 

—  Je  ne  puis  pas  l'admettre,  car  Dieu  est 
infiniment  bon  ;  il  cesserait  de  l'être,  s'il 
condamnait  a  un  supplice  sans  fin. 

L'Oblat  était  édifié.  Il  crut  le  moment  venu 
de  faire  avancer  toute  l'artillerie  de  son  apo- 


logctKjue. 


—  Mon  cher  Monsieur  Baillard,  quelle 
peine  vous  me  faites  î  Comment  un  homme 
comme  vous,  un  prêtre,  un  théologien,  un 
savant  écrivain  n'a-t-il  pas  pénétré  le  vrai 
sens  de  tout  ce  (jui  s  est  passé  à  Tillv  ?  Il 
s'agissait  de  détrôner  le  (Ihrist. 

—  Assez,  assez!  s'écria  Léopold,  j'ai  bien 
Ml.  j'ai  bien  entendu  :  lilly  embaumait  de 
vérités  et  retentissait  de  miracles.  Oui.  Mon- 
sieur, je  monterais  sur  l'échafaud  et  je  donne- 
rais vingt  fois  ma  vie  pour  affirmer  la  réalité 
des  faits  (|ui  onl  eu   lieu  à    I  illy. 


390  LV    COLLINE    INSPIRÉE 

—  Monsieur  Baillarci,  distiiiguous  î  .Nul 
liomme  instruit  dans  ces  questions  ne  niera 
la  possibilité  des  faits  surnaturels  de  ïillv. 
Mais  quelle  est  l'origine  de  ces  faits  ?  J'ai  lu 
six  énormes  volumes  écrits  par  un  avocat, 
M.  Bizouard.  Il  traite  in  e.ctenso  des  rapport*^ 
du  démon  avec  l'homme,  depuis  l'origine  jus- 
qu  à  nos  jours.  Chacune  des  manifestations 
sataniques  est  examinée  par  lui  juridique- 
ment, à  la  manière  d'un  procès  ;  or,  arrivé  à 
l'Œuvre  de  la  Miséricorde,  il  découvre  que 
l'esprit  qui  parlait  et  écrivait  par  Vintras 
n'est  autre  que  celui  qui,  par  Cagliostro  et 
d'autres  médiums  en  foule,  sur  tous  les  points 
de  la  terre,  travaille  à  ramener  le  monde  à 
lancien  paganisme  ou  culte  de  Satan,  en  re- 
foulant le  rè2:ne  de  Jésus-Chris l. 

Entendant  dire  que  M.  Bizouard  range  Vin- 
tras au  nombre  des  possédés,  Léopold  se 
dressa  comme  un  ressort. 

—  Non,  non,  s'écria-t-il  d'une  voix  indi- 
gnée et  plaintive,  mon  bon  maître  ne  m'a  pas 
trompé. 

A  ce  moment,  et  comme  s  il  eût  sonné  au 
drapeau,  Marie-Anne,  Fanfan  Jory  et  phi- 
sieurs  autres  de  ceux  qu'il  appelait  ses  bons 
enfants,  poussèrent  la  poile  de  la  cuisine  et 
lirent  irruption  dans  la  chambre. 


il 


Lv   collim:   inspii5i':k  .W)! 

Le  \ieillar<l  >  éUn'l  levé,  et  preiianl  hi  niciiii 
(le  son  jeune  visileur.  Il  le  poiissall  doiicemenl, 
mais  iiTésistibIcmcnt  vers  la  purte. 

Celui-ci  ne  se  tint  pas  pour  battu.  Dans  le 
corridor  il  fit  de  longs  discours  à  Marie-Anne. 
|)Our  (ju'elle  obtînt  de  son  maître  (ju'il  se 
ronfessàt.  Mais  le  visage  de  la  vieille  femme 
restait  fermé.  Le  vieillard  quelle  admirait 
n'avait  pas  besoin  de  ce  vicaire  ni  de  per- 
sonne pour  faire  son  salut. 

—  Eh  î  répli(jua-l-elle  avec  vivacité,  que 
voulez-vous  lui  demander?  Il  n'a  jamais  fait 
de  mal  à  personne,  mais  toujours  du  bien  à 
tous,  autant  (jii'il  Va  pu,  et  il  passe  son  temps 
à  prier. 

—  Marie-Anne,  un  chrétien,  un  prêtre  sur- 
tout, qui  ne  se  confesse  jamais,  c'est  un  genre 
de  saint  que  TEglise  n'a  pas  encore  canonisé. 
Vous  feriez  un  péché  mortel  si  nous  lais- 
siez mourir  monsieur  jiaillard  sans  m  a>()ir 
appelé. 

Marii'-Anne  a<juic>«;a  de  la  It'lc.  mais  drs 
(jue  roblat  se  fut  éloigné,  elle  regagna  sa 
cuisine  en  maugréant  contre  ce  jeune  |)rclre 
trop  hardi. 

(iepondanl  le  INre  (iléach  rcinonlail  au 
couvent  dans  un  état  d'esprit  bien  difl'ércnt  de 
celui  uù  il  se  complairait  une  dcmi-heuie  au- 


392  LA    COLLINE    INSPIREE 

paravant.  Il  était  descendu  chez  le  vieux 
Baillard,  à  peu  de  chose  près,  comme 
autrefois,  dans  l'Afrique  du  Sud,  il  s'ache- 
minait vers  la  paillotte  d'un  chef  Zoulou. 
Maintenant  il  voit  son  erreur  et  qu'il  n'a 
trouvé  aucune  prise  sur  l'âme  du  \ieillard. 
Il  gravit  soucieusement  les  pentes  ruisse- 
lantes de  dégel,  dont  l'aspect  influe  encore 
sur  Son  esprit  attristé,  et  malgré  le  A-ent  et 
le  froid,  il  n'est  pas  pressé  d'arriver  à  Sion 
oii  un  autre  malade  attend  son  récit  avec  la 
plus  vive  anxiété. 

Le  Père  Aubry  sentait  qu'il  allait  mourir, 
mais  depuis  qu'il  avait  appris  l'état  désespéré 
de  Léopold,  une  activité  fiévreuse  et  sans 
sommeil  avait  succédé  à  son  abattement.  Une 
série  de  souvenirs  s'éveillaient  dans  son  ima- 
gination, coupés  par  ces  grands  élans  qu'exci- 
tent dans  une  âme  les  approches  de  la  mort.  Il 
revoyait  toutes  les  étapes  de  son  triomphe  sur 
la  colline,  il  en  rappelait  toutes  les  minutes, 
mais  le  cœur  moins  assuré,  inquiet  maintenant 
d'y  sentir  plus  d'amour-propre  que  de  charité. 
Il  revivait  ce  premier  jour  011,  sur  le  parvis 
de  l'église,  il  avait  rencontré  et  repoussé  Léo- 
pold, et  lui  avait  devant  tous  jeté  à  la  face  le 
terrible  vade  rétro,  Salana  ;  il  entendait  galo- 
per sur  les  penles,  aux  talons  des  Baillard  le 


LA    COLLINE    INSPIREE  Sq^ 

cruel  troupeau  des  enfants,  et  il  savait  bien 
rju'il  les  avait  continuellement  encouragés  ;  il 
se  récilail  la  complainte,  qui,  loin  de  le  faire 
rire  aujourd'hui»  l'huniiliail  et  le  peinait.  Les 
images  se  pressaient  dans  son  esprit  :  la  Noire 
Marie  expulsant  les  schismatiques  du  couvent  : 
le  maire  Janot  les  livrant  aux  violences  de  la 
rue  ;  le  jeune  séminariste  d'Etreval  chassant 
de  sa  maison  le  vieux  prêtre,  l'ami  de  son 
père.  ^  oilà  ce  qu  il  a  jadis  appelé  des  succès  ! 
Il  s'est  réjoui  sans  scrupule  de  tous  ces  cha- 
grins de  ses  frères,  comme  d'autant  de  vic- 
toires de  Dieu  !  Tout  cela  lui  paraît  maintenant 
petit,  mince,  privé  d'amour.  11  tremble  de 
paraître  avec  cet  inditme  bagage  devant  le 
Souverain  Ju^re.  Sur  ce  lit  de  mort,  il  n'a 
rien  plus  à  cd'ur  que  le  salut  de  Léopold, 
pas  même  son  propre  salut,  car  il  croit  qu'ils 
se  confondent.  Ah  î  que  ne  peut-il  courir  au 
chevet  du  schismatique,  le  supplier,  vaincre 
sa  révolte,  et  d'un  même  mouvement,  s'éle- 
ver avec  lui  jusqu'aux  pieds  du  tronc  de 
Dieu. 

A  peine  fut-il  averti  du  retour  du  Père 
Cléach,  qu'il  le  pri;i  de  venir  dans  sa  chambre, 
et  minutieusement  se  lit  raconter  son  entrevue 
avec  Léopold,  tous  les  propos  du  vieil  homme 
et  de  sa  compagne. 


Il  récoutait  en  se  Jrapp;nit  la  poitrine,  el 
(juand  son  jeune  confrère  eut  ache\é  son  ré- 
cit : 

—  Je  vois  ce  qui  vous  csl  arrivé,  lui  dil-il. 
Il  Y  a  vingt-cinq  ans,  j'ai  commis  la  même 
faute  que  vous.  Ce  n'est  pas  avec  des  argu- 
ments que  l'on  touche  le  cœur. . .  Ah  !  que  ne 
puis-je.  mon  cher  ami,  vous  accompagner 
auprès  du  malheureux  obstiné  !  Que  Dieu  qui 
me  refuse  cette  grâce  m'accorde  au  moins  la 
force  de  vous  communiquer  l'expérience  de 
ma  vie,  et  qu'elle  soit  en  même  temps  la 
confession  de  ma  faiblesse. 

Et  comme  on  voit  parfois  un  foyer,  avant 
de  s'éteindre,  lancer  de  grandes  lueurs,  cette 
énergie  expirante  exhala  en  paroles  pressées 
sa  flamme  intérieure,  une  flamme  qui  avait 
tout  purifié  dans  son  âme. 

—  Vous  ne  pouvez  pas  savoir,  mon  ami, 
les  pensées  qui  assiègent  le  lit  d'un  mourant. 
Toute  mon  existence  est  présente  devant  moi. 
Comment  vais-je  justifier  au  tribunal  de 
Dieu  mon  passage  sur  cette  terre  privilégiée 
de  Sion  )  Ai-je  su  y  respirer  et  y  servir 
l'esprit  de  vie?  Il  y  a  trente-quatre  ans, 
presque  au  lendemain  de  mon  ordination, 
j'ai  été  envoyé  sur  cette  sainte  colline  ;  j'ai 
été  chargé  de  la  reconquérir  pour  la  gloire 


IV     «  nl.l.lM      INM'IUKi:  .><).J 

do  NoUc-Diime.  Puis-jc  dire  (|uc  j  ai  réussi!* 
J/iime  des  Haillard  m'a  ccliappé.  Ah  î  se 
piéscnler  doNanl  Dieu  aNer  (|uclcju  un  (|uc 
I  on  lient  ])ar  la  main  et  (|u  on  lui  amène, 
c'est  bien,  mais  arriver  seul  !  J  ai  vu  Fian- 
•;<>is  me  repousser  à  son  lit  de  mort.  Si  cette 
àme  (|u<'  j  ai  laissé  partir  irritée  et  désolée 
m'attendait  lii-liaul.  j'arceplerais  la  mort  avec 
moins  d  aj)prélK'nsion,  j  entcuinerais  avec  con- 
liance  le  psaume  du  satrifice.  Sauvons  Léo- 
pold,  mon  l^èreî  Alors,  je  pourrai  niurnuirer: 
Inlroïho  (ul  a/ffirc  l)ri . 

Il    s'iiiterrcmipil    un    instant    comme    pour 
prendre  haleine,  tandis  que   le  jeune  Oblal 
tenait  près  de   lui,  silencieux  et  méditatif, 
et  d  une  \oix  (juasi  intérieure  il  reprit  : 

—  Ai-je  su  comprendre  Léopold?  H  \ 
as  ail  en  lui  quchpie  chose  (jui  rem|)ècliait  de 
trouver  la  pai\.  Mais  dans  n<»tre  paix,  k 
nous,  n'y  a-l-il  pas  une  atonie  de  l'ànie  !'  il  a 
perverli  un  [na^^niii(pie  élan  (jui  lui  \tnail  de 
Dieu.  Avec  tou-^  j'ai  ri  et  puis  analhémalisé. 
N'am*ais-je  pas  dû  l'aider  à  purifier  cette 
in>piratiun  (jui  s  a^nlail  au  fond  de  Sun  cœur 
et  don!  il  abusait  d  une  manière  coupable? 
N'éloit-ce  pa.s  mon  rôle  de  prélre  de  recon- 
naître, au  milieu  de  ses  erreurs,  le  mou>c- 
menl    de    Dieu!'    Il    ^'appuyait  sur  la  colline  ; 


896  LA    COLLINE    INSPIREE 

il  l'aimait  comme  aucun  de  nous  n'a  fait  ;  il 
voulait  y  puiser  sans  mesure.  Ce  n'est  pas  le 
crime  d'une  âme  vile.  Nous  ne  devons  pas  le 
laisser  à  Satan,  mon  Père  ;  il  faut  le  rendre 
au  Christ  qui  m'en  a  donné  la  charge. 
Sauvez-moi  en  le  sauvant. 

Le  jeune  Oblat  écoutait  sans  interrompre, 
et  de  toute  son  âme  il  croyait  ce  que  lui 
disait  ce  mourant.  Tout  l'émouvait  dans  ce 
discours,  et  plus  que  les  paroles,  les  vibra- 
tions de  la  voix  entrecoupée,  les  yeux  bril- 
lants, l'ardeur  de  ce  pauvre  corps  soulevé 
d'enthousiasme  religieux  et  de  fièvre.  Ces 
paroles  du  Père  Aubry  donnaient  un  sens 
aux  extravagances  de  Léopold  Baillard,  à  la 
fidélité  de  cette  vieille  Marie-Anne  Sellier  et 
de  leurs  pauvres  adeptes,  mais  elles  allaient 
bien  plus  loin  dans  la  conscience  du  jeune 
Oblat.  Elles  y  réveillaient  quelque  chose  d'en- 
dormi et  qui  surgissait  tout  à  coup,  joyeux 
et  fort,  dans  cette  âme  de  lévite.  Ces  paroles 
lui  donnaient  une  mission  de  prêtre. 

—  Mais  comment  m'y  prendre,  mon  Père  P 
Quel  moyen  pratique?  demanda-t-il  avec  tout 
son  cœur. 

—  Ah!  si  nous  les  avions  aimés,  murmura 
le  moribond. 

Et  après  un  silence  : 


LA     lULLINE    INSPiRKn  Sc)" 

—  Certes,  vous  devez  niainleiiir  l  i?ilégrilé 
de  la  doctrine,  de  la  hiérarchie  ol  tous  les 
droits.  Mais  après  avoir  été  inflexible  pour  le 
mal  et  Terreur,  soyez  généreux  pour  riiomme. 
Beaucoup  de  charité,  d'indulgence  et  de  con- 
descendance. Et  ce  n'est  pas  assez  ;  j'ose  vous 
demander  plus.  Ce  n'est  pas  assez  d'adoucir 
les  solides  raisons  que  vous  lui  proposez.  Je 
vous  demande  de  l'estimer,  .le  vous  en  sup- 
plie, mon  Père,  apprenez  de  moi  à  ne  plus 
regarder  Léopold  Baillard  qu'au  travers  de 
son  amour  pour  le  domaine  de  la  \  icrge  de 
Sion.  Le  moyen  pratique,  dites-vous?  Ah!  je 
le  vois  maintenant,  c'est  de  lui  montrer  que 
nous  Tainions,  et  d'une  telle  manière  qu'il 
n'en  puisse  douter, 

Après  ces  paroles,  le  Père  Auhr\ ,  épuisé, 
ferma  les  yeux,  et  1  on  voyait  (ju  il  jjriait. 

Le  jeune  Ohlat  regardait  ce  visage  transfi- 
guré, et  pensait:  a  Va-t-il  mourir  sans  ache- 
ver de  me  conseiller?  \a-t-il  me  laisser  seul 
et  sans  aide  ?  » 

Léopold  I>aillard  lui  apparaissait  connne 
une  forteresse,  cpill  fallait  coûte  que  coûte 
emporter.  Certainement,  à  cette  minute,  les 
légions  de  Satan  étaient  rangées  autour  de  ce 
malheureux  héiésiarijue.  Que  jiouvail  un 
pauvre  prrlir?  Il    fiillail    une    inlci  \  «Milion    <le 

j6 


SgS  LA    COLLINE    INSPIREE 

Dieu.  Le  jeune  Oblat  l'attendait.  Jamais  il 
n'avait  senti  en  lui  cette  source  vivifiante  qui 
maintenant  l'emplissait  de  force  et  d'atten- 
drissement. C'est  sous  cette  influence  et  par 
une  inspiration  divine  que  soudain  il  dit  au 
père  Aubry  : 

—  Mon  cher  et  vénéré  Père,  vous  le  sen- 
tez bien,  tous  les  moyens  humains  échoue- 
ront. L  obstiné  a  besoin  d'une  intervention 
exceptionnelle. 

Il  s'arrêta  un  instant,  cherchant  sur  la  figure 
du  moribond  s'il  pouvait  continuer,  et  puis  il  dit  : 

—  Quand  vous  serez  devant  le  bon  Dieu... 
Le  Père  Aubry  comprit  et  ne  s'effraya  pas 

de  cette  vision  de  mort  qu'on  lui  proposait  si 
crûment.  11  ouvrit  sur  son  jeune  interlocuteur 
ses  grands  yeux  doux  et  profonds. 

—  Oui,  tout  à  l'heure,  pensa-t-il,  quand  je  pa- 
raîtrai devant  Dieu ,  j  e  le  supplierai  pourLéopold. 

Puis  élevant  au  ciel  son  regard,  il  pria 
tout  haut  avec  simplicité  : 

—  Seigneur,  dit-il,  prenez  ma  vie,  appelez- 
moi  tout  de  suite  devant  vous,  afin  que 
j'obtienne  de  votre  miséricorde  une  bonne 
mort  pour  Léopold  Baillard. 

Le  vœu  du  Père  Aubry  fut  exaucé,  il 
mourut  dans  la  nuit. 


LA    COLLINE    LNSPIREE  SqQ 

Le  Père  Cléacli  se  sentit  soulevé  par  une 
espérance  et  une  confiance  invincil)les.  La 
conversion  de  Léopold  était  une  tentative  qui 
dépassait  les  moyens  humains  ;  le  pacte  qui  liait 
ce  malheureux  à  Satan  ne  pouvait  être  r(»mpu 
que  par  le  pacte  supérieur  d'une  àme  sainte 
avec  Dieu  :  le  miracle  s'était  produit.  Dieu 
avait  accepté  le  sacrifice  du  Père  Aubry. 

Au  (juilter  de  l'enterrement,  le  jeune  Oblat 
descendit  tout  droit  chez  iMarie-Anne  Sellier. 
Dans  la  cuisine,    il    trouva   la  vieille  femme 
I   avec  quelques  Enfants  du  Carmcl,  et  il  apprit 
i   d'eux   que    M.    l>aillard.  après   une   nouvelle 
I   attaque,  avait    manqué    mourir    l'avant-veille 
à   laube.    C'était   précisément    l'heure   où    le 
Père  Aubry  paraissait  devant  Dieu.   LOblal 
ne    douta   pas  que  son    \énérable   ami   n'eut 
obtenu    de    la    compassion    divine    un    répit 
pour  Léopold.    Alors,    du    ton    d'un  honmie 
qui  ne   demande    pas    une    permission,   avec 
une  gravité  et   une  autorité  qu'on  ne  sentait 
pas  dans  sa   voix  k   sa   première   visite,  il  dit 
qu'il  désirait  demeurer   seul  avec   le  malad»^. 
Léopold  était  étendu  dans  son  lit,  tout  un 
côté  du  corps  paralysé.  A  la  place  de  l'expres- 
sion sévère  et  militaire  qui  lui  était  liabituello, 
il    y   avait    quelque    chose   de    timide,    et    le 
pauvre  regard  de  son   œil   droit,  le  seul  qu'il 


/lOO  LA    COLLINE    INSPIREE 

pût  tourner  vers  son  visiteur  disait  très  clai- 
rement: «Ne  voyez-vous  pas  dans  quel  état 
je  suis?  Est-ce  le  moment  de  venir  discuter?» 

Mais  rOblat  : 

—  Rassurez-vous,  Monsieur  Baillard,  je 
ne  viens  pas  discuter  dixec  aous  ;  je  viens  vous 
apprendre  que  le  pauvre  Père  Aubry  est  mort. 

Cette  nouvelle  ne  parut  pas  autrement 
intéresser  le  malade.  Il  tenait  les  yeux  fer- 
més, et  sa  main  valide  s'agitait  impatiem- 
ment sur  la  couverture. 

Cependant  le  Père  Cléach  continuait,  et 
encore  tout  vibrant  des  émotions  qu'il  res- 
sentait depuis  trois  jours,  il  commença  de 
rapporter  le  suprême  entretien  qu'il  avait 
eu  avec  le  vieil  oblat. 

Quelle  surprise  pour  Léopold  d'entendre 
ces  paroles  et  cet  accent,  et  de  sentir  fixé  sur 
lui  avec  une  infinie  amitié  et  même  avec  admi- 
ration le  regard  de  son  jeune  visiteur.  Il 
n'était  donc  plus  seul  ;  on  s'occupait  de  lui 
autrement  que  pour  lui  jeter  la  pierre  ;  au 
couvent,  la  vérité  se  faisait  jour,  enfin  ! 
L'idée  qu'il  avait  été  aimé  fondit  les  glaces 
contre  lesquelles  tous  les  anathèmes  avaient 
échoué.  Il  écoutait  avec  ravissement  lOblat 
lui  repéter  les  paroles  du  Père  Aubry  : 
ce   Personne    plus    que    Léopold  Baillard  n'a 


LA    COLLINE    INSPIREE  '|OI 

aimé  la  colline  de  Sion.  »  Et  il  sentait  que 
de  tous  les  hommes  qu'il  avait  connus,  très 
peu  auraient  pu  le  comprendre  aussi  bien 
que  cet  adversaire  dont  il  avait  tant  soulTert. 
((  Comment  n'ai-je  pas  vu,  pensait-il,  que 
nous  pouvions  nous  aimer?  »  Deux  grosses 
larmes  coulèrent  sur  ses  joues,  quand  l'Oblat 
lui  révéla  que  le  Père  Aubry  avait  oiTerl  sa  vie 
pour  arriver  le  premier  au  tribunal  de  Dieu 
et  intercéder  en  laveur  du  liestaurateur  de  Sion. 
A  plusieurs  reprises,  il  interrompit  pour  dire  : 

—  Cela  est  d'un  vrai  prrlre. 
lu  rOblat  poursuivait  : 

—  Nous  avez  fait  de  grandes  choses  sur  la 
colline,  Monsieur  Baillard  ;  nous  l'avons  trop 
iii'-connu,  mais  la  sainte  ^ierge,  Elle,  ne  peut 
pas  l'oublier. 

—  Maintenant,  dit  le  malade,  je  sens  cjuc 
je  ne  pourrai  plus  rien  faire  en  ce  monde,  je 
suis  content  de  mourir. 

—  Avec  saint  Paul,  Monsieur  l^aillard, 
\Miis  lormcz  ce  souhait  :  Ctipio  dissn/ri... 

—  Oui,  cl  esse  cnm  (lUrislo. 

—  No  dttunez  de  place  dans  vutre  cu'ur 
qu'à  deux  sentiments,  celui  du  regret  et  celui 
(Je  l'espérance  :  regret  pour  le  passé... 

—  El  espérance  pour  l'avenir,  ache\a  le 
malade. 


l\02  LA    COLLINE    INSPIREE 

Quelques  instants  après  il  ajouta  : 

—  Je  voudrais  bien  revenir  comme  j'étais 
avant  les  affaires  de  l'évêché,  mais  je  ne  puis 
pas  dire   que  je  n'ai  pas  vu  ce  que  j'ai  vu. 

—  Laissez-donc  tout  cela  désormais,  Mon- 
sieur Baillard  ;  on  vous  demande  tout  simple- 
ment de  faire  un  acte  de  foi  complet  avec 
votre  évoque,  avec  le  souverain  pontife 
Léon  Xni  et  avec  l'Eglise  catholique,  et  puis 
que  vous  ayez  un  regret  parfait  du  passé  et 
une  confiance  inébranlable  dans  l'infinie 
miséricorde  de  Dieu. 

—  Dieu  est  mon  espérance,  Spes  mea  Deiis, 
telle  a  toujours  été  ma  devise. 

Un  tumulte  s'élevait  dans  l'ame  du  Père 
Gléach  ;  maintenant  il  voyait  dans  le  pauvre 
Léopold  un  frère  aîné  malheureux,  et  mieux 
encore  un  prêtre  plus  rapproché  que  lui-même 
de  la  divinité. 

—  Mon  vénérable  et  vieil  ami,  dit-il  (et  il 
ne  savait  pas  d'où  il  tirait  ses  paroles,  et  tan- 
dis qu'il  les  prononçait  il  s'en  étonnait  lui- 
même),  je  vous  aime  et  je  vous  respecte. 
Pour  le  salut  éternel  de  votre  âme  je  vais  vous 
confesser  :  Ta  nomine  patris... 

Quand  ce  fut  fini,  les  deux  prêtres  s'em- 
brassèrent.  Et  le    Père  Cléach,    retenant  les 


'•o3 


LA    GOLUNE    I.NSPUIEE  :\ 

larmes  démotion  et  de  bonheur  qui  létouf- 
faient,  ouvrit  la  porte  de  la  cuisine  pour 
annoncer  aux  Enfants  du  Carmel  que  mon- 
sieur Baillard  s'était  confessé.  Ils  en  furent 
stupéfaits,  mais  ne  cachèrent  pas  leur  mécon- 
tentement. 

—  Ah  !  dit  M"^*^  Mayeur,  si  vous  n'aviez 
que  du  monde  comme  ça  à  convertir,  vous 
seriez  heureux!  Malgré  sa  maladie,  il  n'a  pas 
manqué  une  seule  fois  de  nous  rassembler 
pour  la  prière.  Quelques  petites  erreurs,  oui, 
je  ne  dis  pas,  mais  a  part  cela,  quel  saint! 

L'Oblat  ne  s'en  émut  pas  ;  il  avait  hâte  de 
remonter  au  couvent  et  d'y  prendre  toutes 
choses  pour  administrer  le  mourant. 

Marie-Anne  le  suivit  dans  le  corridor  et  lui 
dit: 

—  Nous  sommes  pauvres;  il  me  sera  im- 
possible de  faire  un  grand  enterrement  comme 

Il  en  fait  pour  les  messieurs  prêtres... 

—  Ma  pauvre  Marie-Anne,  lui  répondit-il, 
(j  ni  liez  ce  souci,  tout  s'arrangera  pour  le 
mieux  et  vous  serez  contente. 

(jiie  lui  importaient  à  celle  heure  l'opposi- 
lion  de  ce  pauvre  petit  monde  égaré  et  les 
mesquins  soucis  de  Marie-Anne!  Tout  cela 
lui  semblait  si  misérable  auprès  de  ce  senti- 
ment  de   charité   qui    remplissait  son  cœur. 


l\Olv  LV    COLLINE    INSPIRÉE 

Comment  se  serait-il  ému  de  quelques  mur- 
mures hostiles,  alors  qu'il  aA  ait  encore  sur  lui 
le  regard  reconnaissant  de  Léopold,  un  regard 
de  mourant  épanoui  pour  une  nouvelle  vie  ! 

Au  couvent,  oii  il  arriva  comme  porté  par 
deux  ailes,  on  ne  partagea  pas  tout  son 
enthousiasme.  Certes,  on  appréciait  le  résul- 
tat obtenu  :  Léopold  s'était  confessé.  Mais 
l'attitude  de  la  cuisine  donnait  grandement  à 
réfléchir.  On  rappelait  la  tactique  constante 
de  Vintras  et  des  pontifes  :  éclairer  ou  illu- 
miner les  fidèles  et  leur  permettre  ensuite  de 
se  conformer  à  la  liturgie  catholique. 

—  Léopold  est  de  bonne  foi,  répétait  le 
jeune  Oblat. 

On  lui  montra  une  lettre  de  l'Evêque,  très 
sage  et  très  nette,  qui  précisait  bien  le  dou- 
ble problème  :  sauver  une  âme  et  purifier  la 
colline.  Il  fallait  une  rétractation  solennelle. 

Très  troublé,  le  Père  Cléach  s'en  alla  prier 
devant  la  Vierge  de  Sion,  tandis  qu'on  cou- 
rait en  hâte  avertir  MM.  Morizot  et  Joseph 
Colin,  le  cordonnier,  les  deux  anciens  du 
village,  pour  qu'ils  servissent  de  témoins  à 
la  rétractation  solennelle  de  Léopold.  Puis  il 
prit  le  Saint  Sacrement  et ,  précédé  de  la 
sonnette,  se  dirigea  vers  la  demeure  de  Marie- 
Anne.  On  le  suivit,  et  bientôt  presque  tout  le 


LA    COLLINE    INSPIRi'e  /|05 

village  fut  rassemblé  devant  la  porte.  Avant 
de  laisser  entrer  ce  monde,  TOblat  pénétra 
chez  Léopold,  et  quand  il  n'y  avait  encore 
dans  la  chambre  (ju'eux  deux,  pauvres  prêtres, 
et  le  divin  Sauveur,  il  s'agenouilla  et  lit  dni^ 
son  âme  cette  prière  : 

—  Ne  permettez  pas,  Seigneur,  que  je 
(  ummcttc  un  indigne  abus  de  votre  Sacre- 
ment! Ne  permettez  pas  que  la  dernière  com- 
munion de  ce  malheureux  prêtre  soit  un 
sacrilège  !  Si  vous  le  voulez,  vous  pouvez  le 
purifier!  \enez.  Seigneur  Jésus,  voilà  que 
votre  ami  est  malade  !  Si  vous  l'abandonnez, 
(jui  donc  le  sauvera  !* 

Puis  se  rcleviinl,  il  déclara  à  Léopold  que 
son  devoir  était,  avant  de  lui  adnnnistrer  le 
saint  viaticjue,  de  lui  faire  signer  j)ublique- 
menl  un  acte  de  rétractation  et  de  le  relever 
des  censures. 

—  .le  lo  veux  bien,  dit  le  malade. 
Cependant,  les  gens  du  vilhige  se  glissaient, 

1rs  uns  après  les  autres,  dans  la  chandjre. 
(lomme  à  l'église,  les  femmes  formaient  un 
groupe  séparé  de  celui  des  honmies.  Tous  se 
laisaienl.  L'Oblat,  d'une  >oix  lente  et  solen- 
nelle, connucnva  lu  Iim  turc  de  l'acte  de  rétrac- 
tation : 

«  Au  nom  de  la  Très  Sainte-Trinité,   Père, 

a3. 


4o6  LA    COLLINE    INSPIREE 

Fils  et  Saint-Esprit,  moi,  Léopold  Baillard, 
prêtre,  domicilié  à  Saxon-Sion,  je  déclare  à 
tous  et  en  particulier  à  Sa  Grandeur  Monsei- 
gneur de  Nancy,  mon  supérieur  ecclésiastique, 
que  je  veux,  moyennant  la  grâce  du  Bon 
Dieu,  vivre  et  mourir  dans  le  sein  de  la  sainte 
Eglise  catholique,  apostolique  et  romaine,  en 
parfaite  communauté  de  foi  avec  mon  évêque  et 
le  souverain  pontife  Léon  XIII.  Je  suis  et  je 
demeure  dans  la  foi  que  j'ai  reçue  au  bap- 
tême, et  professée  au  jour  heureux  de  ma 
promotion  au  sacerdoce.  Aujourd'hui  comme 
alors  j'admets  et  je  crois  tout  l'enseignement 
de  l'Eglise  catholique,  notamment  le  dogme 
de  l'enfer;  je  condamne  avec  elle  sans  restric- 
tion tout  ce  qu'elle  condamne  en  qui  que  ce 
soit,  en  quelque  ouvrage  que  ce  puisse  être, 
en  toute  sorte  d'Œuvre  ou  de  société  quel 
qu'en  soit  le  nom.  Je  déclare  souscrire  à  la 
condamnation  portée  par  le  souverain  pontife 
Grégoire  XVI  contre  les  erreurs  de  Pierre- 
Michel  Vintras  et  l'Œuvre  de  la  Miséricorde, 
et  je  désapprouve  absolument  et  je  rétracte 
tout  ce  que  l'Eglise,  notre  Sainte  Mère,  blâ- 
merait et  condamnerait  dans  mes  enseigne- 
ments, mes  écrits  et  mes  actes.  Que  la  divine 
Miséricorde,  par  l'intercession  de  Notre-Dame 
de  Sion,  notre  Mère  immaculée,  mon  suprême 


LA     COLLINE     INSPIREE  'jOy 

recours  à  cette  heure,  daigne  me  venir  en 
oide  !  » 

Plusieurs  fois  pendant  cette  lecture,  Marie- 
\nne  fut  subitement  saisie  d'une  toux  inso- 
lite, mais  l'Oblal  reprenait  impitoyablement 
les  phrases  qui  pouvaient  n'avoir  pas  été 
entendues  de  tous,  dût  le  supplice  du  pauvre 
monsieur  Baillard  en  être  prolongé. 

Celui-ci,  avec  quelle  détresse  il  écoulait  ce 
long  texte  qui  cachait  sous  chaque  formule  le 
reniement  de  sa  vie  !  L'expression  ardente 
des  yeux  proclamait  toujours  l'influence  exer- 
cée sur  ce  mourant  par  une  imagination 
insensée,  mais  ce  fut  sans  un  mot  qu'il  signa 
son  abdication. 

Alors  monsieur  Morizot,  l'ancien  maître 
d'école,  celui-là  même  qui,  trente-sept  ans 
auparavant,  s'était  indigné  contre  le  premier 
discours  vintrasien  de  Léopold, s'avança  en  don- 
nant les  marques  de  la  plus  grande  vénération  : 

—  Monsieur  le  Supérieur,  dil-il,  permettez- 
moi  de  vous  serrer  la  main  et  de  vous  offrir 
l'expression  de  mes  sentiments  de  condoléance 
|)our  l'état  de  souffrance  où  je  vous  vois,  et 
de  félicitation  pour  lorle  (juc  vous  venez 
d'accomplir. 

Léopold  lui  serra  la  main  en  lui  tli^ant 
aflcctueusement  : 


ioS  LA    COLLINE    INSPIIIEE 

—  Je  VOUS  remercie  bien,  Monsieur  Mo- 
rizot. 

L'ancien  magister  aurait  continué  son  dis- 
cours, mais  rOblat,  qui  sentait  que  le  malade 
allait  s'alTaiblissant  et  que  le  temps  pressait, 
continua  la  cérémonie.  11  releva  le  prêtre 
repentant  des  censures,  de  l'excommunication 
et  de  l'interdit  pour  hérésie  et  schisme,  et 
prononça  la  sentence  d'absolution.  Puis, 
l'ayant  rétabli  dans  tous  ses  pouvoirs,  il  lui 
donna  le  Saint  Viatique. 

A  cette  minute,  la  pensée  que  le  Père 
Aubry  lui  avait  léguée  jeta  une  longue  flamme 
dans  l'âme  du  Père  Cleach.  Le  vieil  Oblat 
avait  dit  vrai.  Au  fond  de  sa  longue  erreur, 
ce  malheureux  hérésiarque  avait  connu  un 
enthousiasme  du  divin  et  un  élan  d'adoration 
que  le  meilleur  croyant  devait  envier  et  dési- 
rer d'ajouter  à  sa  foi.  Le  jeune  Oblat  se  mit 
à  genoux  et ,  devant  la  petite  assemblée, 
demanda  au  pénitent  de  ]ui  donner  sa  béné- 
diction. 

Léopold,  élevant  aussitôt  la  main,  prononça 
la  formule  : 

—  Que  le  Dieu  très  haut  et  très  bon,  Père, 
Fils  et  Saint-Esprit,  vous  accorde  sa  bénédic- 
tion, et  qu'à  jamais  elle  demeure  sur  vous  et 
sur  les  vôtres. 


LV     COLLINE     INSPIin.i:  lOf) 

Celait  son  premier  aclc  de  prêtre  rétabli 
dans  ses  droits,  et  ce  devait  être  le  der- 
nier. 

Quand  l'Oblat  voulut  se  retirer,  il  lui  tint 
longuement  la  main,  en  répétant  à  deux  uu 
trois  reprises  : 

—  Vous  êtes  mon  ami  !  (Test  vous  qui  êtes 
mon  ami  ! 

A  l'apparition  du  père  Cleaeli  sur  le  seuil 
de  la  pauvre  maison,  ce  fut  un  long  mur- 
mure d'admiration.  Tout  le  village  était  ras- 
semblé dans  la  rue.  M'"*-*  Pierre  Mayeur, 
résumant  le  sentiment  général,  lui  dit  : 

—  C'est  vous  qui  avez  les  lauriers. 

Au  couvent,  on  alla  rendre  grâce  à  Notre- 
l)ame  de  Sion.  La  chapelle  rayonna  de  feux 
et  de  cantiques.  Un  délégué  partit  en  liàle 
porter  à  Monseigneur  la  rétractation  de  Léo- 
pold.  Et  pendant  (jue  tout  brillait  là-haut,  et 
(jue  dans  chaque  maison  du  village,  c'éUiil  un 
bavardage  émerveillé  ;  (jue  le  [)asteur  du  dio- 
cèse lisait  ù  ses  grands  vicaires  le  bulletin  de 
victoire  ;  (jue  partout  cnlin  ce  n'était  cjue 
Iriompiie  et  sainte  allégresse,  et  sur  la  colline 
nocturne,  la  même  éternelle  grandeur,  Léo- 
pold,  pour  sa  dernière  nuit,  demeurait  seul, 
en  proie  à  ses  gardes-malades. 

Tant  d'émotions  et  tant  de  fatigues  avaient 


4lO  LA    COLLINE    INSPIREE 

épuisé  Marie-Anne  ;  elle  dut  renoncer  à  veiller 
et  se  coucha  sur  un  matelas  contre  le  lit  de 
Léopold.  Elle  espérait  ainsi  protéger  son  vieux 
compagnon  contre  les  importunités  d'une 
quantité  de  visiteurs,  qu'amenaient  le  zèle  ou 
la  curiosité.  Mais  quoi  qu'en  eût  la  pauvre 
femme,  ces  indiscrets  ne  cessèrent  pas  de 
circuler  dans  la  maison  et  dans  la  chambre, 
et  toute  la  nuit  se  passa  en  piétinements,  en 
chuchoteries  et  en  disputes.  Sous  prétexte 
d'emporter  un  souvenir,  ou  d'épurer  un  lieu 
maudit,  ou  peut-être  encore  de  mettre  en 
sûreté  les  objets  du  culte  vintrasien,  la  maison 
fut  livrée  au  pillage.  Chacun  saisissait  dans 
l'ombre  ce  qui  lui  faisait  envie.  Au  milieu  de 
la  nuit,  Léopold,  —  était-ce  un  effet  de  ses 
réflexions  ou  bien  le  geste  machinal  d'un  fié- 
vreux, —  laissa  glisser  de  son  lit  la  ceinture 
de  protection  que  lui  avait  donnée  Yintras 
pour  le  jour  du  grand  cataclysme.  Trois 
bonnes  catholiques  s'en  saisirent.  Mais  redou- 
tant que  le  vieil  homme,  dans  un  moment  si 
redoutable,  se  trouvât  sans  protection  d'au- 
cune sorte,  elles  lui  passèrent  au  cou  leurs 
trois  scapulaires,  noir,  bleu,  rouge,  que  du 
fond  de  ses  brumes  Léopold  accepta  avec 
les  marques  d'une  profonde  vénération.  Elles 
allèrent  brûler  dans  la  cuisine  le  morceau  de 


1 


LA     COLLINE    INSPIREE  \  I  I 


flanelle  aux  insignes  bizarres,  aprrs  l'avoir 
triomphalement  agité  sous  les  yeux  de  Marie- 
Anne.  Celle-ci  alors,  se  tournant  vers  Léo- 
pold  qui  gémissait,  lui  dit  douloureusement  : 

—  \  ous  avez  nl)andonné  Dieu,  Dieu  vous 
abandonne  ! 

(c  Que  leur  faut-il?  »  pensait  Léopold  en 
regardant  ces  ombres.  Sa  petite  Eglise,  ses 
contradicteurs,  tous  les  vivants,  à  cette  mi- 
nute suprême,  il  les  avait  distancés;  il  arrivait 
tout  seul  devant  les  portes  dernières.  Y  trou- 
verait-il l'appui  promis  et  le  témoignage  du 
Père  Aubry?  Les  problèmes  dont  il  avait  toute 
sa  vie  respiré  la  poésie  se  présentaient  k  lui 
comme  un  fait,  qu'il  allait  maintenant,  à  ses 
risques  et  périls  éternels,  éprouver.  11  pronon- 
«iut  par  intervalles  des  paroles  que  personne 
ne  pouvait  comprendre.  \  ers  le  matin,  comme 
la  première  lueur  de  l'aube  apparaissait  à  la 
vilrc,  il  s'agita  et  dit  d'une  voix  haute  avec 
un  grand  eirorl  : 

—  ^  intras,  tu  as  passé  par  ces  épreuves. 
Indication     obscure    et    magnifique    sur    la 

fidélité  de  son  cccur. 

Et  dans  le  même  moment,  il  fut  pris  d'une 
troisième  et  dernière  attaque. 

On  alluma  un  seul  cierge  au  picil  de  son 
lit. 


4 12  LV    COLLINE    INSPIRÉE 

Quand  le  Père  Cléach  arriva,  la  nièce  de 
Léopold  emportait  la  longue  robe  rouge  du 
Pontife  d'Adoration,  en  disant  qu'elle  en  ferait 
d'excellents  couvre-pieds.  Les  hosties,  grandes 
et  petites,  les  croix  de  grâce,  les  téphilins 
gisaient  à  terre.  M.  Navelet  les  ramassait  et 
expliquait  que  le  calice  lui  revenait  de  droit, 
parce  que  Léopold,  de  longtemps,  l'avait  dé- 
signé pour  son  successeur.  Tous  se  disputaient 
ces  pauvres  trésors,  et  Marie- Anne  essayait 
en  vain  de  s'opposer  au  pillage. 

Le  premier  mouvement  de  l'Obi at  fut  de 
saisir,  lui  aussi,  ces  insignes  idolâtres,  mais 
chacun  se  rangeait  pour  lui  laisser  le  chemin 
du  lit  mortuaire,  et  il  rougit  d'avoir  pensé 
d'abord  aux  choses  secondaires.  11  alla  jeter 
l'eau  bénite  sur  le  corps  de  Léopold  et  tom- 
bant à  genoux  : 

—  Puisse  le  Souverain  Juge,  dit-il,  ratifier 
la  sentence  d'absolution  qu'en  son  nom  je 
viens  de  prononcer  sur  une  âme  captive  de 
Satan.  J'ai  confiance  que  le  Seigneur  accueil- 
lera le  prêtre  qui  s'est  perdu  par  un  amour 
excessif  de  Sion.  Un  monologue  de  quarante 
années,  un  si  long  cri  du  cœur,  une  telle 
supplication  à  l'Esprit  ont-ils  pu  s'abîmer  tout 
entiers  dans  le  vide?  Fleuve  troublé  par  les 
orages,  va  t'engloutir  dans  l'océan  divin. 


LA    COLLINE    INSPIREE  f\  1 .3 

Le  jour  mcmc,  Marie-Anne  munla  au  cou- 
vent et  déclara  aux  oblats  que  M.  Baillard 
avait  exprimé  le  désir  de  reposer  dans  la  tombe 
de  François,  qui  avait  été  enterré  civilement 
et  par  conséquent  sans  frais  d'église.  Quel 
était  le  sentiment  de  la  vieille  femme?  Etait-ce 
avarice,  désir  de  ne  payer  ni  tombe  ni  ser- 
vice? Les  oblats  l'ont  cru.  N'était-ce  pas 
plutôt  iidélilé  aux  anciennes  croyances  de 
Léopold,  désir  de  réunir  les  deux  frères  dans 
la  mort? 

On  1  écarta.  Monseigneur  donna  pour  mot 
d  ordre  des  funérailles  :  décence  et  simplicité. 
Le  corps  fut  recouvert  d'un  linceul,  comme 
c  est  l'usage  au  pays  de  Sion.  Sur  ce  drap 
blanc  on  avait  semé  des  fleurs  champêtres. 
Le  cierge  uni(jue  brûlait  à  la  tête  du  lit.  Bien 
peu  de  personnes  allèrent  prier  auprès  de  cette 
pauvre  dépouille.  Et  nul  ecclésiasti(|ue  ne  s'en 
approcha,  hormis  le  Père  Cléach  qui  lit  la 
levée  du  corps.  Au  long  de  cette  rude  montée, 
que  tant  de  fois  Léopold  avait  parcourue,  la 
tète  en  feu  et  tout  enivré  par  ses  passions, 
une  cinfjuantainc  de  villageois  suivirent  le 
cercueil.  (limibiiM  d  rnlie  eux  portaient  sous 
leurs  vélenjcnls  une  croiv  de  grâce,  une 
hostie  de  Vintras?  Les  oblats  n'osaient  pas  en 
faire    le    calcul.    Au    cimetière,   sous  le  vent 


/jl4  L\    COLLINE    INSPIRÉE 

éternel  du  plateau,  il  n'y  eut  pas  un  mot 
d'oraison  funèbre.  Le  Père  Cléach  se  borna  à 
recommander  de  prier  ardemment.  C'était  en 
effet  ce  qui  convenait  à  la  circonstance  :  peu 
d'honneurs  et  beaucoup  de  prières. 

Le  corps  de  Léopold  fut  placé  à  côté  de  celui 
de  sœur  Euphrasie  et  à  trois  pas  du  Père 
Aubry.  Sur  sa  tombe,  comme  le  mât  d'un 
navire  naufragé  au-dessus  des  flots,  se  dressait 
une  croix  de  bois.  On  y  avait  attaché  une 
couronne  de  lierre,  et  sur  les  croisillons  était 
gravée  sa  devise  :  Spes  mea  Deiis. 


CHAPITRE    \X 


ÉPILOGUE 


L  unie  de  LcopolJ  délivrée  revient-elle  sur 
la  saillie  colline,  voltige-t-elle  autour  de  ces 
murs  où,  pendant  un  demi  siècle,  il  crut 
entendre  un  appel,  et  parmi  ces  landes  pleines 
pour  lui  d'étranges  merveilles  ?  Personne, 
aucun  berger,  nul  pMerin  attardé,  fut-ce  par 
l(*s  temps  de  ténèbres  et  de  tempête,  n'a  croisé 
<ur  la  liante  prairie  les  fantômes  de  Léopold, 
de  Tliérèse,  de  la  Noire  Marie,  de  François, 
de  Qnirin.  De  leurs  tertres  décriés,  la  croix 
plantée  en  grand<î  pitié  a  disparu.  Dans  le 
cimetière,  contre  l'église,  je  n'ai  ramassé  au 
milieu  dos  orties,  qu'un  débris  d'ardoise  qui 
porte  leur  nom.  Mais  là-liaut.  on  respire  tou- 
jours l'esprit  qui  créa  les  Haillard. 

Aujourd  bui,  jour  de  jeudi  saint,  ce  long 


/l  I  G  LA    COLLINE    INSPIREE 

récit  lermine,  je  suis  monté  sur  la  colline. 
Dans  le  lointain,  la  longue  ligne  des  Vosges 
était  couverte  de  neige,  et  de  là-bas  venait  un 
air  froid  qui,  sous  le  soleil,  glaçait  les  tempes. 
Nulle  feuille  encore  sur  les  arbres,  sinon 
quelques  débris  desséchés  de  l'automne,  et 
c'est  à  peine  si  les  bourgeons  ça  et  là  se 
formaient.  Pourtant  des  oiseaux  se  risquaient, 
essayaient,  moins  que  des  chansons,  deux, 
trois  notes,  comme  des  musiciens  arrivés 
en  avance  à  l'orchestre.  La  terre  noire, 
grasse  et  profondément  détrempée  par  un 
abondant  hiver,  semblait  toute  prête  et  n'at- 
tendre que  le  signal.  Ce  n'est  pas  encore  le 
printemps,  mais  tout  l'annonce.  Une  fois  de 
plus,  la  nature  va  s'élancer  dans  le  cycle  des 
quatre  saisons  ;  le  Dieu  va  ressuciter  ;  le 
cirque  éternel  se  rouvre.  Combien  de  fois  me 
sera-t-il  donné  de  tourner  dans  ce  cercle  qui, 
moi  disparu,  continuera  infatigablement? 

Soudain,  un  étrange  bruit  de  crécelles 
s'élève  du  fond  de  Saxon,  suivi  aussitôt  d'un 
concert  de  voix  enfantines  qui  chantent  sur 
un  ton  trainard  :  ce  Voilà...  voilà.,,  pour  le 
premier.  »  Et  puis  encore  le  bruit  des  cré- 
celles.., Je  sais  bien  ce  que  c'est,  je  connais 
la  vieille  coutume  lorraine  :  c'est  la  tournée 
traditionnelle  des  enfants  qui  remplacent  les 


L\    COLLINE    INSPIRÉE  ^I" 

cloches  envolées  pour  llonie  durant  la  semaine 
sainte;  ils  vont  de  maison  en  maison  annon- 
cer fjue  l'heure  de  l'ofTice  est  venue.  En  me 
penchant,  je  les  vois  sur  la  cote,  à  peu  près 
en  face  de  la  masure  des  Baillard.  Ils  sont 
deux,  trois,  de  moyenne  taille,  et  puis  deux 
tout  petits.  Je  regarde  s'éloigner  ce  mince 
groupe  des  derniers  survivants  du  plus  loin- 
tain paganisme.  Leur  petit  cortège  éveille 
mon  imagination  du  passé.  «  ^oilà...  voilà... 
pour  le  second.  » 

Ces  vieux  mots  (juc  lancent  ces  voix  si 
jeimes  m'émeuvent.  Le  génie  du  passé  vient 
m'assaillir  avec  des  accents  tout  neufs.  11 
me  conduit  aux  couches  les  plus  profondes 
de  l'histoire  et  jusqu'au  temps  de  Rosmerlha. 
Je  me  retrouve  en  société  avec  des  milliers 
d  êtres  qui  passèrent  ici.  C'est  un  océan,  une 
épaisseur  d  âmes  qui  m'entourent  et  me  por- 
tent comme  Teau  soutient  le  nageur.  Me  voici 
sur  la  prairie  oi'i  l'on  trouve  la  ch^f  d'or, 
la  clef  des  grandes  rêveries. 

Nulle  brume,  nul  brouillard  germanicjue. 
Quelcjuc  chose  de  calme,  de  pauvre  et  de 
fort  enveloppe  la  colline.  Tout  est  clair 
et  parle  sans  artifice  à  l'ame.  Mais  le  mysté- 
rieux, le  suhlinje  naissent  et  jaillissent  du 
cœur.  Nos  sentiments  sont  agrandis;  les  voilà 


k 


4l8  LA    COLLINE    INSPIREE 

menés  soudain  bien  plus  avant  que  la  raison. 
Quelle  est  cette  fleur  qui  veut  s'épanouir? 
Je  vais  presque  aussi  loin  que  mes  pressenti- 
ments. Le  monde  intérieur  s'élance,  reconnaît 
la  nature  et  l'on  voit  paraître  la  surabondance 
cachée.  Belle  colline,  tu  fais  sortir  la  pensée 
voilée,  toute  prête  avec  son  pur  désir  pour  le 
mariage  du  divin.  Une  fois  encore  le  site  a 
produit  son  effet. 

C'est  ici,  par  un  jour  semblable,  que 
Léopold  errait  avec  Thérèse  désespérée,  et 
qu'incapable  de  se  soumettre  aux  événements 
comme  à  des  leçons  de  Dieu  même,  il  reje- 
tait les  entraves  du  bon  sens  aussi  bien  que 
celles  de  son  ordre  et  de  la  hiérarchie;  c'est 
par  un  jour  semblable,  quand  les  ruisseaux 
avaient  rompu  leurs  prisons  de  glace  au  souffle 
du  printemps  et  quand  les  cloches  de  Pâques 
sonnaient,  que  le  docteur  Faust  s  insurgea 
contre  les  limites  de  l'intelligence  et  ne  vit 
plus  qu'une  duperie  dans  son  long  esprit 
de  sacrifice  à  la  science  ;  c'est  ici,  sous 
l'excitation  de  l'Esprit  des  sommets,  que  l'or- 
gueilleux Manfred,  qui  se  flatte  de  n'avoir 
jamais  courbé  la  tète,  entre  en  lutte  avec  la 
nature  elle-même  et  prétend  violenter,  lui 
mortel,  les  lois  souveraines  de  la  vie;  c'est 
sur  une  prairie  toute  pareille,   que   Prospero, 


L  V    COLLINE    INSPIRÉE  Ix  I  9 

(  c  Fausl  el  ce  ManlVcJ  assagis  par  1  àgc,  fuit 
le  monde,  se  dérobe  a  la  réalité,  et  ne  la 
(Toit  supportable  que  voilée  des  fumées  de  la 
haute  magie. 

Faust,  Manlred,  Prospero  !  éternelle  race 
'lllamlet,  qui  sait  qu'il  y  a  plus  de  choses 
-ur  la  terre  et  dans  le  ciel  qu'il  n'en  est  rêvé 
dans  notre  philosophie,  et  qui  s  en  va  cher- 
cher le  secret  de  la  vie  dans  les  songeries  de 
la  solitude  !  Je  crois  les  avoir  rencontrés 
dans  les  sentiers  de  la  colline  ;  ils  s  arrê- 
taient pour  regarder  les  bonnes  gens  (jui 
-agnent  l'église  du  pèlerinage.  S'ils  les  mo- 
(j liaient  ou  s'ils  les  enviaient,  je  ne  sais.  L'Es- 
prit des  hauts  lieux  les  faisait  vibrer  avec 
1  infini  el  leur  mettait  au  cœur  l'orgueil  de  ne 
compter  que  sur  soi-même  pour  résoudre 
1  énigme  de  I  univers. 

Les  suivrai-je?  Nous  avons  besoin  d  har- 
monie, d  un  poème  qui  se  fasse  croire  et 
d'une  étoile  fixe  au  ciel.  Ces  héros  sauront- 
ils  gouverner  notre  sentiment  du  divin,  notre 
désir  de  perfection,  le  soutenir  et  le  conduire 
à  un  but  précis?  Seront-ils  nos  guides? 

Ijéopold  Baillard,  quand  il  veut  s'élancer 
dans  le  monde  invisible,  se  brise  au  fond  de 
Saxon.  Et  CCS  autres,  portés  sur  des  ailes 
j)lus  fortes  et  <jui    s  élèvent    plus    heureuse- 


^20  LA    COLLINE    INSPIREE 

ment,  où  donc  atteignenl-ils  ?  Le  laboratoire 
de  Faust,  le  burg  de  Manfred,  l'île  de  Pros- 
pero  brillent  dans  les  nuages  empourprés  de 
l'horizon,  mais  ces  fameux  édifices,  ces  grands 
vaisseaux  de  clarté,  balancés  sur  le  noir  cou- 
chant, ne  diffèrent  pas  tant  de  la  pauvre  masure 
mystique  des  Bail  lard,  debout,  là  en  bas, 
sous  mes  yeux.  Ce  sont  des  châteaux  de  feu, 
des  châteaux  de  musique,  autant  d'arlihces 
qui  se  résolvent  en  baguettes  brûlées  dans  la 
nuit. 

Fugitives  vibrations,  accord  d'une  seconde 
avec  la  plus  belle  vie  mystérieuse,  hautes 
fuséesr  apides,  franges  multicolores  au  sommet 
d'une  vague  aussitôt  aplanie.  Où  déposer  le 
noble  trésor  qui  n'est  pas  en  sécurité  au  fond 
d'un  génie  éphémère?  Le  chant  de  l'oiseau 
divin  d'une  minute  à  l'autre  va  se  taire. 
Quel  cœur  accueillera  ces  longs  cris  dans  la 
nuiti^ 

Quand  le  rossignol  prélude,  on  n'entend 
pas  une  parole,  un  chant,  mais  une  immense 
espérance.  Des  accents  d'une  vérité  uni- 
verselle s'élèvent  dans  les  airs.  Il  louange  sa 
femelle,  l'humble  rossignole  invisible  dans 
les  feuillages,  cependant  il  atteint  tous  les 
cœurs  et,  par-delà  les  cœurs,  la  divinité.  Sono- 
rité dans  le  jardin,  plénitude  dans  nos  âmes  I 


LA     COLLINE     INSPIRKE  'j  2  I 

Et  puis  soudain,  ce  grand  sentiment,  celte 
immortelle  espérance,  voilà  qu'ils  sont 
engloutis  dans  la  mort.  Les  taillis  du  jardin 
se  taisent,  une  sensation  indéfinissable  d'an- 
goisse nous  remplit.  Toute  la  magie  s'est 
dissipée.  Regarde  là-haut  les  étoiles  avec  qui 
nous  sommes  accordés  :  l'infini  les  sépare  de 
notre  destin  î  A  quoi  bon  nos  grandes  ailes 
de  désir? 

Nous  sommes-nous  égarés?  L'esprit  de  la 
colline  serait-il  un  esprit  de  perdition  ?  Faut-il 
demander  à  la  raison  d'exorciser  cette  lande  ? 
Faut-il  liiisser  en  jachère  les  parties  de  notre 
àme  (ju'elle  est  capable  d'exciter?  Faut-il  se 
détourner  de  Léopold,  quand  il  se  laisse  sou- 
lever par  le  souille  de  Sion  ? 

Non  pas  !  C'est  un  juste  mouvement  de  la 
part  la  plus  mystérieuse  de  notre  ame  qui 
nous  cnlranuiit  avec  sympathie  derrière 
Léopold  sur  les  sommets  sacrés.  Nous  sen- 
tons justement  (|iiel(|ue  similitude  entre  ces 
hauts  domaines  et  les  parties  les  plus  des- 
séchées de  notre  ame.  Dans  notre  àme, 
comme  sur  la  terre,  il  existe  des  points 
nobles  que  le  siècle  laisse  en  léthargie.  Ayons 
le  coura«'e  de  marchera  nouveau,  hardiment, 
sur  cette  terre  primitive  et  de  cultiver,  par- 
dessous    les    froides    apparences,  le  royaume 

a'i 


^22  LA    COLLINE    INSPIREE 

ténébreux  de  l'enthousiasme.  Rien  ne  rend 
inutile,  rien  ne  supplée  T esprit  qui  palpite 
sur  les  cimes.  Mais  prenons  garde  que  cet 
esprit  émeut  toutes  nos  puissances  et  qu'un 
tel  ébranlement,  précisément  parce  qu'il  est  de 
tout  l'être,  exige  la  discipKne  la  plus  sévère. 
Qu'elle  vienne  a  manquer  ou  se  fausse,  aussitôt 
apparaissent  tous  les  délires.  Il  s'est  tou- 
jours joué  un  drame  autour  des  lieux  inspirés. 
Us  nous  perdent  ou  nous  sauvent,  selon 
qu'ayant  écouté  leur  appel  nous  le  traduisons 
par  un  conseil  de  révolte  ou  d'acceptation. 
AUons  sur  l'antique  montagne,  mais  laissons 
sa  pensée  dérouler  jusqu'au  bout  ses  anneaux, 
écoutons  une  expérience  si  vaste  et  sachons 
suivre  tous  les  incidents  d'une  longue  phrase 
de  vérité. 

Un  beau  fruit  s'est  levé  du  sein  de  la  colline. 
Dans  ce  vaste  ensemble  de  pierrailles,  d'her- 
bages maigres,  de  boqueteaux,  de  halliers 
toujours  balayés  du  \en[,  tapis  barbare  où 
depuis  des  siècles  les  songeries  viennent 
danser,  il  est  un  coin  oii  l'esprit  a  posé  son 
signe.  C'est  la  petite  construction  qu'on  voit 
là-haut,  quatre  murailles  de  pierres  sur  une 
des  pointes  de  la  colline.  L'éternel  souille 
qui  tournoie  de  Vaudémont  a  Sion  jette  les 
rumeurs   de  la    prairie    contre    cette   maison 


LA    COLLINE    INSPIREE 


/l23 


de    solidité,    et    remporte    un    message    aux 
friches  qu'il  dévaste. 

—  Je  suis,  dit  la  prairie,  l'esprit  de  lii 
terre  et  des  ancêtres  les  plu«?  lointains,  la 
liberté,  l'inspiration. 

El  la  chapelle  répond  : 

—  Je  suis  la  règle,  I  autorité,  le  lien;  je 
-uis  un  corps  de  pensées  fixes  et  la  cité  ordon- 
née des  âmes. 

—  J'agiterai  ton  ame,  continue  la  prairie. 
Ceux  qui  viennent  me  respirer  se  mettent  à 
poser  des  questions.  Le  laboureur  monte  ici 
de  la  plaine,  le  jour  qu'il  est  de  loisir  et  qu'il 
(l/^sire  contempler.  Ijn  instinct  me  ramène. 
.1(3  suis  un  lien  primitif,  une  source  éter- 
nelle. 

Mais  la  chapelle  nous  dit  : 

—  \  isiteurs  de  la  prairie,  apportez-moi  vos 
irves  pour  que  je   les   épure,   vos  élans  pour 

pie  je  les  oriente.  C'est  moi  que  vous  chcr- 
hez,  que  vous  voulezà  votre  insu.  Qu'éprou- 
\oz-vous?  Le  désir,  la  nostalgie  de  mon  abri. 
.hî  prolonge  la  prairie,  même  quand  elle  me 
nie.  J'ai  été  construite,  à  force  d'y  avoir  été 
rêvée.  Qui  f|ue  tu  sois,  il  n'est  en  toi  rien 
d'excellent  cjui  t'empéchc  d'accepter  mon 
secours.  Je  t'accorderai  avec  la  vie.  Ta 
liberté,  dis   tu  !'    Mai^    comment    ma  direction 


1^2^  LA    COLLINE    INSPIREE 

pourrait-elle  ne  pas  te  satisfaire?  Nous  avons 
été  préparés,  toi  et  moi,  par  tes  pères. 
Comme  toi,  je  les  incarne.  Je  suis  la  pierre 
qui  dure,  l'expérience  des  siècles,  le  dépôt  du 
trésor  de  ta  race.  Maison  de  ton  enfance  et 
de  tes  parents,  je  suis  conforme  à  tes  ten- 
dances profondes,  à  celles-là  même  que  tu 
ignores,  et  c'est  ici  que  tu  trouveras,  pour 
chacune  des  circonstances  de  ta  vie,  le  verbe 
mystérieux,  élaboré  pour  toi  quand  tu  n'étais 
pas.  Viens  à  moi  si  tu  veux  trouver  la  pierre 
de  solidité,  la  dalle  oii  asseoir  tes  jours 
et  inscrire  ton  épitaphe. 

Eternel  dialogue  de  ces  deux  puissances  ! 
A  laquelle  obéir  ?  Et  faut-il  donc  choisir 
entre  elles .^  Ah!  plutôt  qu'elles  puissent,  ces 
deux  forces  antagonistes,  s'éprouver  éternel- 
lement, ne  jamais  se  vaincre  et  s'amplifier 
par  leur  lutte  même  !  Elles  ne  sauraient 
se  passer  l'une  de  l'autre.  Qu'est-ce  qu'un 
enthousiasme  qui  demeure  une  fantaisie  indi- 
viduelle .^  Qu'est-ce  qu'un  ordre  qu'aucun 
enthousiasme  ne  vient  plus  animer.^  L'église 
est  née  de  la  prairie,  et  s'en  nourrit  perpé- 
tuellement, —  pour  nous  en  sauver. 

Charmes-sur-Moselle,  191 2. 


TABLE    DES     MATIÈRES 


TABLE  DES  MATIERES 


Chapitre    I 
Il  est  des  lieux  où  souille  l'Esprit i 

ClIAPITUE      11 

(irandeur  et  décadence  d'un  saint  royaume 
lurrain  au  xi\'^  siècle 20 

Chapitre    III 
i.a  Chartreuse  de  Bosserville 53 

ClIAPURE    IV 

I[)sc  est  Elias  qui  vcnturus  est 81 

Chapitre    V 

La  colline  lètc  son  rui 97 

Chapitre  M 

La  [)rocession  du  8  scptcriihrc 120 

Chaphhe    Vil 
La  [iclite  \\c  heureuse 141 

Chapitre    Vlli 
Un  soldat  de  Rome i65 

Chapitre    1\ 
Nintras  au  milieu  des  enfants  du  Carmcl  .        iS5 


/JaS  LA    COLLINE    INSPIREE 

Pages. 

Chapitre    X 
Les  dragoQs  du  paganisme  réapparaissent  .        207 

Chapitre    XI 
La  semaine  de  la  Passion 228 

Chapitre    XI [ 
Où  Thérèse  se  perd  dans  l'ombre  ....        2^5 

Chapitre    XIII 
Le  martyre  de  «  La  Sagesse  » 255 

Chapitre    XIV 
La  colline  respire 269 

Chapitre    XV 
Léopold  sur  les  ruines  de  Sion 289 

Chapitre    XA  I 
Les  symphonies  sur  la  prairie 323 

Chapitre    XVII 
L'année  noire 3^7 

Chapitre    XVIII 
Un  hiver  de  dix  années 367 

Chapitre    XIX 
La  mort  de  Léopold 385 

Chapitre    XX 
Épilogue 4i5 

IMPRIMERIE  CHAix,  RlK  BERGERE,  20,  PARIS.  —  2'4586--l 2-1 2.  —  (Encre  LoriUeui). 


PQ 
2603 
A52C6 
1913 


Earrfes,  Maurice 

La  colline  inspirée 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SlIPS  FROM  THIS  POCKET 


UNfVERSrrY  OF  TORONTO  LIBRARY